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Full text of "Chansons de Gustave Nadaud: avec un portrait de l'auteur et une chanson ..."

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CHANSONS 



DE 



GUSTAVE NADAUD 



« 
/ 



L'auteur et l'éditeur déclarent réserver leurs droits de traduction 
et de reproduction à l'étranger. 

Cet ouvrage a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la 
librairie) en juillet 1870. 



PARI». TVP06R/IPHIK DK HIVRI PI^\, lUPRIVBUR DR LB^PIRRIR. RUE GARAXCiArR. 8 



CHANSONS 



GUSTAVE NADAUD 

AVEC UN PORTRAIT DE fADTElR 
et nue ohaUBon autographe. 



HUITIÈME EDITION 



DE 39 CHANSOIVS NOUVELLES 



PARIS 
HENRI PI.ON. lUPRIMEUn-ÉDITKUR 

10. HUE aABA^clÈHi: 

.111 MÉNESTREL. 2 bit. BU( Viviihik. HBUGEI, i 

■1870 



/-^r ''./■ 



CHANSONS. 



»cc**<-« 



AVANT.PROPOS 

DE LA PREMIÈRE ÉDITION. 



A mes amis, mes chansonnettes : 
Ils en sont pères à moitié ; 
C'est pour eux que je les ai faites; 
Je les dédie à Tamitië. 
Mais y lecteur, si mon pauvre livre 
Ne tient pas ce qu'ils ont promis , 
Les coupables , je vous les livre : 
Prenez-vous-en à mes amis. 

Si je ris de tous les systèmes , 
C'est qu'il faut rire un peu de tout ; 
La sottise est dans les extrêmes ; 
Vous' me direz qu'elle est partout. 
Socialistes trop crédules , 
Trop incrédules endormis , 
Si je vous trouve ridicules , 
Prenez-vous-en à mes amis. 

Ma Muse a des façons galantes 
Qui des prudes feraient l'effroi ; 



GUSTAVE NADAUD. 

Pardonnez-moi y femmes clémentes; 
Pauvres maris, pardonnez-moi. 
Et si quelquefois la coquette , 
Un peu plus bas qu'il n'est permis , 

Laisse tomber sa collerette 

Prenez- vous-en à mes amis. 



LES INDULGENCES. 

1857. 

Sandale au pied , bâton en main , 

Un jeune clerc allait à Rome ; 

Il rencontre sur son chemin 

Un moine qui lui dit : « Jeune homme, 

De Saint-Pierre et du Vatican 

Vous verrez les magnificences? 

— Non , je suis fils de paysan , 
J'y vais chercher des indulgences. 

— Ho ! ho ! l'ami , nous avons donc 
De gros péchés à reconnaître? 

— Non ; je vais demander pardon 
Pour ceux que je pourrai commettre. 

— Mon fils, c'est prudent, en effet ; 
Mais chacun a ses échéances : 

Moi, j'attends que le mal soit fait 
Pour demander des indulgences. » 

Les auteurs me semblent souvent 
Suivre l'exemple du bon moine. 



CHANSONS. 3 



D'abord , ils jettent à tout vent 
Leur esprit et leur patrimoine : 
Puis en termes doux et léchés , 
Au lecteur ils font des avances ; 
On commence par les péchés, 
On finit par les indulgences. 



VIEILLE HISTOIRE. 

Mes enfants , au coin du feu 

Quand chacun de nous se presse, 

Laissez-moi penser un peu 

Au vieux temps de ma jeunesse ; 

Laissez-moi rêver toujours 

Au souvenir séculaire 

Qui berça mes premiers jours.... 

— Vieille histoire, ma grand'mère. 

Si vous saviez, mes enfants, 
Comme alors nous étions belles, 
Avec nos flots de rubans. 
Avec nos fines dentelles ! 
C'était le temps des amours; 
Les hommes cherchaient à plaire ; 
Les femmes plaisaient toujours.... 
— Vieille histoire, ma grand'mère. 

Loin de nos salons , alors , 

On laissait la politique ; 

1. 



GUSTAVE NADAUD. 

Point de pianos discords , 
Et point de thé britannique ; 
Mais un compliment bien dit , 
Une épigpramme légère , 

De la gprâce et de l'esprit 

— Vieille histoire, ma grand'mèrc. 

Alors nous avions , enfants , 

Des écrivains de génie ; 

Ils étaient beaucoup plus grands , 

Avec plus de modestie ; 

Ils avaient moins de procès; 

Ils apprenaient la grammaire; 

Ils écrivaient en français 

— Vieille histoire, ma grand'mère. 

Mes enfents , si vous saviez ! 
Nous avions toutes les gloires : 
Les poétiques lauriers 
Et la palme des victoires. 
Tout s'inclinait devant nous , 
Et les peuples de la terre 
Nous admiraient à genoux.... 
— Vieille histoire, ma grand'mère. 



CHANSONS. 



UN BANQUET. 

1847. 
Air des Cancans» 

Un banquet. 

Un banquet, 
Voilà ce qui nous manquait ; 

Un banquet, 

Un banquet, 
Vive , vive Bilboquet ! 

La banque socialiste 
De tous les côtés craquait , 
Et, pour compléter sa liste, 
Le principal lui manquait. . . . 

Un banquet, 

Un banquet, 
Voilà ce qui lui manquait ; 

Un banquet. 

Un banquet. 
Vive , vive Bilboquet ! 

On court, on crie, on s'agite. 
On met de l'huile au quinquet ; 
On fait rouler la marmite , 
La broche et le tourniquet — 

Un banquet, 
Un banquet. 



GUSTAVE NADAUD. 

Voilà ce qui nous manquait ; 

Un banquet, 

Un banquet , 
Vive , vive Bilboquet ! 

Déjà la gaité se gagne , 
On prend un tour plus coquet ; 
On fait frapper le Champagne , 
Et réchauffer le tolcai 

Un banquet, 

Un banquet , 
Voilà ce qui nous manquait ; 

Un banquet, 

Un banquet, 
Vive , vive Bilboquet ! 

Gomme on boit à la patrie ! . . . 
Le vin ouvre le caquet : 
Un montagnard en furie 
Veut boire dans un baquel ! . . ► 

Un banquet. 

Un banquet. 
Voilà ce qui lui manquait ; 

Un banquet. 

Un banquet, 
Vive , vive Bilboquet ! 

Dans une chanson à boire 
S'égare un vieux perroquet ; 
Un singe fait de Thistoire , 
D'après Dumas et Maquet 



CHANSONS. 

Un banquet, 

Un banquet, 
Voilà ce qui leur manquait ; 

Un banquet, 

Un banquet, 
Vive , vive Bilboquet ! 

On tape le ministère ; 
Chacun lui fait son paquet : 
Richelieu n'est qu'un macaire , 
Et Sully qu'un paltoquet ! . . . 

Un banquet. 

Un banquet. 
Voilà ce qui leur manquait ; 

Un banquet, 

Un banquet, 
Vive , vive Bilboquet ! 

L'un prêche les alliances; 
L'autre tire le briquet ; 
L'un tombe sur les finances, 
Et l'autre, sur... le parquet! 

Un banquet. 

Un banquet, 
Voilà ce qui lui manquait ; 

Un banquet. 

Un banquet, 
Vive , vive Bilboquet ! 

Une dame se hasarde , 
Timide , sous son bouquet ; 



8 GUSTAVE NADAUD. 

Elle parle. . . prenez fj^arde ! . . . 
Non... ce n'est que le hoquet.,. 

Un banquet, 

Un banquet. 
Voilà ce qui lui manquait ; 

Un banquet, 

Un banquet, 
Vive , vive Bilboquet ! 

Les uns restent sous la table , 
D'autres cherchent un bosquet ; 
Le seul resté raisonnable 
Va chez Madelon Friquet 

Un banquet, 

Un banquet. 
Voilà ce qui lui manquait ; 

Un banquet. 

Un banquet. 
Vive , vive Bilboquet ! 

A ses amours , à la gloire , 
Chez nos aïeux on trinquait , 
Sans discourir sur l'histoire ; 
On ne savait pas ce qu'est 

Un banquet, 

Un banquet. 
Voilà ce qui leur manquait ; 

Un banquet. 

Un banquet, 
Vive , vive Bilboquet ! 



CHANSONS. 9 



L'INVALIDE. 

Noble soldat mutilé par la gloire, 
Dernier débris d'un temple dévasté , 
Tes ennemis, surpris de leur victoire, 
Restent tremblants devant ta pauvreté. 
Cent coups gagnés sur vingt champs de bataille 
T'ont fait pourtant un assez beau trésor ; 
Gomme un drapeau criblé par la mitraille , 
Pauvre invalide , ils te craignent encor ! 

Ils t'ont connu dans leurs cités parjures , 
Et chacun d'eux contemple avec effroi 
Ce vieil habit, et ces larges blessures 
Qu'ils t'envoyaient, en fuyant devant toi. 
Des rois honteux et des palais serviles 
Ton pied vainqueur brisait les trônes d'or.... 

Vn bâton seul soutient tes pas débiles 

Pauvre invalide, jls te craignent encor. 

Es-tu de ceux qu'une avalanche immense 
Sur l'Italie a jetés triomphants? 
De l'Allemagne abaissant la distance , 
As-tu du Nord réveillé les enfants? 
Es-tu de ceux que virent apparaître , 
En leurs déserts, l'Oural et le Thabor? 
Soldat, tu fus de tous ceux-là peut-être... 
Pauvre invalide , ils te craignent encor. 

Ravis enfin à leur lente agonie , 

Tu soulevais les peuples aux combats ; 



10 GUSTAVE NADAUD. 

Tu leur portais la gloire et le génie , 

Et tu semais la France sous tes pas. 

Partout, alors, de leur sainte cohorte 

Ton bras guidait le généreux essor ; 

Ton bras s'étend. . . mais un boulet l'emporte. . . 

Pauvre invalide, ils te craignent encor. 

L'heure a sonné, sens tressaillir la terre ! 
La liberté parle à ses nourrissons ! 
Ton sang, versé sur la rive étrangère, 
A fécondé d'immortelles moissons. 
Entends , entends l'hymne de délivrance : 
Un nom s'élève en un sublime accord , 
Un nom sacré : c'est celui de la France ! 
Pauvre invalide , ils t'appellent encor ! 



LES REINES DE MABILLE *. 

Pomaré, Maria, 
Mogador et Clara , 
A mes yeux enchantés , 
Apparaissez , chastes divinités ! 

C'est samedi ; dans le jardin Mabille 
Vous vous livrez à vos joyeux ébats ; 

* Je réclame Tindulgence du lecteur pour les incorrections et les 
négligences dont fourmille cette chanson. Volontiers, je ne Teusse 
pas publiée; mais comme elle est devenue populaire avec tous ses 
défauts, je n'ai pas cru pouvoir me dispenser de lui donner une 
place dans ce recueil. 



CHANSONS. il 

G*est là qu'on trouve une gaîté tranquille, 
Et des vertus qui ne se donnent pas. 

Le Cerbère crépu 
M'a déjà reconnu , 
Et l'orchestre... bravo ! 
Est dirigé par monsieur Pilodo. 

Voyez , là-bas , le sémillant Mercure , 
Et ses fuseaux qui tricotent gratis , 
Représentant le Dieu qui nous récure , 
Et la maison G*** père et fils. 

Dans un quadrille à part , 
Voici le grand Ghicard 
Avec grâce étalant 
Un pantalon qui dimanche était blanc. 

Ton noble front , ô grand roi de l'époque ! 
Porte le sceau de l'immortalité ; 
Mais , avec toi , ton ignoble défroque 
Veut-elle aller à la postérité ? 

Dans ton rapide essor, 
Je te suis , Mogador ; 
Partage mon destin , 
Fille des cieux... et du quartier Latin. 

En te faisant si belle d'élégance, 
Ton père eût dû songer, en même temps , 
A te doter d'un contrat d'assurance 
Contre la grêle... et d'autres accidents. 



12 GUSTAVE NADAUD. 

Maria » passe Teau j 
Laisse là ton Prado : 
Prodiges superflus ! 
L'étudiant, hélas! ne donne plus. 

Que j*aime autour de ta prunelle noire 
Ce cercle bleu tracé par le bonheur, 
Liste d'azur qui garde la mémoire 
Des amoureux effacés de ton cœur ! 

O grande Pomaré , 
A ton nom révéré , 
Ton peuple transporté 
S'est incUné devant ta majesté! 

Ah ! cambre-toi , ma superbe sultane , 
Et sous les plis, que tu sais ramener, 
Fais ressortir ce vigoureux organe 
Que la pudeur me défend de nommer. 

De ton humble sujet, . 
Accepte ce bouquet 
Plus frais que tes appas , 
Et parfumé... comme tu ne l'es pas. 

Je t'aimais mieux lorsque , modeste et bonne , 
O Rosita ! tu faisais cent heureux ; 
Ta tète alors n'avait pas de couronne , 
Mais elle avait encore des cheveux. 

O charmante Clara ! 
Professeur de polka , 



CHANSONS. 13 

J'aime mieux les ébats 
Et les leçons que tu n'affiches pas. 

Depuis dix ans , comment y sur cette foule , 
As-tu gardé ce prestige enchanteur?... 
C'est que, toujours, ta fontaine qui coule 
De tes attraits entretient la fraicheur. 

Goule, coule toujours, 
Fontaine des amours : 
Qui sait si, quelque jour. 
Je n'irai pas y puiser à mon tour?... 

Oui , tu vivras autant que la Chaumière , 
Oui , sur l'airain ton nom se gravera ; 
On a bien fait la fontaine Molière ; 
Je te promets la fontaine Clara. 

En voyant ces beaux yeux , 
Ce sourire amoureux , 
Et cette gorge-là ! . . . 
Qui ne dirait : La reine , la voilà ! . . . 

Âh! que ne puis-je, en une folle orgie. 
Réunissant vos quatre majestés , 
Vous décerner, comme à l'Académie , 
Des prix Montyon de toutes qualités ! . . . 

Pomaré, Maria, 
Mogador et Clara , 
Quel superbe festin 
Je paîrai quand... il n'en coûtera rien. 



1» GUSTAVE NADAUD. 



VOLUPTE. 

« 

Plaisir suprême , adorable magie , 
Prêtez un charme à mes tendres accents ; 
Venez, venez, près de mon Emilie, 
Remplir mon cœur et réveiller mes sens. 

Loin les soucis !... arrière la contrainte ! 
Épanchez-vous , torrents des voluptés ; 
Et sur nos cœurs, unis dans cette étreinte, 
Versez, versez vos trésors enchantés. 

Vins généreux, enivrante ambroisie. 
Sous vos rubis que naissent les plaisirs ! 
Et , de la coupe où ma raison s'oublie , 
Faites couler le trouble et les désirs.... 

O ma sultane , ô ma belle maîtresse , 
De ton amant partage les transports ; 
Viens sur mon cœur, ivre de mon ivresse ; 
Viens dans mes bras riches de tes trésors. 

De tes cheveux, aussi noirs que l'ébène. 
Laisse tomber les flots au gré des vents ; 
Ah ! laisse-moi vivre de ton haleine , 
Voir par tes yeux et sentir par tes sens ! 

Lèvres de rose, épaule ravissante. 
Confiez-moi tous vos enchantements ; 
Marbre sensible et neige éblouissante. 
Dérobez-vous sous mes embrassements. 



CHANSONS. 15 

Presse ton cœur sur mon cœur qui s'agite, 
Ta main tremblante en ma tremblante main ; 
Et que le cri de mon sein qui palpite 
Trouve un écho palpitant dans ton sein. 

Ah ! qu'il est beau , ma superbe bacchante , 
De voir tes yeux rayonner de plaisir, 
Et ton corps souple et ta gorge mouvante 
Sous mes baisers trembler et défaillir ! . . . 

Divine extase!... ô volupté! je t'aime!... 
Durez , durez , délice solennel ! 
Ah ! puissions-nous, dans ce moment suprême, 
Nous endormir du sommeil éternel ! 



XOUS SOMMES GRIS. 

Il existe sur la terre 
Plus d'un étrange animal 
Qui prétend que tout va mal ; 
Laissons dire , laissons foire ; 
Nous pensons tout le contraire 

Nous sommes gris , 
Mes amis ; 
Tout marche bien en ce bas monde ; 
Le ciel est bleu , la terre est ronde , 

Nous sommes gris ! 

Selon leur humeur chagrine , 
Il faudrait changer, vraiment. 



16 GUSTAVE NADAUD. 

Tout... jusqu'au gouvernement!... 
S'ils connaissaient sa cuisine, 
Ils chanteraient, j'imagine... 

Nous sommes gris , 
Mes amis ; 
Tout marche bien en ce bas monde ; 
Le ciel est bleu , la terre est ronde , 

Nous sommes gris ! 

Ils vont se mettre en campagne. 
Pour conquérir le Maroc... 
N'avons-nous pas le Médoc, 
La Bourgogne^ la Champagne» 
Et les châteaux en Espagne?... 

Nous sommes gris , 
Mes amis ; 
Tout marche bien en ce bas monde ; 
Le ciel est bleu , la terre est ronde , 

Nous sommes gris ! 

Quoi qu'on dise et qu'on répète, 
La vertu règne partout. ... 
Chez les avoués surtout ! 
La chambre entière est honnête , 
Et le siècle n'est pas béte....' 

Nous sommes gris , 
Mes amis ; 
Tout marche bien en ce bas monde ; 
Le ciel est bleu , la terre est ronde , 

Nous sommes gris ! 



CHANSONS. J7 

La jeunesse est économe , 
Les vieillards sont généreux, 

Et les maris amoureux 

Même un jésuite est un homme.... 
Nous irons le dire à Rome ! . . . 

Nous sommes gris, 
Mes amis ; 
Tout marche bien en ce bas mondé ; 
Le ciel est bleu , la terre est ronde , 

Nous sommes gris ! 

Les femmes , qu'on dit cruelles , 
Pour nous n'ont plus de rigueurs 
Et sollicitent nos cœurs.... 
Nous les voyons toutes belles , 
Et nous les croyons fidèles.... 

Nous sommes gris , 
Mes amis ; 
Tout marche bien en ce bas monde ; 
Le ciel est bleu, la terre est ronde, 

Nous sommes gris [ 

Jouissons du bonheur d'être. 
Et prolongeons nos amours ; 
Tous les plaisirs sont trop courts!... 
Quand l'aurore va paraître. 
Demain, nous dirons peut-être.... 

Nous étions gris , 

Mes amis; 

Tout marche mal en ce bas monde ; 

La terre est plate , et le ciel gronde ; 

Nous étions gris ! 

2 



i» GUSTAVE NADAUD. 



A DÉRANGER 



Ain du Grenier, 



C'est un festin où la gaité préside, 
D'où la franchise a banni les façons ; 
Buvons , amis ; c'est dans un verre vide 
Qu'on a trouvé la source des chansons. 
De mets fumeux et de roses nouvelles, 
Voyez , au loin , la table se charger ; 
Les vins sont vieux , et les amis fidèles : 
O mes amis , chantons du Béranger ! 

Ne vois-je pas apparaître. Jeannette? 
Sans ornement son corsage est plus beau ; 
Voici Margot tirant sa collerette , 
Et voici Lise avec son frais chapeau. 
Mais le Champagne, aux robes si fiineste. 
Vient de donner le signal du danger : 
Adieu chapeau, collerette... et le reste : 
O mes amis , chantons du Béranger ! 

Amis, buvons! Le vin à nos pensées 
Apportera la force et la grandeur ; 
Il nous rendra nos victoires passées , 
Nos visions de gloire et de splendeur. 
O souvenir ! du sein de nos ruines , 
Avec un nom , fais pâlir l'étranger, 
Et fais bondir nos cœurs dans nos poitrines 
O mes amis, chantons du Béranger ! 



CHANSONS. 19 

Us sont passes 9 ces beaux jours de conquêtes : 
O vieux guerriers , versez , versez vos pleurs ! 
Brisez la» lyre, ô sublimes poètes, 
Qui n'aviez pas de chants pour nos malheurs ! 
Dès trop longftemps , la Muse , sans défense , 
Aux mains des Goths se laissait outrager ; 
Mais le génie est immortel en France : 
O mes amis , chantons du Béranger ! 

Ainsi toujours puisons dans sa parole 
La souvenance et l'oubli tour a tour; 
Qu'avec le vin l'amitié nous console; 
Buvons l'espoir, le plaisir et l'amour. 
Et si des gens aux faces hypocrites 
En nos ébats venaient nous déranger. 
Pour faire fuir les sots et les jésuites , 
O mes amis , chantons du Béranger ! 



LA LORETTE. 

Prudes sournoises , 

Vertus bourgeoises , 
Qui des attraits ignorez tout le prix , 

Arrière, arrière, 

Pauvreté fière, 
Je suis lorette, et je règne à Paris. 

Humble grisette au bonnet populaire , 
Aux doigts meurtris au nocturite travail. 



20 GUSTAVE NADAUD. 

Va , tu n'es plus qu'une ombre séculaire , 
Éloigne-toi , ma chère, tu sens Tail ! 

Ma pauvre fille, 

De ta famille 
Tu crains toujours les reproches grossiers ; 

Chez moi , ma mère , 

Pour se distraire , 
Fait la cuisine et vernit les souliers. 

Loin de la tourbe immonde et prolétaire , 
Je place haut mon palais passager ; 
Terme nouveau , nouveau propriétaire , 
Nouvel amour; en tout j'aime h changer. 

Oiseau volage. 

Sur mon passage , 
A chaque fleur j'arrête mes désirs ; 

Et puis, frivole. 

Mon cœur s'envole 
Sous d'autres cieux chercher d'autres plaisirs. 

Je ne vis pas des soupirs de la brise , 
De l'air du temps, de la manne du ciel ; 

Non, non, je vis de l'humaine bêtise 

Vous le voyez , mon règne est éternel ! 

Enfant crédule, 

Vieux ridicule. 
Gueux ou banquier, payez , payez , mon cher : 

L'un, mes toilettes, 

L'autre, mes dettes. 
Vous , mes diners , vous , mes chemins de fer ! 



CHANSONS. 2i 

Chacun de vous y marquant ici sa place , 
D'un souvenir a couronné mon char : 
Je vois Alfred dans cette armoire à glace, 
Ce canapé me représente Oscar. 

Voici le cadre 

De mon vieux ladre y 
Le bracelet de mon petit futur, 

La croix bénite 

Du bon jésuite , 
Le lit d'Octave et le portrait d'Arthur. 

Mon mobilier, c'est ma biographie , 
Qui doit finir au Mont-de-Piété ; 
Et chaque objet, incident de ma vie. 
Me dit encor le prix qu'il m'a coûté. 

Jeunes prodigues , 

Combien d'intrigues 
Pour exciter vos folles vanités ! 

Que de caresses, 

Que de tendresses , 
Pour réchauffer vos cœurs , vieux députés ! 

Mieux que Guizot, de ma diplomatie 
Je sais partout étendre les filets , 
Sauver le Turc sans froisser la Russie , 
Flatter l'Espagne et conserver l'Anglais ; 

Être rieuse 
Et vaporeuse , 
Aimer le calme, et puis la Maison d'Or; 
Être classique 



M GUSTAVE NADAUD. 

Et romantique , 
Aimer Ponsard et sourire à Victor. 

Sur le carré d'une antichambre étroite , 
Discrètement introduire , le soir, 
L'artiste à gauche et le lion à droite. 
Quand le banquier attend dans mon boudoir . 

Voilà ma vie , 

Et mon génie; 
Je sais partout être aimable à la fois ; 

Et chacun pense , 

En conscience, 
Tromper un sot.... ils ont raison tous trois f 

Dieu ! les bons tours , les plaisantes histoires ! 
Les beaux romans, comme on n'en écrit pas! 
Je veux un jour rédiger mes mémoires , 
A la façon d'Alexandre Dumas!... 

Les cavalcades , 

Les mascarades 
Se croiseront sur vélin illustré. 

Et puis les bustes 

Des fous augustes , 
Abd-el-Kader, Pritchard et Pomaré ! 

Les gais propos, les châteaux en Espagne, 
A deux, le soir, au bord du lac d'Enghien... 
Puis , les soupers ruisselants de Champagne , 
Et les chansons qui ne respectent rien ! . . . 

Je suis coquette , 
Je suis lorette , 



CHANSONS. 23 



Reine du jour, reine sans feu ni lieu ! 

Et bien j'espère 

Quitter la terre 
En mon hôtel peut-être en THôtel-Dieu. 



LA LORETTE DU LENDEMAIN. 

J'étais coquette, 

J*étais lorette ; 
Mais qu'ils sont loin, mes beaux jours d'autrefois l 

La république 

Démocratique 
A détrôné les reines et les rois ! 

Quelle fureur a fait tourner leurs têtes ! 
Hommes légers , ils ont tout jeté bas ! 
Ils étaient fous , ils sont devenus bêtes , 
Et leurs journaux ne les guériront pas. 

O décadence ! 

Toute la France 
Fume aujourd'hui des cigares d'un sou ! 

L'argent est rare , 

On est avare, 
Et les messieurs aiment.... je ne sais où! 

Que sont-41s donc , ces fringants gentilshommes 
Qui jetaient l'or sur les tapis douteux?... 
Ils sont fondus, et, sottes que nous sommes, 
Tous nos louis sont partis avec eux. 



24 GUSTAVE NADAUD. 

Adieu, conquêtes, 

Joyeuses fêtes, 
Où le champag^ne au lansquenet s'unit; 

Belles soirées , 

Nuits adorées 
Qu'un jeu commence et qu'un autre finit ! 

De mes succès voici pourtant la place ; 
Mais quel silence en mes salons déserts ! 
Sur mon sofa la poussière s'amasse , 
Et tout le jour mes rideaux sont ouverts.... 

Plus de mystère ; 

Là, solitaire, 
Je fais des bas ou j'arrose mes fleurs ; 

Et, quand arrive 

La nuit tardive , 
Je reste seule et je crains les voleurs ! 

Je ne l'ai plus, mon galant équipage ; 
Tom est chassé , mes chevaux sont vendus ; 
Mon serin seul est resté dans sa cage ; 
Il chante à peine, et je ne chante plus!... 

Robes nouvelles, 

Bijoux, dentelles, 
Ma tante , hélas ! sait où je vous ai mis ; 

Elle s'envole, 

Ma gaîté folle ; 
Plus de plaisirs, plus d'amants « plus d'amis ! 

Oiseaux plumés qu'a dispersés l'orage , 
Ils vont chercher un monde plus parfait 



CHANSONS. 23 

Mon épicier devient un personnage ; 
Arthur n'est rien , Oscar est sous-préfet ! 

Mon cœur est vide , 

Mon front se ride ; 
Mon boulanger ne me fait plus crédit.... 

Je crois qu'on sonne ! . . . 

Non, non, personne.... 
Que devenir en cet état maudit? 

Faudra-t-il donc, pour gagner l'existence , 
Tombant plus bas dans mon étroit sentier. 
De mes attraits tarifer l'impudence , 
Et du plaisir enseigner le métier ? 

Ou bien , plus sage , 

Dans un village 
Irai-je, au loin, racheter mon passé? 

Ou, pauvre fille. 

Avec l'aiguille, 
Dois-je finir comme j'ai commencé ? 

Ou bien , quittant cette terre chérie , 
Irai-je enfin chercher fortune ailleurs?... 
Non , non, jamais !... La France est ma patrie, 
Je veux attendre ici des jours meilleurs. 



J étais coquette , 

J'étais lorette; 
Mais qu'ils sont loin mes beaux jours d'autrefois ! 

La république 

Démocratique 
A détrôné les reines et les rois ! 



20 GUSTAVE NADAUD. 



LE MELON. 

J'aime la terre de bruyère, 
J'aime les rayons du soleil; 
 sa bienfaisante lumière , 
Je deviens riant et vermeil. 
J'aime ^a cloche bien fermée 
Qui me défend de l'aquilon ; 
J'aime une couche parfumée : 
Je suis melon. 

Je suis l'unique providence 
Des charlatans et des auteurs ; 
Je suis la dernière espérance 
Des filous et des directeurs. 
Je suis le héros des bitumes , 
Et dans les mines de charbon 
Je prends des actions posthumes : 
Je suis melon. 

Je crois aux éternelles flammes 
Des maris anciens et nouveaux , 
A la fidélité des femmes , 
A la bonne foi des journaux , 
Aux convictions politiques 
De Démosthène et de Platon , 
Aux peuphers démocratiques : 
Je suis melon. 

Je pousse dans la chambre unique 
(J'en aimerais deux cependant), 



CHANSONS. 27 

Et je couvre la république 
Sons la cloche du président. 
Dans cette fertile Champag^ne, 
Je pousse , à côté du diardon , 
Jusqu'au sommet de la montag^ne : 
Je suis melon. 

En un mot, je suis le seul maître 
De ce globe où nous végétons ; 
Et, dans les planètes, peut-être 
Ai-je d'illustres rejetons. 
Vous , enfin , juges peu sévères , 
Qui m'écoutez là.... tout de bon, 
Donnez-moi la main , chers confrères , 
Je suis melon. 



L ALTOMx\E. 

Déjà l'automne maladive 
Du temps précipite le cours , 
Chassant la saison fugitive 
De la jeunesse e't des amours. 
J'ai vu mourir les fleurs nouvelles , 
Jaunir l'ombrage du bois vert ; 
J'ai vu s'enfuir les hirondelles : 
Printemps, adieu; salut, hiver. 

Plus de romanesques voyages 
Où le hasard guide nos pas ; 



28 GUSTAVE NADAUD. 

Plus de joyeux pèlerinages 
Que Lisette n'avoûrait pas ! 
Mais, près du foyer sédentaire, 
Réglant nos droits et nos devoirs, 
Nous allons réformer la terre : 
Longs jours, adieu; salut, longs soirs. 

Des souvenirs de la jeunesse 
Nous avons une ample moisson ; 
Chacun de nous a sa maîtresse 
Dit adieu dans une chanson. 
Mais le temps , qui flétrit les roses , 
Des fruits amène la saison ; 
Laissons les mots, pensons aux choses : 
Plaisirs, adieu; salut, raison. 

L'âge survient, l'âge nous chasse; 
Après nous , nos fils vont venir ; 
Sans regrets de tout ce qui passe , 
Portons nos yeux vers l'avenir. 
Et si quelque image chérie 
Parfois revient nous émouvoir. 
Ne pensons plus qu'à la patrie ! . . . 
Regrets, adieu; salut, espoir. 



CHANSONS. 29 



TROMPETTE. 

Trompette, Trompette, Trompette, 
Est-ce là votre nom? 
Non. 
Mais vous ne souffrez pas, coquette, 
Qu'on vous appelle ainsi? 
Si. 

Trompette, Trompette, Trompette, 
Vous me trompez toujours ; 

Trompette, Trompette, Trompette, 
Vous êtes mes amours. 

Trompette est le nom d'une fille; 
Elle a des cheveux blonds 
Longs. 
L'amour, qui dans ses yeux j)etille. 
Ne repose jamais. . . . 
Mais, 

Trompette, Trompette, Trempette, 
Vous me trompez toujours ; 

Trompette, Trompette, Trompette, 
Vous êtes mes amours. 

Trompette, ma belle maîtresse. 
J'aurais moins de souci, 
Si 
Vous possédiez plus de sagesse , 
De grâces, moins, d'appas. 
Pas. 



30 GUSTAVE NADAUD. 

Trompette, Trompette, Trompette, 
Vous me trompez toujours ; 

Trompette, Trompette, Trompette, 
Vous êtes mes amours. 

Trompette , Trompette , Trompette , 
Pourquoi montrer partout 
Tout? 
Cachez plutôt cette toilette , 
Cet or et ce brocart; 
Car, 

Trompette, Trompette, Trompette, 
Vous me trompez toujours; 

Trompette, Trompette, Trompette, 
Vous êtes mes amours. 

Elle m'a trahi sans vergogne 
Pour trois ou quatre Anglais 
Laids ; 
Pour un vieux prince de Pologne , 
Et pour deux palatins 
Teints!... 

Trompette, Trompette, Trompette, 
Vous me trompez toujours ; 

Trompette, Trompette, Trompette, 
Vous êtes mes amours. 

Mais , va , je t'oublirai n^oi-même ; 
C'est déjà tout à fait 
Fait ! 
Si je dis encor que je t'aime , 
Réponds que ton amant 
Ment!... 



CHANSONS. 31 

Trompette, Trompette, Trompette, 

Vous me trompez toujours ; 
Trompette, Trompette, Trompette, 

Vous êtes mes amours. 

Trompette , je suis en colère , 
Et j'en deviens, morbleu! 
Bleu. 
Mais quoi ! vous souriez , ma chère , 
Et ma mauvaise humeur 
Meurt 

Trompette, Trompette, Trompette, 

Vous me trompez toujours ; 
Trompette, Trompette, Trompette, 

Vous êtes mes amours. 



JE jrEMBETE! 

Je n'aime pas les hommes d'aujourd'hui , 
Encore moins aimerais-je les choses ; 
Assez de gens cueillent toutes les roses ; 
Moi , je ne vois que soucis et qu'ennui ! 
Je voudrais bien n'être pas malhonnête, 
Et n'employer que des termes courtois ; 
Mais je le dis en ignoble patois : 
Moi , je m'embête ! . . . 

Je vois pourtant des gens qui , sans remord , 
Vont à la Bourse apprendre les nouvelles, 
Et s'informer des baisses éternelles 
Des fonds d'Espagne et des chemins du Nord. 



32 GUSTAVE NADAUD. 

En écoutant J'efiFroyable tempête , 
Les hurlements des agents aux abois, 
Ces bonnes gens s'amusent, je le vois ; 
Moi , ça m'embête ! . . . 

Au cabaret, en lisant les journaux, 
Nos bons bourgeois font de la politique ; 
On démolit la jeune république ; 
On casse tout, verres et dominos ; 
On se dispute , on crie , on se répète ; 
En pourfendant les peuples et les rois. 
Ces braves gens s'amusent, je le crois; 
Moi , ça m'embête ! . . . 

Nos élégants. Anglais par leiu's dehors, 
Par leur langage et par leur esprit rare , 
Vont promener la canne et le cigare. 
L'habit sans pans et le chapeau sans bords, 
A s'incruster un lorgnon dans la tête , 
A se poser en lions, premier choix. 
Ces singes-là s'amusent, je le vois; 
Moi , ça m'embête ! . . . 

De l'Opéra jusques au Lazary, 
Toutes les nuits , la province et la ville 
Vont se pâmer avec monsieur Clairville , 
Ou pleurnicher sur monsieur Dennery. 
Du triste sort d'un amoureux honnête. 
Des calembours d'un histrion grivois. 
Ce bon pubhc s'amuse , je le vois ; 
Moi, ça m'embête... 

De ces plaisirs , que je ne comprends pas , 
Je suis jaloux.... Je porte encore envie 



CHANSONS. 33 

Aux curieux qui dépensent leur vie 
 lire Sue , et Gozlan , et Dumas ; 
Mais 9 mieux encor, cet auteur qui s'entête 
 publier la même œuvre ving^t fois , 
H. de Balzac, doit s'amuser, je crois; 
Moi , ça m'embête ! . . . 

Pour en sortir, il n'est que deux chemins , 
Le suicide , ou bien le mariage ; 
Et ce dernier me sourit davantage , 
Quoi qu'en ait dit le commun des humains. 
Ma foi , tant pis ! Je veux risquer ma tête ; 
Et je ne puis qu'y gagner, je le crois ; 
Car les maris s'amusent... quelquefois... 
Et je m'embête ! . . . 



MA FEMME N'EST PAS LA. 

Vive la bombance 
Et la danse ! 
Je veux me donner du plaisir 
 loisir. 
Au diable le ménage. 
Les pleurs et le tapage ! 
Ma femme n'est pas là , 
Voilà ! 

Madame est en cage ; 
Bon voyage ! 



34 GUSTAVE NADAUD. 

Charbonnier est maître chez lui ^ 
Aujourd'hui ! 
Je veux faire une noce , 
Une noce féroce : 
Ma femme n'est pas là , 
Voilà ! 

Arrivez , vous autres , 
Bons apôtres, 
Amoureux de goûter le vin 
Du voisin ! ^ 
Dégustons beaune et grave : 
J'ai la clef de la cave... 
Ma femme n'est pas là , 
Voilà ! 

A notre victoire 
Je veux boire ; 
Restons ici jusqu'à demain y 
Verre en main. 
Chantons la gaudriole , 
Dansons la Carmagnole... 
Ma femme n'est pas là , 
Voilà ! 

S'il est une fille 
Bien gentille 
Qui veuille tâter d'un mari 
Bien nourri , 
Qu'elle vienne à ma table ; 
Je serai bien aimable.... 
Ma femme n'est pas là , 
Voilà ! 



. CHANSONS. 35 



VOILA POURQUOI JE SUIS GARÇON. 

Ah ! si jamais je me marie , 
Je veux , lorsque viendra mon tour, 
Être amoureux à faire envie 
A tous les couples d'alentour. 
Je veux , doux , bénin et fidèle , 
Être sans crainte et sans soupçon ; 
Je veux être un mari modèle.... 
Voilà pourquoi je suis garçon. 

Il doit exister sur la terre , 
L'ange que j'ai rêvé toujours ; 
En lui j'ai foi, par lui j'espère , 
De lui j'attends longues amours. 
Illusion , sainte vestale , 
Dore toujours mon horizon ; 
J'ai rêvé la femme idéale.... 
Voilà pourquoi je suis garçon. 

Je ne veux pas d'une coquette , 
Ou d'une femme à sentiments , 
Qui ne songe qu'à sa toilette , 
Ou qui compose des romans. 
Je ne veux pas d'une harpie 
Qui nie fasse ici la leçon ; 
Et je ne veux pas d'une pie.... 
Voilà pourquoi je suis garçon. 

Je veux garder toute ma vie 

Sur moi-même un pouvoir complet, 

8. 



3C GUSTAVE NADAUD. 

Sortir lorsque j'en ai l'envie. 
Et rentrer quand cela me plaît ; 
Ouvrir ou fermer ma fenêtre , 
Garder ou vendre ma maison : 
Enfin je veux être mon maître... 
Voilà pourquoi je suis garçon. 

Je veux que cette femme aimable 
Me trouve bon, gentil, charmant. 
Beau, spirituel, adorable; 
Mais tout cela sans compliment ; 
Qu'elle ait toutes mes fantaisies 
Et ne pense qu'à ma façon , 
Et qu'elle aime mes poésies.... 
Voilà pourquoi je suis garçon. 

• 

Je veux , quand je serai grand-père , 
Malgré tous mes petits-enfants , 
Chez moi , choquer encor le verre 
De mes amis de soixante ans ! 
Je veux , en chœur, que nos voix grêles 
Pleurent quelque vieille chanson 
Aux vrais amis , au vin , aux belles ! 
Voilà pourquoi je suis garçon. 

Si j'étais comme Mithridate, 
Je m'exposerais au danger ; 
Mais ma santé plus délicate 
M'ordonne de me ménager. 
Je crains l'opium dans mon potage 
Et l'arsenic dans ma boisson , 
Et les boulettes du ménage.... 
Voilà pourquoi je suis garçon. 



CHANSONS. 37 

Enfin, j*ai connu la détresse 
De tant de malheureux époux , 
Que je me suis fait la promesse 
De n'être pas ce qu'ils sont tous. 
C'est peut-être trop de scrupule : 
On n'en meurt pas , dit la chanson ; 

Mais moi y je crains le ridicule 

Voilà pourquoi je suis garçon. 



IVRESSE. 

Des âmes pures, 

Dieu souverain , 
Tu bannis le chagrin , 
Tu fermes nos blessures. 

O vin vermeil ! ô vin sacré ! 
Reviens à moi , ma voix t'implore : 
Calme l'ennui qui me dévore , 
Et rends-moi le ciel azuré ! 

Plus de colères , 

Plus de soucis ; 
Tu rends à nos esprits 
Les riantes chimères. 

Coule toujours, divin trésor; 
Ce que je veux , c'est ton ivresse , 
C'est ta vapeur enchanteresse 
Qui fait naître les rêves d'or. 



38 GUSTAVE NADAUD. 

Tout se colore 

 l'horizon , 
Et la froide raison 
Avec toi s'évapore. 

Tout est doré , tout est vermeil ; 
Le passé n'est plus qu'un nuage ; 
Le présent dans mon verre nage , 
Et l'avenir, c'est le sommeil. 

La brise est pure , 

L'air embaumé ; 
Tout est riant , aimé ; 
Tout soupire et murmure. 

Concerts divins , je vous entends ; 
Pour moi le ciel n'a plus de voiles, 
Et je contemple les étoiles , 
Et je songe à leurs habitants ! 

Est-ce un prodige ? 

Est-ce une erreur? 
L'univers en fureur 
S'abandonne au vertige ! 

En vain je veux la retenir ; 
lia vieille terre est ébranlée : 
La terre tourne!... O Galilée, 
Je veux boire à ton souvenir ! 

Sainte ambroisie , 

A ta chaleur. 
L'amour renaît au cœur 
Et la haine s'oublie 



CHANSONS. 99 

Mes amis , venez dans mes bras ; 
Je suis en pleurs , Tamour m'inonde ; 
J'aime le ciel, j'aime le monde; 
J'aime ceux que je n'aime pas ! 

J'aime les cuistres , 

Et les enfants, 
Et les pâles savants , 
Et même nos ministres ; 

J'aime les rois, l'hiver, les chiens. 
Et les poètes romantiques. 
Et j'aime les mathéms^tiques , 
Et les mathématiciens ! . . . 

Par toi , tout change , 

Tout rajeunit ; 
Et tu donnes l'esprit 
Et l'amour sans mélange. 

Par toi , les vieillards sont surpris 
De se sentir encor des flammes ; 
Les maris embrassent leurs femmes , 
Les femmes baisent leurs maris ! 

Encore ! encore ! 

Mais suis-je fou? 
La bouteille au long cou 
S'arrondit en amphore ! 

Versez toujours ! versez encor ! 
Mais arrière le vin moderne ! 
Ce que je bois, c'est le falerne 
Qui pétille en ma coupe d'or. 



40 GUSTAVE NADAUD. 

Plus de cravate , 

Plus de gilet ; 
Je foule le duvet 
Sous ma toge écarlate. 

J'entends la flûte aux airs si doux , 
Et cet ami-là » c'est Horace , 
Qui descend exprès du Parnasse 
Pour venir trinquer avec nous. 

O Messaline , 

Viens dans mes bras ; 

Dévoile tes appas , 

Ouvre-moi ta poitrine : 

Je veux t'aimer en vrai Romain. 
Allons , esclave , allons , des roses ! 
C'est bien. Va-t'en!... et, si tu l'oses, 
Reviens nous éveiller demain ! . . . 



MADELEINE. 

Air de chasse : Hallali, 
Ou : Voici la saison de Fautomne. 

Avez-vous connu Madeleine , 

La belle fille aux blonds cheveux , 

Aux yeux bleus ? 
Toujours son auberge était pleine , 
Tous les chasseurs en étaient amoureux. 



CHANSONS. 41 

Pas n'était besoin, dans la plaine, 
D'appeler les chasseurs joyeux 

De tous lieux ; 
On se trouvait chez Madeleine.... 
Tous les chasseurs en étaient amoureux. 

Pour avoir la meilleure place, 
On dit que plus d'un amoureux 

Matineux 
Devançait l'heure de la chasse — 
Tous les chasseurs en étaient amoureux. 

Mais souvent le premier lui-même , 
Qui venait courant et poudreux , 

Mais heureux, 
Se trouvait être le deuxième.... 
Tous les chasseurs en étaient amoureux. 

Madeleine ! Qu'elle est gentille ! 
La peau blanche , les bras nerveux , 

Les beaux yeux ! 
Madeleine, ouvre-nous la grille.... 
Tous les chasseurs en étaient amoureux. 

Chacun entre, chacun l'embrasse : 
Madeleine , quel est l'heureux 

Que tu veux ? 
— Allon3 , partez , et bonne chasse. . . . 
Tous les chasseurs en étaient amoureux. 

Et , tandis que la troupe avide , 
Au loin , fait retentir les cieux 
De ses feux , 



42 GUSTAVE NADAUD. 

La belle à la broche préside.... 
Tous les chasseurs en étaient amoureux. 



Puis, au retour, sa main amie 
Leur verse les flots g^énéreux 
D'un vin vieux ; 

Et déjà la table est servie 

Tous les chasseurs en étaient amoureux. 

• 

Qu'elle est charmante , qu'elle est folle ! 
Chacun boit à ses jolis yeux, 

Et bien mieux ! . . . 
Elle chante une gaudriole.... 
Tous les chasseurs en étaient amoureux. 

Ah ! pauvre fille , prenez garde ! 
Les braconniers sont dangereux, 

Et nombreux 

Du coin de l'œil on vous regarde.... 
Tous les chasseurs en étaient amoureux. 

Madeleine ! Madeleine ! 

Qui donc choisirez-vous entre eux?... 

Un ou deux?... 
Mais ils sont une quarantaine.... 
Tous les chasseurs en étaient amoureux. 

Or, Madeleine devint mère , 
Mère d'un petit malheureux 

Vigoureux ! 
Gomment reconnaître son père?... 
Tous les chasseurs en étaient amoureux. 



CHANSONS. 43 

Il avait les yeux de Gustave , 
Le teint d'Arthur, et les cheveux 

De tous deux ; 
Le front d'Edmond, le nez d'Octave. ... 
Tous les chasseurs en étaient amoureux. 

Madeleine , jeunesse passe ! 
Épousez un rustaud , tant mieux , 

S'il est vieux ! 
Son mari fut fait.... garde«-chasse... 
Tous les chasseurs en étaient amoureux. 



AUJOURD HUI ET DEMAIN. 

Mes amis , le bonheur est un rêve ; 

De plaisirs entourons ses autels ; 

Le temps fuit et le banquet s'achève , 

Les flacons ne sont pas immortels. 

Mais, du moins, dans leurs gouttes dernières 

Savourons de renaissants désirs ; 

A demain les humaines misères , 

Aujourd'hui les rapides plaisirs ! 

Mes amis , nous avons la jeunesse , 
Nous avons la force et la santé ; 
Nous avons les songes de l'ivresse, 
Et les sens, et la virilité. 
Que longtemps notre gaité recule 
Le moment où ces biens vont finir; 



U GUSTAVE NADAUD. 

 demain la raison incrédule , 
Aujourd'hui la foi dans Tavenir ! 

A nous seuls les bruyantes parties , 
Le franc rire et les refrains joyeux ; 
A nous seuls les chaudes sympathies ; 
A nous seuls les amis g^énéreux. 
Doux liens , où le cœur seul nous guide , 
Devez- vous être un jour oubliés?... 
A demain l'égoïsme sordide , 
Aujourd'hui les saintes amitiés ! 

Assez tôt viendront d'autres tendresses , 
Qui , dit-on , doivent durer toujours ; 
Nous avons les changeantes maîtresses , 
Et les nuits plus belles que les jours ! 
Nous avons les tailles adorables , 
Les yeux noirs et les seins argentés ; 
A demain les amours raisonnables , 
Aujourd'hui les folles voluptés ! 

Mes amis ! le vin fiiit les bouteilles ; 
La clarté va manquer aux flambeaux, 
Et les fleurs meurent dans leurs corbeilles, 
Et nos chants expirent moins égaux. 
O destin , accorde-nous encore 
Un seul jour radieux et vermeil.... 
Mes amis, voici poindre Taurore : 
Saluons notre dernier soleil ! 



CHANSONS. 45 



MA CLÉ. 

Tu n'as pas brillante mine , 
Tu n'es d'or ni de platine , 
Mais de vilain fer raclé. 
Pourtant tu sais si je t'aime ; 
Je te dois tout un poème, 
O ma clé ! 

Des fâcheux de toute sorte 
Toi seule défends ma porte , 
Me voilà clos et cerclé. 
Mais que l'amitié t'appelle , 
Tu l'introduis sans chandelle , 
O ma clé ! 

A ton vieux clou suspendue , ' 
Tu pares la loge indue 
D'un portier fort mal meublé ; 
Et tous ceux qui savent lire 
Savent ce que tu veux dire , 
O ma clé ! 

Si parfois, en mon absence, 
Quelques amis en bombance 
Viennent lever le scellé , 
Remplace-moi ; qui perd gagne ; 
Livre-leur tout mon Champagne. . 
O ma clé ! 



46 GUSTAVE NADAUD. 

Et tu protèges encore 
Les mystères de l'aurore, 
Lorsque mon lit est doublé ; 
En rougissant, une vierge 
Te demande à ma concierge. 
O ma clé ! 

Ouvre-lui mon nécessaire, 
Ma caisse et mon secrétaire 
Où gît un drame bâclé ; 
Adèle est honnête et tendre , 
Et puis, je n'ai rien à prendre.... 
O ma clé ! 

Il est tard , chère Julie, 
Ouvre-moi, je t'en suppUe, 
Ta porte et ton lit renflé ; 

J'ai perdu, ma toute belle 

— Quoi?. s. Ta bourse?... me dit-elle. 
— Non. ma clé ! 

Pour moi qui n'ai pas de garde, 
De suisse avec hallebarde , 
Ni de valet bien bouclé , 
Qui me remplace ces braves , 
Et qui siffla les Burgraves?... 
C'est ma clé ! 



CHANSOINS. 



47 



ADÈLE. 



Adèle est une lorette , 
Elle vit de ses amours ; 
Elle change tous les jours 
D'amant comme de toilette, 
Et chacun de ses désirs 
Lui coûte un ou deux plaisirs. 
Mais dans sa noire prunelle 
Brille tant de volupté ! . . . 
Adèle , ma pauvre Adèle , 
Cela vous sera compté. 

Adèle a tous les caprices ; 
Il lui faut tous les bonheurs , ' 
Des valets , de Tor, des fleurs , 
Tous les luxes , tous les vicçs ! 
Elle se livre au premier 
Qui sait plaire ou peut payer... 
. Mais Dieu , qui la fit si belle , 
Lui donna tant de bonté ! . . . 
Adèle, ma pauvre Adèle, 
Cela vous sera compté. 

De sa livrée insolente , 

De ses chevaux hennissants 

Elle insulte les passants ; 

La courtisane indolente 

Eclabousse sans pitié 

La vertu qui marche à pié ! 



48 GUSTAVE NADAUD. 

Mais au pauvre qui l'appelle 
Elle fait la charité.... 
Adèle , ma pauvre Adèle , 
Gela vous sera compté. 

L'été la fait châtelaine ; 
Elle a des prés et des bois , 
Un manoir, des villageois 
Dont elle est la souveraine 
Elle va, par ses vilains, 
Se faire baiser les mains ; 
Mais elle sème autour d'elle 

Le bien-être et la gaîté 

Adèle , ma pauvre Adèle , 
Cela vous sera compté. 

En ses mains l'or s'éparpille ; 
Il s'envole au gré du vent ; 
Un jour dévore souvent 
L'aisance d'une famille ! 
Mais on m'a dit qu'en secret 
A sa mère elle envoyait 
Le pain, le bois, la chandelle, 

Le repos et la santé 

Adèle, ma pauvre Adèle, 
Cela vous sera compté. 

Adèle eut, dès son enfance. 
Un fils , espoir de son cœur ; 
C'est sa dernière pudeur. 
De loin sur son innocence 
Elle veille avec amour ; 
Il sera soldat un jour. . . . 



CHANSONS. 49 



Sans jamais connaître celle 
Dont roug[irait sa fierté ! . . . 
Adèle , ma pauvre Adèle , 
Gela vous sera compté. 



LES MOIS. 

Il faut de la philosophie 
Pour supporter les coups du sort; 
C'en est fait, je me sacrifie, 
Demain, demain, je serai mort; 
Ma future est jeune , elle est belle , 
Et je Taimerai , je le dois ; 
Je veux toujours être auprès d'elle.... 
Mais dans un mois.... 

On me polit, on me façonne 

Aux mœurs de mon nouvel emploi , 

Et des avis que l'on me donne 

Je me suis fait un code à moi ; 

Je suis comme l'ag^neau sans tache , 

Je baisse les yeux et la voix ; 

On m'a fait couper ma moustache 

Mais dans deux mois.... 

J'aimais à fumer un cigare,' 
J'avais de généreux amis. 
Et toujours le plaisir avare 
A nos banquets était promis. 



50 GUSTAVE NADAUD. 

Je ne bois que de Teau rougie; 
Adieu les chansons d'autrefois 
Et les bienfaits de la régie.... 
Mais dans trois mois.... 

Femmes jeunes , femmes jolies , 
Que de regards j'avais pour vous ? 
Que de désirs , que de folies ! . . . 
Passez, passez autour de nous. 
Gardez pour un œil moins sévère 
Vos traits fins et vos frais minois ; 
J'ai perdu le droit de vous plaire.... 
Mais dans six mois ! . . . 

Ma foi , nargue de la tristesse ! 
Je veux, tandis que le jour luit, 
Faire ma seconde jeunesse 
Et prolonger le temps qui fuit. 
A tout soupçon inaccessible , 
Je serai bon mari, je crois, 

Et père.... le plus tard possible 

Mais dans neuf mois ! . . . 



LA CHAUMIÈRE. 

O bayadères, 

Nymphes légères , 
Loin de Parié s'envolent les hivers; 

Venez, fringantes 

Étudiantes, 
L'air est limpide et les bosquets sont verts. 



CHANSONS. 51 

Que du printemps les aimables prémices , 
Du noir Prado fermant les deux battants , 
Rouvrent vos cœurs aux amoureux caprices , 
Et la Chaumière à vos pas inconstants. 

Dans leur volage 

Pèlerinage , 
Voyez y là-bas , cent couples assortis 

Suivre avec grâce 

Du mont Parnasse 
Les frais berceaux et les jardins fleuris. 

Voyez bondir chaque fille rieuse , 
En éteignoir son chapeau se pencher, 
Et sa mantille accuser, la flatteuse! 
Tous les contours qu'elle devrait cacher. 

Mines coquettes , 

Riches toilettes , 
Venez briller dans le joyeux sëjour; 

Heureux délire ! 

Tout y respire 
La volupté, la jeunesse et Famour. 

Sous ces bosquets , pavillons tutélaires , 
Sur ces gazons , ingénieux sofas , 
Que de plaisirs , que d'étranges mystères , 
Que Ton comprend , et que Ton ùe dit pas ! 

Discrets bocages , 

Sous vos ombrages 

Cachez toujours ces charmantes erreurs > 

4. 



5Î GUSTAVE NADAUD. 

Et ces pensées 
Jadis tracées 
Sur les rameaux de vos lilas en fleurs ! 

Peut-être un jour, quand nos têtes blanchies 
Se courberont sur nos corps énervés , 
Trouverons-nous sur vos tiges grandies 
Des souvenirs par vous seuls conservés! 

Réminiscence 

De notre enfance, 
Que vous ferez alors battre nos cœurs ! 

Biens éphémèresr, 

Fleurs passagères , 
Nos yeux taris vous donneront des pleurs ! 

Mais à présent que la force et la vie 
Dans tous nos sens circulent à grands flots. 

Enivrons-nous Aujourd'hui la folie, 

Le bruit, le monde! et demain le repos. 

O ma déesse 

Enchanteresse, , 

Viens, épuisons la coupe du plaisir, 

Source idéale, 

Où tout exhale 
Un souffle , un chant , un parfum , un désir ! 

Vois , comme nous , la nature avivée 
Des bois épais nous offrir le manteau ; 
Là, l'herbe fraîche, en tertre relevée, 
Étend au loin son canapé nouveau. 



CHANSONS. 53 

Puis , des montagnes , 

Vois tes compagnes 
Rouler gaîment en se donnant la main , 

Cohorte blanche , 

Que Favalanche 
Rapide entraine au fond de ce ravin. 

Et maintenant, amazone hardie, 
Presse les flancs du Pégase indompté , 
Qui , comme plus d*un moderne génie y 
Descend toujours dès qu'il est remonté ! 

Avec audace , 

Franchis l'espace ; 
De ton coursier je suis les pas bruyants; 

Et dans l'abtme , 

Couple sublime , 
Élançons-nous , radieux et chantants ! 

Puis y nous irons du chalet helvétique 
Entendre encor l'orchestre campagnard , 
Où le piston pastoral et rustique 
Redit les airs du champêtre Musard. 

Vite à la danse 

Chacun s'élance; 
Sur le bitume on se presse j on accourt ; 

Yole et frétille 

Dans le quadrille , 
Gai colibri , qui rayonnes d'amour. 

Quel cri perçant domine la tempête? 
Angélina rappelle ses époux ; 



5* GUSTAVE NADAUD. 

Ainsi , le soir, Famoureuse chouette 
Dans les forêts réveille les hiboux. 

Peuple frivole , 

Le temps s'envole , 
Chantez, dansez ! . . . Mais que vois-je là-bas?. . . 

Cette figure, 

Étrange et mûre , 
Sur ce grand corps qui circule à grands pas? 

Parmi les fleurs et les willis vermeilles , 
Que viens-tu faire ici , sylphe ventru ? 
Épais frelon , au sein de nos abeilles , 
Viens-tu chercher le miel qui nous est dû? 

Non , c'est Lahire , 

Qui, sans sourire, 
Promène au loin son regard vigilant; 

Sa main sévère, 

Et peu légère , 
De ses massifs extirpe le chiendent! 

Pourquoi donner cent bras à Briarée? 
Au brave Argus pourquoi donner cent yeux? 
Avec sa vue et sa poigne sacrée , 
Lahire eût pu les remplacer tous deux. 

Mais le bruit cesse ; 

Chacun s'empresse 
De regagner ses pénates lointains; 

Puis , dans les rues , 

Cent voix émues 
Vont réveiller tous les échos latins. 



CHANSONS. 55 

De tous côtés, voyez, dans la nuit sombre, 
S*éyanouir Fessaim mélodieux; 
Puis tout se tait, on n'entend plus dans l'ombre 
Qu'Angélina poussant son cri d'adieux. 

Allez, fringantes 

Étudiantes , 
Allez trouver, étudiants joyeux. 

Dans vos cbambrettes , 

Sur vos couchettes , 
Le repos seuls ou le plaisir à deux ! 



LES GRANDS-PERES. 

Du temps de vos grands-pères , 
Vertueux grands-papas, 
Vous étiez moins sévères 
Et vous ne grondiez pas. 
Us vous faisaient la guerre , 
Ils faisaient comme vous; 
Mais vous n'écoutiez guère. 
Vous faisiez comme nous. 

D'une âme fort égale 
Écoutant leurs leçons , 
Quand ils parlaient morale , 
Vous répondiez. . . . Chansons ! 
Et, sans reprendre haleine, 
Vous alliez , jeunes fous , 



• » • • 



56 GUSTAVE NADAUD. 

Goui*ir la prétantaine. . . . 
Vous faisiez comme nous. 

Vous faisiez des victimes , 
Ingrats ! . . . vous les trompiez ; 
Vous trompiez vos intimes , 
En trompant leurs moitiés ; 
Et vous trompiez les vôtres , • 
Qui souvent y avant vous, 
En avaient trompé d^autres 
C'était comme chez nous. 

Lorsque , changeant de rôles y 
Nous aurons des enfants , 
Nous trouverons les drôles 
Pires que leurs parents , 
Les amants moins fidèles , 
Moins sages les époux , 
Et les beautés moins belles ; 
Nous ferons comme vous. 

Mais si jamais , lassée 
De son trop long repos, 
La France menacée 
Agitait ses drapeaux ; 
Reprenant votre épée 
Que l'Europe à genoux 
De son sang vit trempée , 
Nous ferions comme vous ! . » 



CHANSONS. 57 



L' I N C N N U. 

Il est un pays plein de charmes , 
Qui dans mes plaisirs ou mes larmes , 
Souvent, souvent, est revenu; 
Est-il au couchant , à l'aurore , 
Au nord, au midi?... je l'ignore : 
C'est l'inconnu!... 

Là, régnent Ja vertu profonde, 
La paix du cœur, l'oubli du monde; 
Là , tout est chaste et retenu : 
Le cri des passions humaines 
N'atteint pas à ces hauts domaines : 
C'est l'inconnu. 

Les fleurs y naissent sans culture ; 
A toute chose la nature 
Prête son éclat ingénu; 
Tous les cœurs sont droits et sincères. 
Tous les hommes s'aiment en frères : 
C'est l'inconnu. 

Là , le pouvoir n'a pas d'entraves ; 
L'or n'y sema jamais d'esclaves. 
Sans usure et sans revenu , 
Là, toute richesse est conunune, 
Le bonheur seul fait la fortune : 
C'est l'inconnu. 



58 GUSTAVE NADAUD. 

Point de royautés légitimes ! 
L'homme, sans juges et sans crimes. 
Par nul lien n'est retenu; 
L'air libre et pur de la patrie 
Est mortel à la tyrannie : 
C'est l'inconnu. 

O toi , qui m'ouvres ces contrées , 
Au ciel pur, aux plaines dorées , 
Beau rêve , sois le bienvenu : 
Par toi sont les vierges fidèles , 
Par toi, les amours immortelles.... 
C'est l'inconnu ! 



L\\ PROPRIETAIRE. 

Je possédais un parent 
Infirme et millionnaire , 
Qui m'appelait son enfant; 
Il mourut, ce pauvre père, 
Me léguant mille soucis , 
Trois rhumatismes chroniques , 
Et six maisons magnifiques 
Sur le pavé de Paris. 

Ah ! monsieur, la misère ! . . . 
N'apprenez pas un jour 
Ce qu'il en coûte pour 
Être propriétaire. 



CHANSONS. 50 

Je ne puis , dans ma maison , 
Dormir, ni manger, ni boire; 
Pan ! pan ! pan ! c'est un maçon 
Qui m'apporte son mémoire. 
Tout conspire contre moi , 
Peintres, couvreurs, architectes, 
Contributions directes 
Qu'on double par une loi !.. . 

Ah! monsieur, la misère!... 
N'apprenez pas im jour 
Ce qu'il en coûte pour 
Être propriétaire. 

J'en possède jusqu'à six. 
De ces portiers que j'abhorre , 
Qu'il me faut loger gratis , 
Et qu'il faut payer encore ! 
Mais ce n'est rien que cela ; 
Chacun d'eux veut que j'insère 
Son fils dans un ministère , 
Et sa fille à l'Opéra.... 

Ah ! monsieur, la misère ! . . . 
N'apprenez pas un jour 
Ce qu'il en coûte pour 
Être propriétaire. 

Quatre fois par an , hélas ! 
Pour toucher mes honoraires , 
Je dois aller, chapeau bas , 
Frapper chez mes locataires. 



60 GUSTAVE NADAUD. 

Du ton le plus radouci , 
J'ai beau demander mes termes» 
On m'accueille dans des termes 
Que je ne puis dire ici 

Ah ! monsieur, la misère ! . . 
N'apprenez pas un jour 
Ce qu'il en coûte pour 
Être propriétaire. 

L'un me demande du jour. 
Un autre , de l'éclairage : 
Les modistes de ma cour 
Me demandent de rouvra{;e l 
Enfin ils s'entendent tous 
Pour consommer ma ruine, 
Jusqu'à madame Fifine 
Qui demande des verrous! 

Ah! monsieur, la misère!... 
N'apprenez pas un jour 
Ce qu'il en coûte pour 
Être propriétaire. 

« 

Sur mon dos plus d'un quinquct 
S'est renversé par még^arde ; 
Dans un trou de son parquet 
M'a fait tomber ma mansarde ; 
Enfin , croiriez-vous qu'un jour 
Un artiste du cinquième 
M'a, sur mon escalier même, 
Appelé « monsieur Vautour?... » 



CHANSONS. 61 



Ah ! monsieur, la misère ! . . . 
N'apprenez pas un jour 
Ce qu'il en coûte pour 
Être propriétaire. 

Je chassai de ma maison 
Ce locataire incommode , 
Gardant, comme de raison, 
Son vieux lit et sa commode. 
Or, savez-vous ce qu'il fit?... 
En dépit de la censure , 
Il fit ma caricature , 
Que l'on vend à son profit. 

Ah! monsieur, la misère!... 
N'apprenez pas un jour 
Ce qu'il en coûte pour 
Être propriétaire. 



URSULE. 

Dans ma chambre solitaire , 

J'étais, ce matin. 
Dormant comme un prolétaire , 

Quand un beau lutin , 
De mon étroite cellule , 

Brisa les verrous; 
J'ai rêvé de vous, Ursule, 

J'ai rêvé de vous. 



62 GUSTAVE NADAUD. 

Il avait votre visage , 

Mais plus indulgent; 
Il avait votre corsage , 

Mais plus engageant; 
Il avait Tair plus crédule , 

Et les yeux plus doux. . . . 
J'ai rêvé de vous, Ursule, 

J'ai rêvé de vous. 

Votre pudeur alarmée 

Cachait son beau corps ; 
Sa robe , trop tôt fermée , 

Couvrait vos trésors ; 
Mais sa robe était de tulle , 

Si bien qu'au-dessous.... 
J'ai rêvé de vous, Ursule, 

J'ai rêvé de vous. 

Il s'approcha de ma couche , 

Mais si près , si près , 
Que vos lèvres à ma bouche 

Disaient leurs secrets ; 
Puis , oubliant tout scrupule , 

J'en rougis pour nous.... 
J'ai rêvé de vous, Ursule, 

J'ai rêvé de vous. 

Mais je m'éveillai , ma chère , 
Au plus doux moment ; 

Et quand j'ouvris la paupière, 
 moitié dormant, 

Dans mon amour ridicule , 



GHANSOrVS. 63 



Sens dessus dessous , 

Je révais encore, Ursule, 

Je révais de vous ! . . . 



AU COIN DU FEU. 

Déjà rhiver rappelle 
Nos députés errants, 
Et la troupe nouvelle 
Des écoliers bruyants , 
Les beautés voyageuses 
Et les chastes baigneuses 

Au coin du feu , 

Causons un peu. 

Causons de toute chose , 
De nos anciens amis. 
D'arts, de vers et de prose, 
Et de plaisirs permis; 
Des beaux jours de la vie , 
Et de philosophie. . . . 

Au coin du feu , 

Causons un peu. 

Tenons-nous sur nos gardes : 
Pas d'avocats taquins , 
Pas de femmes bavardes , 
De vieux républicains ! 
Braillards de toute sorte , 



64 GUSTAVE NADAUD. 

Battez-vous à la porte ! . . . 
Au coin du feu , 
Causons un peu. 

Lâchons nos épigrammes , 
Sans crier sur les toits ; 
Des maris et des femmes 
Causons à demi-voix : 
Des absents, des absentes, 
De nos gloires récentes 

Au coin du feu, 

Causons un peu. 

Dans son erreur profonde , 
Si quelque esprit malsain 
Veut réformer le monde 
Qui fuit son médecin , 
Dans son docte système 
Qu'il s'embrouille lui-même.... 

Au coin du feu. 

Causons un peu. 

Des hommes de génie 
Qu'on siffle injustement, 
Soulageons l'agonie 
Par quelque mot clément; 
Sans trop de médisance , 
De leur impertinence , 

Au coin du feu , 

Causons un peu. 

Si cela nous ennuie , 
Revenons aux vivants, 



CHANSONS. 65 



Et causons de la pluie , 
Des brouillards et des vents ; 
De rhiver monotone , 
Et des feuilles d'automne 

Au coin du feu , 

Causons un peu. 



LES POISONS. 

Mon ami , la fièvre vous gùQne , 
Il fout suivre un régime enfin ; 
Il faut aller à la campagne ; 
D'abord ne buvez plus de vin.' 

— Eh quoi? pas même de Champagne?... 

— C'est un poison, entendez-vous? 

— Docteur, le poison est si doux ! ' 

Évitez les courses , la chasse , 
Soyez bien vêtu , bien chauffé ; 
Ayez une vache bien grasse , 
Et ne prenez plus de café. 

— Quoi ! pas même une demi-tasse ? 

— C'est un poison, entendez-vous? 

— Docteur, le poison est si doux ! 

• 
Appuyez-vous sur votre canne , 

Et parfois, si c'est votre goût, 

Montez à cheval... sur un âne, 

Mais pas de cigare surtout. 



66 GUSTAVE NADAUD. 

— Quoi ! pas même de la Havane ? 

— C'est un poison 9 entendez-vous? 

— Docteur, le poison est si doux ! 

Allons , partez , point de tristesse ; 
Vous en reviendrez... attendez! 
Encore une seule promesse : 
Évitez de... vous m'entendez? 

— Quoi ! pas une seule maîtresse ? 

— Je le défends, entendez-vous? 

— Docteur, le poison est si doux !^ 



PALINODIE. 



Ain des JReines de MabiUe. 



O' filles de LaYs , 
Que mes chansons jadis 
Célébrèrent gratis ,^ 
Faut-il chanter votre De profundis? 

O Maria, gentille demoiselle, 
Toi , Mogador, qui nous fis les doux yeux , 
Toi , Pomaré , que l'on crut immortelle , 
Et toi, Clara, qu'aimèrent nos aïeux.... 

De MabiUe attristé. 
Vous avez déserté 
Le jardin enchanté , 
Où se cambrait votre immortalité ! 



CHANSONS. 67 

Ces frais lilas , et ce sable historique 
Qui garde encor l'empreinte de vos pas , 
Ces flots de gaz inondant le portique , 
Tout vous appelle , et vous ne venez pas ! 

Craignez-vous pour vos traits 
Les bosquets moins discrets? 
Naguère vos attraits 
Ne craignaient pas d'être vus de trop près. 

Auriez-vous donc , loin des rives de France , 
Sans vos sujets , signant le conjungo , 
Toutes les quatre accepte l'alliance 
D'un prince russe, ou d'un roi du Congo? 

Sous quels cieux plus galants , 
Vers quels cœurs plus brûlants , 
Vos destins turbulents 
Âuraient-ils donc exporté vos talents?... 

Ou bien encor, par un retour bizarre 
Du dieu d'amour, cette fois trop constant , 
Peupleriez-vous les murs de Saint-Lazare , 
Ou le harem de quelque vieux sultan ? 

Ou bien encor, suivant 
L'inconstance du vent, 
Un caprice fervent 
Vous a-t-il fait enfermer au couvent? 

Mais non , cessez , ma plaintive élégie ; 

J'ai retrouvé nos quatre anges perdus , 

Tout pleins encor de sève et d'énergie , 

Mais moins légers, moins frais, ou plus dodus* 

5. 



68 GUSTAVE NADAUD. 

A cheval , Mogador 
Etale mieux encor 
Le splendide trésor 
De son brocart tissu de pourpre et d*or. 

De Maria la moderne demeure 
Est un landau trainé par deux coursiers ; 
Chacun sait bien que c'est à deux francs l'heure; 
Mais nul ne sait comment ils sont payés. 

Vos bijoux , vos bouquets , 
Vos costumes coquets 
Se soldent en... caquets; 
Mais payez-vous ainsi tous vos laquais ? 

■ 

La Poniaré , votre émule éternelle , 
Encore ici cherche à vous accrocher, 
Pour vous montrer sa jument plus rebelle , 
Son groom plus mince , et son plus gros cocher. 

Son corps enveloppé 
Dans le velours drapé , 
Au fond de son coupé , 
Par habitude encor fait canapé. 

Mais il en est une qui m'inquiète : 
C'est ma Clara , ma vivace Clara ; 
Et je promets la récompense honnête 
A qui, tout seid, me la rapportera. 

Pomaréy Maria , 
Mogador çt Clara , 
Croyez-moi , laissez là 
Chevaux, coupés, laquais, et cœtera! 



CHANSONS. 69 



VOYAGE EN ICARIE. 

Je suis dégoûté de la France 
Depuis qu'elle n'a plus le sou. 
Je veux pourtant faire bombance , 
N'importe comment, n'importe où. 
Foin du beau ciel de ma patrie 
Qui me crotte comme un barbet ! 
Je veux aller en Icaric ; 
Allons , partons , monsieur Gabet ! 

Au diable soit qui me querelle ! 
J'ai renié tous mes parents ; 
De mes amis le plus fidèle 
Ne me prêterait pas cinq francs. 
Les femmes... je n'en avais qu'une, 
Et pourtant... perfide Babet!... 
Mais, là-bas, la femme est commune; 
Allons , partons , monsieur Ga))ct ! 

Vous souriez , mon camarade , 
Mais , là-bas , comme nous rirons ! 
Amis comme Oreste et Pylade , 
Nous boirons et nous mangerons. 
Passant ma vie à ne rien faire , 
Aimant et fumant comme un bey. 

Je deviendrai propriétaire 

Allons , partons , monsieur Gabet ! 

Cabet , je puis bien vous le dire , 
Vous baissez , mon cher, vous baissez , 



70 GUSTAVE NADAUD. 

De vos tours on commence a rire ; 
Ici nous sommes enfoncés. 
Mais, au sein de nos colonies, 
Où Ton ne sait pas Talphabet , 
Nous passerons pour deux génies ; 
Allons, partons, mon cher Cabet! 

Cabet, si tu n'es pas un cuistre, 
Gomme tu vas me festoyer ! 
Je serai le premier ministre 
De l'empereur Cabet premier. 
Tondant de près cette canaille , 
€omme des chèvres du Thibet , 
A ses frais nous ferons ripaille ; 
Allons, partons, mon cher Cabet! 

Ainsi , Tàge de l'innocence 
Reviendra pour ces chérubins ; 
Nous n'accepterons de la France 
Que ses femmes et que ses vins. 
Assis sur les vertes fougères. 
Soufflant dans notre galoubet , 
Nous ferons danser nos bergères ; 
Allons, partons, mon bon Cabet! 

Eh bien ! n'étes-vous pas des nôtres ? 
Pourquoi me tendre ainsi les bras?... 
Ah ! vous faites filer les autres , 
Cabet, et vous ne partez pas!... 
Dites-moi donc , en Icarie , 
A-t-on rétabli le gibet? 
Je veux mourir dans ma patrie ; 
Ne partons pas , monsieur Cabet ! 



CHANSONS. 71 



LES PAUVRES D'ESPRIT. 

Le monde est vieux , il radote ; 
Il devient savant , je croi ; 
Tout ce qui porte culotte 
Veut être un fragment de roi. 
Tout ce qui marche ou digère 
Veut son rayon de lumière , 
Et pourtant il est écrit : 
« Heureux les pauvres d'esprit ! » 

A l'arbre de la science 
Chacun veut prendre un bâton ; 
Il existe même en France 
Des grands hommes qui ^ dit-on, 
Perdent leur langue française , 
Tant ils parlent à leur aise 
Le chinois et le sanscrit. . . . 
Heureux les pauvres d'esprit ! 

La voûte des cieux sublimes 
S'abaisse aux yeux des humains ; 
L'univers n'a plus d'abîmes ; 
On plonge d'avides mains 
Dans ses entrailles profondes ; 
On va deviner des mondes 
Que le ciel nous interdit. • . . 
Heureux les pauvres d'esprit ! 

Des religions nouvelles 
Apôtres aux cheveux blancs , 



72 GUSTAVE NADAUD. 

Sages aux creuses cervelles , 
Magnétiseurs insolents, 
Vous illuminez la terre ; 
Chacun a son phalanstère , 
Et la croyance périt.... 
Heureux les pauvres d'esprit ! 

Adieu l'antique ignorance , 
La sainte crédulité ; 
On n'a plus d'intelligence 
Que pour la duplicité. 
Les fripons ont la puissance ; 
Les simples ont l'indigence ; 
On les méprise, on en rit.... 
Heureux les pauvres d'esprit ! 



BEAUTE. 

Rêve des arts, rêve de la jeunesse, 
Ombre toujours fugitive à mes yeux , 
Fille des Grecs qui te firent déesse , 
Viens, je t'invoque en oubliant leurs dieux. 

Je rêve aussi d'une forme adorée ; 
Je veux t' aimer d'une éternelle ardeur ; 
 mes regards tu ne t'es pas montrée , 
Et tous tes traits sont gravés en mon cœur. 

Tu n'es pourtant qu'un enfant du mystère ; 
Ton front se cache aux célestes séjours ; 



CfiANSONS. 73 

Ton pied léger ne touche pas la terre , 

Et je te vois, et je t'aime toujours ! 

• 

Selon mes sens j'ai crée ton image ; 
De mes désirs s'enrichit ta beauté ; 
En tes attraits j'adore mon ouvrage, 
Et mon amour est ta réalité. 

Non , mes amis , la beauté que je chante 
N'a pas de nom dans vos joyeux ébats , 
De vos festins elle demeure absente , 
Et vos chansons ne la réveillent pas ; 

Elle n'a pas la grâce enchanteresse, 
Le doux parler, le sourire vainqueur ; 
De la pudeur elle ignore l'adresse , 
Et son esprit n'a pas faussé son cœur. 

La soie et l'or ne sont point sa parure , 
Sur ses trésors nul voile n'est jeté ; 
Rien n'enrichit l'œuvre de la nature , 
Belle bien plus de sa seule beauté. 

Pas un contour plus riche d'harmonie, 
Un trait plus pur, un éclat plus vermeil ; 
De tous ses feux l'Orient l'a brunie , 
Et dans ses yeux rayonne le soleil ! 

Vous le voyez, c'est la beauté païenne, 
Éclose un jour sous des cieux plus cléments ; 
La poésie en fit sa souveraine. 
Et lui donna tous les arts pour amants ! 

Dans le Paros Phidias la modèle , 
Parrhasius lui prête sa couleur, 



7* GUSTAVE NADAUD. 

Et mon amour lui jette rétincelle 
Qui donne à tout la vie et la chaleur ! 

Pygmalion , je comprends ton mensonge ! 
A toute idole élevons des autels ; 
Et, sur tes pas, je m'élance en un songe 
Vers des chemins ignorés des mortels. 



JE PECHE A LA LIGNE. 

Il est un clair ruisseau 
Protégé par des saules , 
Qui m'offrent un rideau 
D'ombre fraîche et de gaules. 
Là , dans l'herbe et les joncs , 
Vit la troupe maligne 
Des frétillants goujons 
Que je pèche à la ligne. 

Là, je trouve un réduit 
Inaccessible au monde, 
Et mon heure s'enfuit 
Au murmure de l'onde. 
Là, j'ai la paix du cœur, 
Mon potager, ma vigne 
Et mon Parfait pécheur.... 
Car je pèche à la ligne. 

Que d'autres, plus hardis 
Et peut-être moins sages, 



CHANSONS. 75 

Des océans maudits 
Dépeuplent les rivages ! 
Pour être un gros pécheur, 
J*aî Tàme trop bénigne ; 
Leurs filets me font peur ; 
Moi y je pèche à la ligne. 

Du choc des passions 
Spectateur insensible , 
Les révolutions 
Me trouvent impassible. 
Rois fous , peuples légers , 
Pour un mot , pour un signe , 
Vous vous entr'égorgez.... 
Moi , je pèche à la ligne. 

On dit que nos aïeux 
Sont chassés du Parnasse , 
Kt que de nouveaux dieux 
Sont assis à leur place : 
Dieux qui chassez Boileau, 
Racine et Delavigne , 
Ne troublez pas mon eau : 
Moi, je pèche à la ligne. 

De ce ruisseau lointain 
La source est peu connue , 
Mon poisson , bien fretin , 
Ma pèche , bien menue ; 
Mais aux décrets du sort, 
Content, je me résigne, 
Kt j'attendrai la mort 
En péchant à la ligne. 



76 GUSTAVE NADAUD. 



LES PEUPLES. 

184 8. 
Air de la Sentinelle, 

Sur le palais d*où nos rois sont chassés 
La garde veille au salut de la France ; 
Foulant aux pieds ces lambris renversés , 
Interrogeons la huit et le silence : 

liC peuple en ses robustes doigts 

Brise une couronne flétrie ; 

Mon Dieu , qui foudroyez les rois , 

Des peuples entendez la voix , 

Veillez aussi sur ma patrie ! 

Ils sont bannis... respect à leurs malheurs ! 

Un autre sol couvrira leur poussière ; 

La liberté, le front paré de fleurs, 

Verse sur nous sa gloire et sa lumière. 
Les flots et les vents à la fois 
Sur eux déchaînent leur furie ; 
Mon Dieu , qui foudroyez les rois , 
Des peuples entendez la voix , 
Veillez aussi sur ma patrie ! 

Un cri s'élève ! . . . et l'Europe est en feu ! 

L'écho s'émeut, les nations se dressent!... 

Laissez passer la justice de Dieu : 

L'Océan s'ouvre, et les Alpes s'abaissent ! . . . 
Partout des trônes et des lois 
Croule la majesté meurtrie ! . . . 
Mon Dieu , qui foudroyez les rois , 



CHANSONS. 77 

Des peuples entendez la voix , 
Veillez aussi sur ma patrie ! 

Non , écoutez ! . . . Le vent qui vient du nord 
N'apporte ici que des cris de vengeance ; 
Des fers cruels , plus cruels que la mort, 
Pèsent là-bas aux mains d'une autre France ! . . . 

N'entendez-vous pas cette voix 

De la Pologne qui vous crie... 

ft O vous , qui foudroyez les rois , 

Des peuples consacrez les droits , 

Et rendez-nous une patrie ! » 

La nuit s'achève et le ciel a grandi ! 
De feux plus vifs l'orient se colore ; 
Puissent nos fils saluer ton midi , 
Astre brillant dont nous voyons l'aurore ! 

Va porter, sous des cieux plus froids , 

Un rayon à la Sibérie ! . . . 

Mon Dieu , qui foudroyez les rois , 

Des peuples bénissez les droits , 

Veillez toujours sur ma patrie ! 



JE RIS. 

Les méchants ont le vin maussade , 
Les savants, le vin sérieux, 
Les bavards, le vin ennuyeux , 

Les sots , le vin malade ! 
Moi , chaque fois que je suis gris , 
Je ris ! 



78 GUSTAVE NADAUD. 

Haïr n'est pas dans ma nature , 
Je ne sais pas me courroucer ; 
Que d'autres s'en aillent tancer 

La fraude et l'imposture; 
Je les corrige à meilleur prix : 
J'en ris ! 

Ni les sermons ni les férules 
Ne nous ont faits plus studieux ; 
Si les hommes sont odieux , 

Rendons-les ridicules. 
Pour mieux les vouer au mépris , 
J'en ris ! 

Je n'ai jamais pris à partie 
Les aigles de nos facultés , 
Ni les modernes sommités 

De l'homœopathie ! 
Si leurs malades sont guéris , 
J'en ris ! 

Les dentistes couvrent la France ; 
Nous avons des sorciers plus forts , 
Qui vous font trouver des trésors , 

 dix francs par séance ; 
Si les cupides y sont pris , 
J'en ris! 

Je ris de toutes les folies , 

Je ris des sages tels que nous , 

Et (peut-être m'en blâmez-vous?^ 

Des femmes trop jolies; 
Parfois aussi de leurs maris 
Je ris ! 



CHANSONS. 79 



PASTORALE. 

Pâle habitant de la ville adorée 
Où le plaisir doit abréger les jours , 
Tu crois avoir, dans ta prison dorée , 
Tous les bonheurs et toutes les amours. 
Viens dans les champs où brille la verdure ; 
Dans nos sentiers viens égarer tes pas ; 
Nous entendrons la voix de la nature : 
G*est une voix que tu ne connais pas. 

Quand , de tes murs franchissant la barrière , 
Tu viens , Tété , reposer ta langueur, 
Dans ta villa tu rêves de chaumière , 
Et dans ton parc tu te crois laboureur. 
Mais cet amour d*un recoin solitaire, 
Que de tes mains cent fois tu retournas , 
Ce doux souci , cet amour de la terre , 
C'est un amour que tu ne connais pas. 

Tu ne sais pas cette sollicitude 
Du beau soleil , de la pluie et des vents ; 
Tu ne sais pas par quelle longue étude 
Du lendemain nous devenons savants ; 
Et, lorsque sont les moissons dépouillées, 
Ou que les champs dorment sous les frimas , 
La promenade ou les longues veillées... 
C'est un loisir que tu ne connais pas. 

Ces longs épis , trop inclinés peut-être , 
Combien de fois est-on venu les voir ! 



80 GUSTAVE NADAUD. 

Dans ces raisins que le soleil pénètre, 
Que de travaux , de craintes et d'espoir ! 
Mais que t'importe ! ... et tu bois, et tu manges, 
Sans t'informer, au sein de tes repas , 
Gomment se font les blés et les vendanges... 
Ce sQnt des soins que tu ne connais pas. 

Vois, c'est le soir : dans la plaine plus sombre, 
Le bruit se meurt plus lointain et plus sourd. 
Des moucherons les pléiades sans nombre 
Demain encore annoncent un beau jour. 
Puis rhorizon disparait et s'efface ; 
Puis tout se tait : on n'entend plus là-bas 
Que le bonsoir d'un paysan qui passe. . . . 
C'est un salut que tu ne connais pas. 

O gens heureux ! O campagne paisible , 
Que vous avez de calme et de fraîcheur! 
Non. Ces tableaux te laissent insensible : 
L'air des cités a corrompu ton cœur. 
Les jeux, le luxe, et le monde, et l'envie. 
Conviennent mieux à tes sens délicats. 
Va , laisse-nous notre tranquille vie , 
C'est un bonheur que tu ne comprends pas. 



LE SOUPER DE MANON. 

Biaise , dit la fillette , 
Je viens souper chez vous.... 
— Souper dans ma chambrettet 
Mais comment ferons-nous?.... 



CHANSONS. 81 

Car je n'ai qu'une assiette.... 
— - C'est assez, dit Manon. 

Biaise prétend que non ! 

Biaise , mon ami Biaise , 
On est très-bien ici ; 
Mettez-vous à votre aise , 
Asseyons-nous ainsi. . . . 
— • Mais je n'ai qu'une cliaise ! 

— C'est assez, dit Manon. 

Biaise prétend que non ! 

Une cliaise , une assiette , 

Cela suffit vraiment ; 

Partageons la serviette 

Et soupons. ... — Mais comment?. . . . 

Je n'ai qu'une fourchette!... 

— C'est assez, dit Manon. 

■ 

Biaise prétend que non! 

Biaise, qu'allez-vous faire? 

— Je ne fais rien du tout. 

— Youlez-vous bien vous taire ! . . . 
Biaise, buvons un coup.... 

— Mais je n'ai qu'un seul verre. . . . 

— C'est assez, dit Manon. 

Biaise prétend que non ! 

Vous froissez ma. toilette, 
Biaise , délacez-moi .... 



82 GUSTAVE NADAUD. 

Tirez ma collerette.... 

* 

Et coudions-nous. ... — Sur quoi?, . 
Je n'ai qu'une couchette.... 

— C'est assez, dit Manon. 

Biaise prétend que non ! 

Mais quoi ! . . . Biaise lui-même , 
Le matin , à mi-voix , 
Disait : « Manon , je t'aime ! » 
Pour la troisième fois.... 
Non , pour la quatrième ! . . . 

— C'est assez, dit Manon. 

Biaise prétend que non ! 



CHAUVIN. 

Lorsque Chauvin se met à boire , 
Il raconte tous ses hauts faits; 
Et, quand il parle de sa gloire, 
De boire il ne cesse jamais. 
Près du héros octogénaire 
Les jeunes gens viennent s'asseoir. 
— Allons , Chauvin , encore un verre ! 
Ta femme te battra ce soir. 

La victoire oubliait nos armes ; 
Il a bien fallu l'oubUer : 
Chauvin a dévoré ses larmes 
Sous la blouse de l'ouvrier. 



CHANSONS. 83 

Mais il est toujours militaire ; 
Le Tin lui rend le souvenir.... 

— Allons , Chauvin , encore un verre , 
Et tes beaux jours vont revenir. 

Dëjà voyez comme il s*élance 
Par sa jeune ardeur emporté ! 
Il ajoute un r à la Frrance ; 
Il en met trois à liberrrté! 
Dans le récit de chaque guerre , 
Il ajoute un ou deux combats.... 

— Allons , Chauvin , encore un verre ; 
Dans le nombre on ne le voit pas. 

Prenant sa course vagabonde, 
Il part, avant seize ans entiers, 
Pour son voyage autour du monde , 
Sans équipage et sans souliers. 
Mais , après dix ans de misère , 
Il était nommé caporal!... 

— Allons , Chauvin , encore un verre ; 
Nous te nommerons général. 

« J'ai vu, dit-il, la république 
Ébranlant le vieil univers; 
J'ai vu ritalie et l'Afrique, 
A travers les monts et les mers; 
Et les pyramides de pierre , 
Que de mon nom je décorais ! » 

— Allons , Chauvin , encore un verre , 
Et tu verras le double après. 

— « J'ai salué dans la campagne 

Les nations à leur réveil; 

6. 



84 GUSTAVE NADAUD. 

J'ai VU le Rhin et F Allemagne, 

Puis Austerlitz et son soleil ; 

Puis le Kremlin et sa poussière , 

Puis , après tant d'exploits — » — Eh bien ? 

Eh bien, Chauvin, encore un verre. 

Et puis tu ne verras plus rien. 

« 

Mais , comme son maltiK indomptable , 
Chauvin est victime du sort ; 
Chauvin est tombé sous la table , 
En s'écriant : « Il n'est pas mort! » 
Chauvin , restons couchés par terre , 
Unis en nous serrant la main ; 
Allons, Chauvin, encore un verre; 
Ta femme te battra demain. 



LE CHAMPAGNE. 

Beau prisonnier, dont les échos fidèles 
Ont retenu les chants et la gaité , 
A tes esprits je veux rendre leurs ailes; 
Viens respirer l'air de la liberté. 

Assez longtemps , dans ta prison profonde , 
Enseveli par des maîtres ingrats , 
Tu demeuras oublié de ce monde , 
Qui t'aurait dû l'oubli de ses combats. 

L'heure a sonné : surgis à la lumière; 
Viens resplendir à l'éclat des flambeaux ; 



CHANSONS. 85 

Secoue enfin cette humide poussière 
Que les hivers attachent aux tombeaux. 

Tu nous diras tes refrains d'allë^esse , 
Tu chanteras l'espoir et la beauté ; 
Mais laisse-moi, sous ma main qui te presse, 
Sécher les pleurs de ta captivité. 

De nos beaux jours entretiens la mémoire; 
En nos pensers rappelle la vigueur ; 
Enflamme-nous aux rayons de ta gloire ; 
Mais viens d'abord te chauffer à mon cœur. 

Oui , tu frémis ; et cette douce étreinte 
Rend leurs vertus à tes sens engourdis ; 
Et sous le joug , dont tu gardes l'empreinte , . 
Impatient, tu grondes et bondis! 

Je veux doubler l'ardeur qui te dévore ; 
Sois donc heureux , vois , j 'ai rompu tes fers ; 
Un seul lien te tient captif encore ; 
Il est brisé... pars libre dans les airs!... 

Non, pas encore... un malheureux esclave 
Que l'habitude au joug a façonné , 
Quand une main a brisé son entrave , 
Reste un moment immobile, étonné. 

Mais il est temps , et ton heure s'achève ; 
Je viens aider tes généreux efforts ; 
Oui, regardez, il grandit, il s'élève : 
Monte , pars , vole , et répands tes trésors ! 

Vin de Champagne , enivrante maîtresse , 
Viens , le front libre et les cheveux épars ! . . . 



86 GUSTAVE NADAUD. 

Brise à ton tour le joug^ qui nous oppresse , 
Et de ton prisme éblouis nos regards. 

Fais-nous savoir que la vie a des charmes , 
Qu'à nos douleurs succèdent nos plaisirs; 
Verse à nos cœurs l'oubli de leurs alarmes , 
Verse à nos sens Tanleur de leurs désirs ! 



UNE FÉE. 

S'il faut vous dire 
Quelle est cette beauté , 

Dont le sourire 
Par des dieux fîit chanté , 

C'est une fée 
Invisible à nos yeux ; 

Chantez, Orphée, 
Eurydice est aux cieux ! 

De notre monde 
Elle compte les jours ; 

Mais , jeune et blonde , 
Elle est belle toujours : 

C'est une fée 
Invisible à nos yeux ; 

Chantez y Orphée, 
Eurydice est aux cieux ! 

D'abord maîtresse 
Des âges inconnus , 



CHANSONS. 87 



Elle est déesse 
Et se nomme Vénus : 

C'est une fée 
Invisible à nos yeux ; 

Chantez, Orphée, 
Eurydice est aux cieux î 

Puis le çénie , 
Élevant ses autels , 

L*a rajeunie 
En des vers immortels ; 

C'est une fée 
Invisible à nos yeux ; 

Chantez, Orphée, 
Eurydice est aux cieux ! 

Qu'elle se nomme 
Ange , esprit ou démon , 

Délie à Rome, 
Laure , Elvire ou Lison , 

C'est une fée 
Invisible à nos yeux ; 

Chantez, Orphée, 
Eurydice est aux cieux ! 



DANS CINQUANTE ANS 

Enfants , ne portez pas envie 
Au flot qui court précipité ; 
Si le temps emporte la vie , 
Il donne l'immortalité. 



«8 GUSTAVE MADAUD. 

Le sable que le feu dévore 
Produit les métaux éclatants ; 
Écoutez-moi , vous qui vivrez encore 
Dans cinquante ans. 

A peine aurez-vous en mémoire 
Des noms illustres aujourd'hui , 
Enfants précoces de la gloire , 
Qu'un orage emporte après lui. 
Mais, dans le ciel de notre France, 
Des astres respectés du temps 
Rayonneront, grandis par la distance, 
Dans cinquante ans. 

Adieu, divinités fragiles. 
Petits auteurs de grands romans; 
Adieu , romantiques argiles , 
Qui vous pensiez des monuments. 
Mais salut, jeunesse divine. 
Que vont réchauffer les printemps : 
Vivez toujours, Béranger, Lamartine, 
Dans cinquante ans. 

— Mais dites-nous plutôt, grand-père, 
Quand les hommes seront meilleurs, 
Quand la vertu sur cette terre 
Ne trouvera plus de railleurs , 
Quand la fraternité féconde 
Unira les peuples flottants?... 
— Dieu, mes enfants, peut seul changer le monde. . . . 
Dans cinquante ans. 

Mars au moins, dites-nous, grand-père. 
Quand viendra l'honneur nous parler. 



CHANSONS. 89 

Et quand la perfide Angleterre 
Sentira son île trembler; 
Quand un étendard tricolore , 
A travers les flots inconstants... 
- Mes chers enfants, puissiez-vous vivre encore 
Dans cinquante ans ! 



LES HOMMES UTILES. 



A MON AMI EDMOXD G. 

Mon cher Edmond, qu'allez-vous faire? 
Car enfin se croiser les bras , 
Fumer, chanter, aimer et plaire , 
C'est être inutile ici-bas. 
Pour tous les hommes raisonnables 
Le travail doit être une loi ; 
Pour être utile à vos semblables , 
Mon cher Edmond, il faut prendre un emploi. 

Suivez la loi de la nature : 
Vendez à d'honnêtes bourgeois 
Des tissus à fausse mesure , 
Ou des aliments à faux poids , 
- Ou des romans interminables , 
'Ou du savon rafraîchissant — 
Pour être utile à vos semblables , 
Mon cher ami, faites-vous commerçant. 

Si l'uniforme militaire 
Sourit plus à votre raison , 



90 GUSTAVE NADAUD. 

Allez goûter sur la frontière 
Les douceurs de la garnison ; 
Ou poursuivre , au milieu des sables , 
L'Arabe d'Alger à Blidah — 
Pour le repos de -vos semblables , 
Mon cher ami, faites-vous donc soldat. 

Ou bien consacrez vos années 
A guérir vos frères souffrants , 
Par la diète , par les saignées 
Et les visites à dix francs ; 
Puis, vos malades incurables 

Vous appelleront assassin 

Pour la santé de vos semblables , 
Mon cher ami, faites-vous médecin. 

Ou défenseur plein de courage 
De tous les orphelins français , 
Vous grugerez leur héritage , 
Mais vous gagnerez leurs procès ; 
Et puis, tous les bavards aimables 

Deviennent des hommes d'État 

Pour le bonheur de vos semblables , 
Mon cher ami , faites-vous avocat. 

Mais non, demeurez inutile. 
Bravez le monde et ses brocards; 
Restez paresseux et tranquille , 
Aimez les lettres et les arts ; 
Ayez des amis véritables, 
Fuyez le mal, cherchez le bien.... 
Pour le malheur de vos semblables , 
Mon cher ami, ne faites jamais rien. 



CHANSONS. 91 



FANTAISIE. 

Adèle est brillante et vermeille 
Gomme l'aurore qui s'éveille 
 l'horizon des doux climats ; 
Dans ses beaux yeux l'azur se pose; 
Sa bouche est une fleur éclose.... 
Mais, hélas! je ne l'aime pas. 

Clémence est la douce figure 
Tranquille comme une onde pure , 
Sensible comme les lilas ; 
Je sais bien que sa tête est blonde , 
Et Ton dit que sa jambe est ronde ; 
Mais , hélas ! je ne l'aime pas. 

Julie est la rieuse fille ; 
L'esprit dans sa bouche pétille 
Et n'épargne rien ici-bas : 
Elle en a même pour médire ; 
Son existence est un sourire; 
Mais, hélas! je ne l'aime pas. 

Clarisse est la pâle créole ; 
L'amour est dans sa tête folle, 
Et le plaisir entre ses bras. 
Le feu jailUt de sa prunelle ; 
Chacun la nomme la plus belle ; 
Mais, hélas! je ne l'aime pas. 

Il en est une autre sur terre , 
Sans qui mon cœur est soUtaire , 



92 GUSTAVE NADAUD. 

Et dont le nom se dit tout bas ; 
Je sens près d*elie un trouble extrême , 
Et je lui redis que je l'aime; 
Mais, las! elle ne m'aime pas. 



LES RATS. 

Que font-ils donc dans mon alcôve étroite? 
En tous les sens j'ai beau me retourner, 
De droite à gauche , et puis de gauche à droite , 
Dans le tympan ils viennent me corner! 
J'entends partout s'effondrer ma muraille, 
Grincer le bois et le plâtre gémir ; 
Dieu ! les Titans commencent leur bataille ! . . . 
Les rats m'empêchent de dormir. 

Quel bruit! il pleut! il vente! je frissonne! 
Là-bas, l'hiver.... Je pense avec horreur 
Au malheureux que le froid aiguillonne ; 
Je songe encore au pauvre voyageur. 
Dans la forêt, que l'aquilon tourmente, 
Il marche seul, oh! comme il doit frémir! 
La forêt tombe... et la mer écumante!... 
Les rats m'empêchent de dormir. 

Les yeux fermés, combien je vois de choses 
Que je ne vis jamais les yeux ouverts : 
Des diables noirs et des sylphides roses 
Tourbillonnant dans des nuages verts. 
Bien loin, là-bas, j'aperçois une femme, 



CHANSONS. 93 

Fleur du désert, que maltraite un émir 

Je vois crouler les tours de Notre-Dame ! . . . 
Les rats m'empêchent de dormir. 

J*ai traversé l'océan Atlantique , 
J'ai découvert des pays inconnus : 
Un continent que je nomme Amérique, 
Des fleuves d*or et des hommes tout nus. 
Je veux bien haut proclamer ma conquête; 
Sur un .rocher j'essaye à m'affermir ; 
Le rocher roule et me casse la tête ! . . . 
Les rats m'empêchent de dormir. 

Ah ! qu'il est doux de battre la campagne ! 
Je laisse aller mes jambes au hasard ; 
Parbleu ! je suis dans la blonde Allemagne , 
Je m'en vais voir Jellachich et Mozart ! 
Je vois rouler des torrents d'eau-de-vie, 
S'enfuir des rois et des canons vomir; 
Et nos tambours entrent dans Varsovie!... 
Les rats m'empêchent de dormir. 

Sur le soleil j'ai braqué ma lunette; 
Je sens vers lui des ailes m'élever; 
Chemin faisant, je trouve une planète 
Que Leverrier n'eût pu jamais trouver! 
Je t'y rencontre , ô ma belle maîtresse ; 
Que viens-tu faire ?. . . Ah ! je me sens blêmir ! . . . 
Un vieux magot sous mon nez la caresse.... 
Les rats m'empêchent de dormir. 

Bon ! me voilà dans les sombres abimes ! 
Je reconnais Babylone et Paris; 



94 GUSTAVE NADAUD. 

De Tarsenic je compte les victimes ; 
Dieu ! quel monceau de rats et de maris ! 
Au bord fatal je cherche en vain Voltaire ; 
Près de Lafarge est mon chien Casimir. . . . 
J'irai demain chez mon apothicaire; 
Les rats nie laisseront dormir! 



LES ÉGREVISSES. 

Am de Paillasse, 

Les écrevisses autrefois 

Ne marchaient qu'en arrière ; 
Voici que des docteurs sournois 
Nous prouvent le contraire. 

Mais , croyez-le bien , 

Ils n'en savent rien , 
Ce sont pures malices ; 

Je les vois toujours 

Marcher à rebours : 
Vivent les écrevisses! 

Croyez-en ces poissons savants, 

Tout est en décadence ; 
Les morts ont tué les vivants 

Bien avant leur naissance. 
Pauvres écrivains, 
Vos efforts sont vains ; 

Allez , prêtres novices , 
Baiser les autels 
Des dieux immortels; 

Vivent les écrevisses ! ' 



CHANSONS. 95 



Oui, bientôt on s'habillera 
Suivant l'antique mode. 
Dans tous les arts on proscrira 
La nouvelle méthode; 

Ils sont préparés 

A siffler Duprez, 
Ponchard fait leurs délices ; 

Quant à Rossini , 

C'est déjà fini; 
Vivent les écrevisses ! 

Supprimons les inventions 

De l'école nouvelle ; 
Le gaz et ses explosions 
Valent-ils la chandelle? 

Les chemins de fer, 

Vomis par l'enfer, 
Sont du diable complices ; 

Parbleu ! les coucous 

Étaient bien plus doux ! 
Vivent les écrevisses ! 

Doucement nous remonterons 

Le fleuve de la vie; 
Peut-être que nous trouverons 

Sa source en Moscovie : 
Nos filles , nos sœurs , 
Pour de grands seigneurs 

Garderont leurs prémices ! 
Nous aurons des rois, 
Nous en aurons trois ! 

Vivent les écrevisses ! 



96 GUSTAVE NADAUD. 

Mais les écrevisses , ma foi , 

Sont fort bonnes à table : 
Dans du vinaig[re , croyez-moi , 

C'est un mets délectable. 
Pour des crustacés , 
Ce n'est point assez , 

Joignons-y des épices ; 
Nous les mangerons , 
Et nous chanterons : 

Vivent les écrevisses ! 



LA MEUNIERE ET LE MOILIX 

Elle est belle, la meunière, 
Et son moulin est béni ; 
Elle est là , joyeuse et fière , 
Comme l'oiseau dans son nid. 
Il est là , sur la colline , 
Gomme un géant s'éle^ant ; 
Il étend sa longue échine 
Et ses bras rouges au vent. 

Il est deux choses sur terre 
Dont mon cœur est plein :. 
J'aime la meunière, 
J'aime le moulin. 

Voyez comme elle est pimpante , 
Avec son simple jupon ; 
Écoutez comme elle chante 



CHANSONS. 97 

Et rechante sa chanson. 
Voyez-le , fier sur sa base , 
S 'agitant soir et matin ; 
Écoutez comme il écrase 
Les épis qui font le pain. 

Il est deux choses sur terre 
Dont mon cœur est plein : 
J'aime la meunière. 
J'aime le moulin. 

Oui, j'en jure par mon âme, 

Celui-là serait heureux 

Qui pourrait avoir pour femme 

La meunière que je veux. 

Il produit dans sa journée 

Quatre beaux sacs ronds et blancs ; 

Il rapporte par^ année 

Au moins sept à huit cents francs. 

Il est deux choses sur terre 
Dont mon cœur est plein : 
J'aime la meunière. 
J'aime le moulin. 

Le moulin sans la meunière, 

C'est le verre sans le vin; 

Mais aussi c'est vin sans verre 

Que meunière sans moulin. 

J'aurai des enfants, j'espère, 

Mais il me faudrait enfin 

La meunière pour les faire , 

Pour les nourrir, le moulin. 

7 



98 GUSTAVE NADAUD. 

Il est deux choses sur terre 
Dont mon cœur est plein 
J'aime la meunière , 
J'aime le moulin. 



JEAN QUI PLEURE 



KT 



JEAX OtI RIT. 

« 

Je pleure. 
Je vois tout gris, je vois tout noir; 
J'ai bu trop de bon vin, ce soir; 
Je vais être gris tout à l'heure : 

Je pleure. 

— Je ris. 
Je vois tout bleu , je vois tout rose ; 
Le vin est une douce chose; 
Voilà longtemps que je suis gris. 

Je ris. 

— Perds-tu la tête? 

— Perds-tu l'esprit? 

— Arrête ! — Arrête ! 

— Ah! ah! ah! ah! — Hi! hi! hi! hi! 
C'est Jean qui pleure et Jean qui rit. 

Je pleure. 
J'ai l'estomac trop délicat; 



CHANSONS. 99 



Je ne puis manger que d'un plat : 
Aussi je fonds comme du beurre. 
Je pleure. 

— Je ris. 

Depuis que je me mets à boire , 
Je ne mange que pour mémoire : 
Aussi, vois comme je maigris. 
Je ris. 

— Perds-tu, etc. 

Je pleure. 
Mon épouse, la connais-tu? 
Es-tu bien sûr de sa vertu? 
Je crois que la tienne est meilleure. 

Je pleure. 

— Je ris. 

Cela ne m'inquiète guère; 
Je suis bien sûr de mon affaire : 
Je ne suis plus dans les conscrits. 
Je ris. 

— Perds-tu, etc. 

Je pleure. 
Entends la voix de la raison : 
Je veux rentrer à la maison. 
Partons; tu sais où je demeure. 

Je pleure. 

— Je ris. 

Moi , je change de domicile ; 



7. 



100 GUSTAVE NADAUD. 

J'habite les champs ou la ville; 
J'ai plusieurs maisons dans Paris. 
Je ris. 

— Perds-tu, etc. 

Je pleure. 
Car, qu'est-ce que la vie, enfin? 

C'est un flacon de mauvais vin 

Mais pourquoi faut-il que l'on meure? 

Je pleure. 

— Je ris. 
Car la mort.... Suis bien mon idée.... 
Est une bouteille vidée ; 
On ne rend que ce qu'on a pris. 

Je ris. 

— Perds-tu la tète? 

— Perds-tu l'esprit? 

— Arrête ! — Arrête ! 

— Ah! ah! ah! ah! — Hi! hi! hi! hi! 
C'est Jean qui pleure et Jean qui rit. 



LA KERMESSE. 

Entends-tu là-bas 

Les joyeux ébats ? 
Javotte, c'est la kermesse : 

Par tous les sentiers , 

Bourgeois et fermiers , 
Chacun s'a{jite et se presse. 






CHANSONS. iOi 

La danse ya commencer 

Superbe ; 
Ma Javotte , viens danser 

Sur rherbe. 

Couples assortis , 

L'un sur l'autre assis, 
S'embrassent sous le feuillage ; 

Et les vieux époux , 

Dessus ou dessous, 
A table font mariage. 

La foule , entre quatre ormeaux , 

Se presse ; 
L'orchestre, sur deux tonneaux, 

Se dresse. 

L'archet a crié; 

Chacun est sur pié ; 
Filles et garçons , en place ! 

On n'invite pas ; 

On prend par le bras 
La plus belle ou la plus grasse. 

Chaque visage se teint 

De joie , 
Ou, dans un grand pot d'étain» 

Se noie. 

Robes, cotillons. 
Cheveux bruns ou blonds , 
Blancs i)onnets avec dentelle, 
Tabhers, mouchoirs, 



102 GUSTAVE ÎSADAUD. 

Rouges, blancs ou noirs, 
Tout court, tout crie et se mêle. 

Des cheveux jusqu'aux talons , . 

Tout tremble : 
Viens, Javotte, brimbalons 

Ensemble. 

J*aime tes yeux bleus , 
Et tes grands cheveux 

Blonds comme des grains d'avoine ; 
Tes grosses couleurs 
Sont comme des fleurs 

De pavot ou de pivoine. 

On doit s'embrasser après 

La danse : 
Javotte , nous serons prêts 

D'avance. 

Sautons comme il faut, 

Bien fort et bien haut. 
Pour qu'on nous regarde faire; 

Puis nous tournerons 

En faisant des ronds, 
Des ronds à rouler par terre. 

Et si quelque autre amoureux 

Te lorgne , 
Tant pis s'il revient boiteux 

Ou borgne ! 

Et puis, à la fin , 
Quand nous aiurons faim , 



CHANSONS. 103 



Nous irons à la gargote : 
Là , nous souperons , 
Et puis nous rirons , 

Et puis nous... rirons, Javotte. 



PIERRETTE ET PIERROT. 

Quinze ou seize ans , fraîche toilette , 
Court jupon et corsage ouvert, 
Un bonnet blanc, un ruban vert : 
Voilà Pierrette. 

De gros souliers, un grand jabot. 
Un pantalon de son grand-père , 
Un habit tombant jusqu'à terre : 
Voilà Pierrot. 

On dit en confidence 
Qu'ils se vont épouser. 
Qu'en pensez-vous? — Je pense 
Que Pierrot devrait refuser. 

Un cou d'une blancheur parfaite, 
Avec de charmants environs; 
Des cheveux bruns, des yeux marrons 
Voilà Pierrette. 

La tournure d'un vieux magot, 
Des cheveux roux , un œil verdàtre , 
Un nez qu'on ne voit qu'au théâtre : 
Voilà Pierrot. 



lO'f GUSTAVE NADADD. 

On dit en confidence 
Qu'ils se vont épouser. 
Qu'en pensez-vous ? — Je pense 
Que Pierrot devrait refuser. 

Regard mutin , mine coquette , 
La malice avec Tenjoûment, 
Feu de novice et cœur d'enfant : 
Voilà Pierrette. 

La conversation d'un pot, 
Des yeux malins comme des bornes 
Et l'esprit d'une bête à cornes : 
Voilà Pierrot. 

On dit en confidence 
Qu'ils se vont épouser. 
Qu'en pensez-vous? — Je pense 
Que Pierrot devrait refuser. 

Voilà que la noce s'apprête ; 
A l'église on court se ranger ; 
Robe blanche et fleur d'oranger : 
Voilà Pierrette. 

Pierrot dit oui , comme un grand sot ; 
Puis aussitôt chacun de dire 

Qu'on a vu Pierrette sourire 

Voilà Pierrot ! . . . 

Déjà Pierrette danse 
Avec un invité. 

Qu'en pensez-vous ? — Je pense 
Que Pierrot l'a bien mérité. 



CHANSONS. 105 



LES ECUS. 

Ma femme, le mariage 
N'est pas tout amusement ; 
Il faut rég[ler son ménage 
Et s'amuser sagement. 
Vois-tu bien, ma bonne amie, 
Il faut de l'économie : 
Dépensons peu ; mais surtout , 
Tachons d'amasser beaucoup. 

Un mendiant. {Parlé.) Monsieur, la charité,' s'il 
vous plaît. — Laissez -moi, mon ami, je n'ai pas 
de monnaie. 

— Mon ami , prenez-y garde , 
C'est vous que cela regarde. 

— Ma femme, tu me comprends. 
Les écus font des enfants. 

Certes nous avons d'avance 
De quoi vivre , et même plus ; 
Ce n'est rien, si l'on ne pense 
A bien placer ses écus. 
Tout ce que l'argent peut rendre , 
Il faut savoir le lui prendre ; 
L'eau va toujours à la mer, 
Et l'argent coûte si cher ! 

Monsieur, etc. 



I 



b 



I 



106 GUSTAVE NADAUD. 

— Mon ami, prenez-y garde, 
C'est vous que cela regarde. 

— Ma femme , tu me comprends , 
Les écus font des enfants. 

De vingt mille francs de rente , 
Que Ton fait fructifier, 
On peut bien en tirer trente, 
Au moins, sans faire crier. 
Avec dix, ou douze, ou treize. 
Nous vivrons fort à notre aise ; 
Tout le surplus de nos frais 
Produira des intérêts. 

Monsieur, etc. 

— Mon ami, prenez-y garde. 
C'est vous que cela regarde. 

— Ma femme , tu me comprends , 
Les écus font des enfants. 

Avec la chance commune , 
Seulement, vois, dans vingt ans, 
Quelle superbe fortune 
Pour établir nos enfants , 

Doux gages de notre flamme 

Nous en aurons deux , ma femme ; 
Nos calculs seraient perdus , 
S'il en venait un de plus. 

Monsieur, etc. 

— Mon ami, prenez-y garde, 
C'est vous que cela regarde. 



CHANSONS. lor 



— Ma femme , tu me comprends , 
Les écus font des enfants. 

De ce que le ciel nous donne 

Jouissons honnêtement ; 

Ainsi , sans nuire à personne , 

Nous vivrons en nous aimant. 

La plus maligne satire 

Sur nous n'aura rien à dire ; 

Et, quant à faire du bien, 

C'est bon pour ceux qui n'ont rien 

Monsieur, etc. 

— Mon ami, prenez-y garde. 
C'est vous que cela regarde. 

— Ma femme , tu me comprends , 
Les ëcus font des enfants. 



IX MARI MALHEUREUX 

Qu*ai-je donc fait aux dieux 
Pour être leur victime? 
Suis-je un homme odieux ? 
Ai-je commis un crime ? 
Vous voyez devant vous 
Un mortel déplorable. 
Le malheureux époux 
D'une femme adorable ! 

Monsieur, qu'en dites- vous? 
Qu'en dites -vous y Madame? 



i08 GUSTAVE NADAUD. 

Ah ! plaig^nez un époux 
Adoré de sa femme ! 



Car si Clémence enfin 
Était comme les autres , 
Si j'avais le destin 
De tant de bons apôtres, 
J'aurais pour avocats 
Ses torts et ses caprices ; 
Mais quelle femme , hélas ! 
Elle n'a pas de vices !... 

Monsieur, qu'en dites- vous? 
Qu'en dites-vous, Madame? 
Ah ! plaig^nez un époux 
Adoré de sa femme ! 

Elle est d'une douceur 
A vous rendre malade. 
Si j'avais le bonheur 
De la trouver maussade , 
J'aurais quelque raison , 
Pour adoucir ma peine , 
De faire le g^arçon 
Une fois par semaine. 

Monsieur, qu'en dites- vous? 
Qu'en dites- vous. Madame? 
Ah ! plaignez un époux 
Adoré de sa femme ! 

Si son ardeur du moins 
Était plus raisonnable 



CHANSONS. iU9 



Mais des plus tendres soins 
Sans cesse elle m'accable. 
Elle est, dans son amour, 
Pire que vingt maîtresses ; 
Je ne puis un seul jour 
Éviter ses tendresses. 

Monsieur, qu'en dites- vous? 
Qu'en dites- vous, Madame? 
Ah ! plaignez un époux 
Adoré de sa femme ! 

Que de fois je me dis : 
Si ma femme était laide, 
J'irais voir mes amis 
Anténor et Tancrède ; 
Si quelque beau garçon 
La trouvait plus sensible , 
Je pourrais bien... Mais non, 
Elle est incorrigible ! . . . 

Monsieur, qu'en dites- vous? 
Qu'en dites -vous. Madame? 
Ah ! plaignez un époux 
Adoré de sa femme ! 

Enfin je suis battu ; 
Je l'accorde moi-même; 
Non... C'est .trop de vertu : 
Il faut bien que je l'aime. 
Elle mourrait sans moi : 
Je ne suis plus mon maître; 
Je crois presque , ma foi , 
Que j'aimerais mieux être . . . 



110 GUSTAVE NADAUD. 

Monsieur, qu'en dites*- vous? 
.Qu'en dites- vous, Madame? 
Àh ! plaignez un époux 
Adoré de sa femme ! 



MAY. 

(fabliau.) 



Oh! inay! 
Oh: may! 
Oh ! le joli mois de may ! 

(Vl FILLE CHAN80X. ) 



« May ramène les longs jours : 
C'est trop être endormie ; 

May réveille les amours : 
Réveillez-vous, ma mie. 

Oh! may! 

Oh! may! 

Oh ! le joli mois de may ! 

Viens voir si l'oiseau des bois 
Chante toujours de même, 

Et si les fleurs à ta voix 
Répondront que je t'aime. 

Oh! may! 
Oh! may! 
Oh ! le joli mois de may ! » 



CHANSONS. 111 

Jeanne entend son amoureux 

Chantant sous sa fenêtre; 
Elle éveille ses grands yeux , 

Qui ne dormaient peut-être 

Oh! may! 

Oh! may! 

Oh ! le joli mois de may ! 

Jeanne s'habille , elle accourt , 

Sans faire sa prière ; 
Elle a corsage plus court 

Et jupe plus légère. 

Oh! may! 

Oh! may! 

Oh ! le joli mois de may ! 

M Bonjour, Jeanne, fleur de thym, 

Qui brilles sans parure. 
Fraîche comme le matin, 

Simple comme nature. 

Oh! may! 

Oh! may! 

Oh ! le joli mois de may ! 

Viens : au bois nous trouverons 

Un feuillage bien tendre , 
Où , tout bas , nous nous dirons 

Ce qu'on ne doit entendre. 

Oh! may! 

Oh! may! 

Oh ! le .joli mois de may ! 



112 GUSTAVE NADAUD. 

Nous secourons sous nos pas 
Les pleurs de la rosée ; 

Viens t'appuyer sur mon bras.. 
La route est malaisée. 

Oh! may! 

Oh! may! 

Olr! le joli mois de may ! 

Pose ton front près du mien ; 

Mets ta main dans la mienne : 
On dit que , pour s'aimer bien , 

Il faut qu'on se soutienne. 

Oh! m«y! 

Oh! may! 

Oh ! le joli mois de may ! 

Trois baisers tu me devras 
Sur ta bouche mignonne ; 

Celui-ci ne compte pas.... » 
C'est Jeanne qui le donne. 

Oh! may! 

Oh! may! 

Oh ! le joli mois de may ! 

Laissez-les au bois s'enfuir, 
Dans la plus sombre allée; 

Jeanne voudrait revenir ; 
Mais elle est si troublée ! . . . 

Oh! may! 

Oh! may! 

Oh ! le joli mois de may ! 



CUANSOJNS. ' 113 



Frais lilas , plantes des champs , 
Ouvrez vos fleurs nouvelles ; 

Fauvettes , dites vos chants ; 
Aimez-vous , tourterelles ! 



Oh! may! 



Oh! may! 
Oh ! le joli mois de may ! 



EST-CE TOUT? 

Puisque je vous rencontre, Elise, 

C'est un beau jour. 
Permettez donc que je vous dise 

Tout mon amour. 
Mon cœur bat, que c'est un délire; 
Laissez-moi tout bas vous le dire.... 

Est-ce tout? — Non. — Comment! ce n'est pas tout? 
Dépéchez-vous donc, monsieur Pierre; 
On m'attend, là-bas, chez ma mère. 
Hélas ! comme il en dit beaucoup ! 
Ce n'est pas tout ! . . . 

— Comme vous avez belle mine 

Sous ce bonnet ; 
Et comme votre taille est fine 

Dans son corset ! 

Vous avez la fraîcheur des roses , 

Et puis, et puis, tant d'autres choses! 

8 



114 GUSTAVE NADAUD. 

— Est-ce tout? — Non. — Comment! ce n'est pas tout? 
Dépéchez-vous donc, monsieur Pierre; 
On m'attend, là-bas, dliez ma mère. 
Hélas ! comme il en dit beaucoup ! 
Ce n'est pas tout ! . . . 

— Quand nous sommes tous deux ensemble , 

Je sens en moi 
Comme quelque chose qui tremble, 

Je ne sais quoi — 
Oh ! que je voudrais à l'église , 
Un jour, entrer avec Élise ! . . . 

— Est-ce tout? — Oui. — Comment! c'est déjà tout? 
Vous aviez le temps , monsieur Pierre ; 
On ne m'attend plus chez ma mère. 
Hélas ! il n'en sait pas beaucoup : 
C'est déjà tout ! 



LES DEUX. 

J'ai deux amants , pas davantage : 
L'un a tous les droits des maris , 
L'autre n'a que ceux qu'il a pris : 
J'ai mon seigneur, et j'ai mon page. 
Comment donc faire un choix entre eux? 

Pourtant, celui que je préfère 

— C'est bien , je vous entends , ma chère , 
Ce n'est pas le premier des deux. — 

Sans doute vous allez me dire 
Que le premier est vieux et laid ? 



CHANSONS. 115 

Non pas : il est jeune, il me plaft. 
Le second n'a rien pour séduire ; 
Il n'est ni beau ni gracieux : 
Eh bien , celui que je préfère 

— Allez, je vous entends, ma chère, 
Ce n'est pas le plus beau des deux. — 

Ainsi va l'humaine machine : 
L'un est riche et l'autre sans bien ; 
L'un me donne tout, l'autre rien. 
Et de celui que je ruine 
Souvçnt nous rions tous les deux. 
Eh bien, celui que je préfère 

— Allez , je vous entends , ma chère , 
Ce n'est pas le plus généreux. — 

L'un n'aime que moi dans le monde ; 
Son bonheur est de m'obéir. 
L'autre est tout prêt à me trahir 
Pour la première brune ou blonde ; 

Même il le ferait sous mes yeux 

Eh bien , celui que je préfère 

— Allez, je vous entends, ma chère, 
Ce n'est pas le plus amoureux. — 

Par l'un , j'ai calèche et toilette ; 
Je suis dame du haut en bas ; 
Quand l'autre me tient à son bras , 
Je ne suis plus qu'une grisette. 
Et quand il a bu... c'est affreux ! 
Eh bien, celui que je préfère 

— Allez , je vous entends , ma chère , 

Ce n'est pas le meilleur des deux. 

8. 



lie GUSTAVE NADAUD. 



LE VIEUX TILLEUL. 

Il est bien pauvre , ce village 
Perdu sur la pente des monts ; 
Mais nous l'habitons d'âge en âge , 
Et de père en fils nous l'aimons ; 
Mais là , sur la route prochaine , 
Un arbre, hardi comme un pin , 
S'élève, large comme un chêne : 
C'est le vieux tilleul du chemin. 

L'ancien château tombe en ruines , 
Ses grands murs se sont écroulés ; 
Mais ses débris font deux usines 
Et quatre granges pour les blés. 
Et , quand la journée est finie 
Aux champs, au métier, au moulin. 
Toute la troupe est réunie 
Sous le vieux tilleul du chemin. 

C'est là que l'heure nous appelle 
Pour la prière ou pour le jeu ; 
Car nous n'avons pas de chapelle , 
Et sans curé nous prions Dieu. 
Le dimanche , avec un seul cierge , 
La messe est dite le matin ; 
On voit l'image de la Vierge 
Sur le vieux tilleul du chemin. 

Quand de ses branches élancées 
Les mille fleurs parfument l'air, 



CHANSONS. 117 



Par nous elles sont ramassées ; 
Les remèdes coûtent si cher ! 
Nous n'avons pas dans le village 
De savant qui parle en latin ; 
Le médecin qui nous soulage , 
C'est le vieux tilleul du chemin. 

Cent fois il fleurit pour nos pères ; 
Il fleurira pour nos enfants. 
Allez , paysans et bergères , 
Danser sous l'arbre de cent ans. 
Pas un pauvre ici ne demande 
L'aumône en vous tendant la main ; 
Passant, déposez votre offrande 
Pour le vieux tilleul du cliemin. 



LE QUARTIER LATIX. 

Non loin des bords de la Seine , 
Paris ne connaît qu'à peine 
Un quartier sombre et lointain , 
Qui sur le coteau s'élève , 
Devers Sainte-Geneviève : 
C'est le vieux quartier Latin. 

Les maisons sont hautes , 
Où perchent les hôtes 

De ce paradis fangeux ; 
C'est que la jeunesse 
Est l'aimable hôtesse 

Qui rit et monte avec eux. 



118 GUSTAVE NADAUD. 

Au sein de la grande ville, 
C'est le studieux asile 
Où Ton travaille en s'aiinant ; 
Chaque maison a sa gloire , 
Chaque chambre , son histoire , 
Chaque meuble, son roman. 

Joyeux ermitage , 
Où tout se partage , 

La couchette et le repas ; 
Pays d'espérance , 
Où l'on ne dépense 

Que l'argent que l'on n'a pas ! 

Tout s'accouple et se complète : 
L'écolier cherche Lisette ; 
Le lierre cherche l'ormeau. 
L'étudiant solitaire, 
C'est la plante hors de terre, 
C'est le poisson hors de l'eau. 

Elle est si gentille , 

La modeste fille 
Qui chante dans son réduit ! 

Le jour, couturière , 

Le soir, bayadère. 
Que fait Lisette la nuit? 

Au Code combien d'atteintes ! 
Combien de flammes éteintes 
Avant le terme promis ! 
Et parfois, sans qu'on y songe, 
Le bail aussi se prolonge 
Pour se léguer aux amis. 



CHANSONS. U9 



Anténor fidèle 

Avec une Adèle 
Est resté près de huit jours. 

Puis d'autres arrivent ; 

Les femmes se suivent 
Et se ressemblent toujours. 

Combien de types encore , 
Depuis le gros Polydore 
Qui mène Ursule au tambour, 
Jusqu'aux nouvelles recrues 
Qui poursuivent dans les rues 
Les veuves du Luxembourg ! 

Comment satisfaire 

Le monde et son père , 
La Chaumière et l'examen ; 

Le billard , l'école , 

Lisette et Barthole , 
La pipe et le droit romain ? 

Puis arrivent les vacances : 
Que de tristes échéances 
De la Seine à l'Odéon ! 
Arthur a passé sa thèse , 
Et l'amoureuse Thérèse 
Tombe d'Arthur en Léon. 

O belle jeunesse!' 

Combien de sagesse 
Dans tes plus fougueux ébats ! 

Qu'ils sont moins aimables , 

Ces gens raisonnables , 
Ces austères magistrats I 



120 GUSTAVE NADAUD. 

C'est là, dans une mansarde, 
Que travaille l'avant-garde 
Du siècle qui va venir ; 
Turbulente pépinière , 
Qui commence la carrière 
Que tant d'autres vont finir. 

Mais rheure s'avance 

De la décadence : 
Lisette a passé les ponts ; 

EUe a fait fortune ; 

Adieu , robe brune , 
Blanos bonnets et courts jupons. 

Quand sa thèse est terminée , 
Un clerc de cinquième année 
Parle comme un vieux robin ; 
En sortant de la clinique , 
Un docteur pharmaceutique 
N'est plus même un carabin. 

Las ! tout se disperse ; 

Le quartier se perce , 
Se transforme et s'assainit. 

Des maisons plus belles 

Vont remplacer celles 
Où l'amour posait son nid. 

Et , dans la cité nouvelle , 
Un jour, quelque vieille Adèle, 
Seul débris d'un siècle éteint, 
Dira , cachant son visage , 
Aux Anténors d'un autre âge : 
a Là fut le pays Latin ! » 



s 



CHANSONS. J21 



LES AMANTS D ADELE. 

Quoi! des bijoux, un cachemire, 
A vous , si pauvre Tan dernier ! 
Adèle, oseriez-vous me dire 
Gomment vous pouvez les payer? 
Un bonnet, une bagatelle 
Comblaient vos modestes besoins.... 
Vous avez un amant, Adèle, 
Vous avez un amant... au moins. 

Ce n'est pas Taiguille peut-être 
Qui vous donne des diamants? 
Mais pei:mettez que je pénètre 
Dans vos riches appartements. 
Le luxe partout étincelle ; 

L'or se niche dans tous les coins 

Vous avez deux amants , Adèle , 
Vous avez deux amants... au moins. 

Vous avez , à ce qu'on m'assure , 
Deux chevaux ; on dit même trois : 
Deux pour vous traîner en voiture. 
L'autre pour vous porter au Bois. 
Voulez-vous que je vous rappelle 
Ce que disent ces trois témoins?... 
Vous avez trois amants , Adèle , 
Vous avez trois amants... au moins. 

Voilà ce qui s'appelle vivre.... 
Ce n'est pas encor tout, je crois : 



122 GUSTAVE NADAUD. 

Vous êtes inscrite au grand livre ; 
Vous avez du cinq et du trois. 
Ceci semble accuser, ma belle, 
Un autre âge, avec d'autres soins — 
Vous avez quatre amants , Adèle , 
Vous avez quatre amants... au moins. 

Voyons, Adèle, soyez bonne : 
Sont-ils cinq... ou bien six... ou bien... 
Sept?... Vous vous récriez, mignonne; 
Passe pour six, terme moyen. 
Eh bien , ne soyez pas cruelle ; 
Quittez ces grands airs superflus : 
Vous aurez sept amants , Adèle , 
Vous aurez sept amants... au plus. 



MONSIEUR BOURGEOIS. 

1848. 

Monsieur Bourgeois est un brave homme , 
Bon époux , bon père et marchand ; 
Simple, rangé, sobre, économe, 
Peu vaniteux, et pas méchant. 
Mais , quand il parle politique , 
Il devient amer et caustique.... 

Monsieur Bourgeois, 
Prenez garde , monsieur Bourgeois , 
Vous allez vous brûler les doigts. 

Monsieur Bourgeois a l'habitude 
D'aller au café tous les soirs. 



CHANSONS. 123 

C'est là qu'il a fait une étude 
De ses droits et de ses devoirs. 
Il parle , s'agite , raisonne , 
Manifeste et pétitionne!... 

Monsieur Bourgeois , 
Prenez garde, iponsieur Bourgeois, 
Vous allez vous brûler les doigts. 

S'il pouvait gouverner la France, 
Comme tout se mènerait mieux ! 
Il supprimerait la dépense , 
La police et les factieux. 
Il ferait marcher le commerce 

Et voudrait conquérir. . . la Perse 

Monsieur Bourgeois , 
Prenez garde , monsieur Bourgeois , 
Vous allez vous brûler les doigts. 

Quand monsieur Bourgeois est colère , 

Ne soyez pas sur son chemin ! 

Il passe sa journée à faire 

Ce qu'il regrettera demain. 

Pour le moindre mot, il se cabre; 

Il prend son fusil et son sabre!... 

Monsieur Bourgeois, 
Prenez garde , monsieur Bourgeois , 
Vous allez vous brûler les doigts. 

Il part comme une giboulée ; 
Ne l'arrêtez pas , sacrebleu ! 
Puis, quand la maison est brûlée, 
11 se met à crier : « Au feu ! » 
Il veut battre le locataire , 



124 GUSTAVE NADAUD. 

Les pompiers et le commissaire ! . . . 

Monsieur Bourgeois , 
Prenez carde , monsieur Bourgeois , 
Vous allez vous brûler les doigts. 

Puis il revient dans sa boutique , 
Penaud, mais turbulent toujours. 
Sa femme , la douce Angélique , 
Le met au pain sec pour trois jours. 
Même, on ne sait, en son absence, 
Jusqu'où put aller. la vengeance.... 

Monsieur Bourgeois , 
Qu'avez-vous fait, monsieur Bourgeois? 
Vous vous êtes brûlé les doigts. 



LE CHATEAU ET LA CHAUMIÈRE. 

Le seigneur de cette terre 
Habite un manoir altier, 
Et Nicolas , son fermier , 
Niche dans une chaumière. 

Le seigneur, dit- on tout bas, 
Est jaloux de Nicolas. 

Le manoir est fait de pierre , 
La cabane est de cailloux ; 
Mais le château, voyez -vous, 
Porte envie à la chaumière. 

Le seigneur, dit-on tout bas, 
Est jaloux de Nicolas. 



CHANSONS. iJ5 



Le seigneur n'a rien à faire, 
Nicolas fait tout ici. 
Le château jalouse aussi 
Le travail de la chaumière. 

Le seigneur, dit-on tout bas, 
Est jaloux de Nicolas. 

Le château fait grande chère ; 
Mais , quand il peut s'échapper , 
Le seigneur s'en vient happer 
Les crêpes de la chaumière. 

Le seigneur, dit-on tout bas , 

Est jaloux de Nicolas. 

# 

Quelquefois , la nuit entière , 

On danse dans le château ; 

Mais, le soir, sur l'escabeau. 

Gomme on rit à la chaumière ! 

Le seigneur , dit-on tout bas , 
Est jaloux de Nicolas. 

Le seigneur ne dort plus guère , 
Il a souvent des ennuis ; 
Mais il voit, toutes les nuits, 
Comme on dort à la chaumière ! 

Le seigneur, dit-on tout bas, 
Est jaloux de Nicolas. 

Le seigneur croit être père 
De deux enfants blancs et blonds ; 
Mais qu'ils sont rouges et ronds , 
Les dix gars de la chaumière ! 



120 GUSTAVE NADAUD. 

Le seigneur, dit-on tout bas, 
Est jaloux de Nicolas. 

Le seigneur à sa fermière 
A fait la cour ; on l'a su : 
Mais le château n'a reçu 
Qu'un soufflet de la chaumière. 

Le seigneur, dit-on tout bas, 
Est jaloux de Nicolas. 



TOINETTE ET TOINON. 

Toinette et Toinon , sœurs jumelles , 
Moitiés d'une même imité. 
Toutes deux aimables et belles , 
Plaisent par leur diversité. 
L'une brille par la toilette ; 
L'autre porte un simple linon : 

Voilà Toinette ; 

Voici Toinon. 

Dans son boudoir , quand elle cause , 
Toinette est la femme d'esprit ; 
Qu'un souper la métamorphose , 
C'est Toinon qui chante et qui rit. 
Quand l'une est sévère et discrète. 
L'autre ne sait pas dire non. 

Bonjour, Toinette; 

Bonsoir, Toinon. 

Mais parfois l'écheveau se mêle ; 
Quand le fil est embarrassé , 



CHANSONS. 1Î7 



L'ouvrage est terminé par ceUe 
Qui ne Tavait pas commencé. 
En prenant sa robe coquette 
La chrysalide perd son nom 

Adieu, Toinette; 

Salut, Toinon. 

Toinette , c'est Toinon en robe ; 
Toinon, c*est Toinette en jupon. 
L'une sous l'autre se dérobe; 
Mais entre elles je jette un pont. 
Je fais ma révolte complète 
Sans barricade et sans canon. 

A bas Toinette ; 

Vive Toinon ! 



MES ENFANTS. 

Voyez-vous le bel avantage 
D'avoir été jeune à vingt ans ! 
Les matrones du voisinage 
Me font honneur de leurs enfants. 
Quand j'en aurais fait trois ou quatre, 
Voilà-t-il pas de quoi me battre? 

Mais non , ma foi , 
Ces enfants ne sont pas de moi. 

Hortense , ma première amie , 
Que j'entrevis à peine un jour, 
Prétend que sa fille Eugénie 
Est l'enfant aine de l'amour. 



128 GUSTAVE NADAUD. 

Pour un baiser sans conséquence 
Avoir une pareille chance ! . . . 

Non , par ma foi , 
Cet enfant-là n'est pas de moi. 

J'ai l)ien quelque part sur la terre 
Un filleul qui porte mon nom ; 
Sa mère , qui fut ma commère , 

Prétend qu'il me ressemble Non. 

Je ne suis pas beau , c'est possible ; 
Mais, le malheureux est horrible. 

Non , par ma foi , 
Cet enfant-là n'est pas de moi. 

En vain vous prétendez, Adèle, 
Que vous n'aimez pas votre époux : 
Cela ne prouve rien, ma belle, 
Sinon que votre fils est roux , 
Qu'il a le goût de la chicane. 
Qu'il est avocat, Dieu le damne! 

Non , par ma foi , 
Cet enfant-là n'est pas de moi. 

Jean , viens ici que je t'embrasse ; 

Te voilà frais émancipé ; 

Bon chien , dit-on , chasse de race : 

Ton père fiit souvent trompé. 

Mais par la science tu brilles , 

Et puis tu n'aimes pas les filles.... 

Non , par ma foi , 
Cet enfant-là n'est pas de moi. 

Le fils de mon propriétaire , 
Chose étrange, est un bon vivant; 



CHANSONS. 129 

Il dépense l'or de son père, 
Moitié mangeant, moitié buvant. 
Mais, quand je lui lis notre histoire. 
Son cœur ne bat pas pour la gloire ! . . . 

Non , par ma foi , 
Cet enfant-là n'est pas de moi. 

Cependant tout le monde assure 
Que Paul me ressemble : en effet, 
Il a ma taille , ma tournure ; 
Moi , je le trouve fort bien fait. 
Puis il aime l'indépendance , 
Le vin , les femmes et la France. 

Oui, par nm foi, 
Celui-là peut être de moi. 



LE DOCTELR GRÉGOIRE. 

Le docteur que j'ai 

N'est pas agrégé; 
Il n'a ni cordons ni grades; 

Il est détesté 

De la faculté : 
Il guérit tous ses malades. 

Âh ! le bon docteur 
Et le remède admirable ! 

C'est une liqueur 
Qu'on peut même prendre à table. ' 

Quel plaisir, 

Quel plaisir de boire 





130 GUSTAVE NADAUD. 

L'élixir 
Du docteur Grégoire ! 

Il dit : Mes enfants , 
Soyez bons vivants; 

Suivez bien mon ordonnance : 
C'est la bonne humeur 
Qui fait le bonheur, 

Voilà toute la science. 
Votre corps va mal? 

Vite , |»renez-nioi ce verre ; 
Si c'est le moral , 

Buvez la bouteille entière. 

Quel plaisir, 
Quel plaisir de boire 

L'élixir 
Du docteur Grégoire ! 

Au pauvre ouvrier 

Lassé du métier, 
Et qu'on veut mettre à la diète, 

Il dit : Viens ici ; 

Tiens, prends-moi ceci : 
C'est de l'or dans ta cassette. 

Et, quand il a bu 
Le remède de Grégoire, 

L'ouvrier fourbu 
Se met à chanter victoire ! 

Quel plaisir, 
Quel plaisir de boire 

L'éUxir 
Du docteur Grégoire ! 



CHANSONS. 131 

A qui voudrait voir 

Tout le monde en noir, 
Il met des lunettes roses ; 

Aux pauvres rimeurs 

Qui versaient des pleurs , 
Il a fait chanter des choses ! 

Il a guéri plus : 
Deux ou trois cents journalistes, 

Cent mille cocus 
Et quatre socialistes. 

Quel plaisir, 
Quel plaisir de boire 

L'éhxir 
Du docteur Grégoire ! 

Eh bien , la liqueur 

De ce bon docteur 
Est le jus d'une racine 

Qui vient du Pérou , 

De je ne sais où , 
De Golconde ou de la Chine 

Non : c'est du raisin 
Qui pousse dans la campagne, 

Et qui fait du vin 
D'Argenteuil ou de Champagne. 

Quel plaisir. 
Quel plaisir de boire 

L'élixir 
Du docteur Grégoire ! 



13Î GUSTAVE NADAUO. 



QUITTE A QUITTE. 

Gomme tu me trouvais belle , 
Quand nous n*étions pas amis! 
Ingérât! tu m'avais promis 
De m'étre toujours fidèle. 

— Oui , c'est vrai , ma foi , 
Palmyre, je le confesse. 
Mais m'avais-tu dit, à moi, 
Que tu me trompais, traîtresse? 

Nous sommes quittes, voilà : 
Quittons-nous et touchons là. 

— Je n'avais que ma coifïure; 
Tu devais , dans les huit jours , 
Sous un chapeau de velours 
Abriter ma chevelure. 

— Oui , c'est vrai , ma foi , 
Palmyre, je le confesse. 
Mais m'avais-tu dit, à moi, 
Qu'elle était fausse , traîtresse ? 

Nous sommes quittes , voilà : 
Quittons-nous et touchons là. 

— Tu disais : Qu'un mois se passe , 
Un seul , et , le mois d'après , 

Tu contempleras tes traits 
Devant une armoire à glace. 



CHANSONS. 133 

— Oui , c'est vrai , ma foi , 
Palniyre, je le confesse. 
Mais m'avais-tu dit, à moi, 
Qu'ils étaient fardés, traîtresse? 

Nous sommes quittes , voilà : 
QuittODS-nous et touchons là. 

— Tu me disais : Ma Palmyre , 
(Juand il fera froid dehors , 
Nous caclierons ces trésors 
Sous un schall de cachemire. 

— Oui , c'est vrai , ma foi , 
Palmyre, je le confesse. 
Mais m'avais-tu dit , à moi , 
Qu'ils étaient d'emprunt, traîtresse? 

Nous sommes quittes , voilà : 
Quittons-nous et touchons là. 

— Adieu donc. Je te renie. 
Qui l'eût pu penser jamais , 
Qu'un jour tu me quitterais 
Pour cette sotte Eugénie? 

— Oui , c'est vrai , ma foi , 
Madame, je le confesse. 
Mais m'aviez-vous dit, à moi, 
Qu'Arthur vous plaisait, traîtresse? 

Nous sommes quittes , voilà : 
Quittons-nous et touchons là. 



134 GUSTAVE NADAUFi. 



PERRETTE ET LE SORCIER. 

Simples atours et robe blanche , 
Gente tournure et frais minois , 
Perrette, une main sur la hanche, 
Perrette, un jour, allait au bois. 
Seize ans au plus étaient son âge ; 
Sur son chemin elle chantait 
Une chanson de son village , 
Et vers le bois toujours marchait. 

ties roses sont ouvertes ; 
Mes enfants, écoutez ma voix : 

Quand les feuilles sont vertes, 
Il ne faut pas aller au bois. 

Perrette se perdit en route : 
Dans le bois il faisait si noir ! 
Perrette regarde; elle écoute, 
Sans rien entendre et sans rien voir 
Soudain , au milieu du silence , 
Paraît l'ombre du braconnier; 
Sur la pauvre fille il s'élance , 
Car c'était un méchant sorcier. 

Les roses sont ouvertes ; 
Mes enfants, écoulez ma voix : 

Quand les feuilles sont vertes , 
Il ne faut pas aller au bois. 



CHANSONS. J:J3 

Le lendemain revint Perrette ; 
Mais on ne la reconnut pas : 
De la jeune fille coquette 
L'âge avait alourdi les pas. 
Son front, hélas ! avait des rides ; 
Sa tête avait des cheveux blancs ; 
Les bras tendus, les yeux humides, 
Perrette chantait aux passants : 

Les roses sont ouvertes; 
Mes enfants, écoutez ma voix : 

Quand les feuilles sont vertes , 
Il ne faut pas aller au bois. 

Voilà le récit qu'au viHage 
On faisait au coin du foyer; 
Et tous les enfants, d'âge en âge. 
Croyaient Perrelie et le Soi^cicr, 
Mais aujourdhui, les jeunes filles. 
Sitôt que revient le printemps, 
S'en vont courir sous les charmilles. 
Et n'écoulent jdus leurs parents. 

Les roses sont ouvertes ; 
Mes enfants , écoutez ma voix : 

Quand les feuilles sont vertes,. 
Il ne faut pas aller au bcis. 



130 GUSTAVE NADAUD. 



SATAN MARIE. 

Satan dit un jour : Je commence 

A m'ennuyer. 
Je veux , pour faire pénitence , 

Me marier. 
Quand j*aurai passé mon envie, 
Je veux recommencer ma vie. 

' Satan, crois-moi, 
La femme est plus fine que toi. 

Avec sa da{][ue rouge et bleue , 

Il coupa tout, 
Griffes et poils , cornes et queue , 

Jusques au bout. 
Il éteignit les étincelles 
Qui jaillissaient de ses prunelles. 

Satan, crois-moi, 
La femme est plus fine que toi. 

Il prend figure, esprit, noblesse. 

Et va partout, 
Cherchant beauté , grâce , sagesse , 

Argent surtout. 
Il avise une jeune fille 
Sage, bien en dot et gentille. 

Satan , crois-moi , 
La femme est plus fine que toi. 



CHANSONS. 137 

Avec Agnès sa fiancée 

II est uni. 
La foule à l'église est pressée ; 

Tout est fini. 
Que va dire Agnès déplorable, 
Quand elle connaîtra le diable? 

Satan , crois-moi , 
La femme est plus fine que toi. 

Un an , puis deux ans se passèrent ; 

Ne changeait pas. 
(iriffes ni poils ne repoussèrent. 

Ni queue , hélas ! 
Ses yeux restaient tristes et mornes ; 
Rien ne reparut... que les cornes. 

Satan , crois-moi , 
Ta femme est plus fine que toi. 



LA GAIETÉ FRANÇAISE. 

Qu'en ont-ils fait de l'esprit de nos pères, 

Ces jeunes gens austères , 

Ces vieillards de vingt ans? 
Filles, venez apporter des perruques 

Pour ces têtes caduques 

Que flétrit le printemps. 

Quoi ! mes amis , verrons-nous en silence , 
Sur la terre de France, 



138 GUSTAVE NADAUD. 

Ces graves moucherons 
Se rehausser sur leurs jambes roidies, 
Comme des tragédies, 
Ou comme des hérons? 

Eh quoi ! changer la gaîtc diaphane 

Pour la morgue anglicane 

Ou le flegme germain ? 
Fermer la porte a cette belle fille, 

Dont le regard pétille, 

Et qui vous tend la main? 

Quoi ! n'avoir plus de. fougue sympathique 

Que pour la politique 

Et son hideux pathos ; 
Pour aboyer devant la foule accrue , 

Comme on voit , dans la rue , 

Des chiens devant un os ! 

Attendez donc que votre corps se penche. 

Et qu'une barbe blanche 

Vous ait fait écouter ; 
Et vous aurez alors cet avantage 

D'avoir acquis par l'âge 

Le droit de radoter. 

Mais non : j'entends sa voix qui nous appelle 

Avec une crécelle 

Et des airs triomphants ; 
Son front vermeil rayonne d'espérance ; 

La gaîté , c'est la France ; 

Nous sommes ses enfants. 



CHANSONS. 139 

Un pampre vert orne sa chevelure, 

Qui jusqu'à sa ceinture • 

Tombe en festons joyeux. 
C'est la beauté qui rit quand on la touche, 

Et sait ouvrir la bouche 

Sans fermer ses grands yeux. 

Elle se plaît à l'ëpigramme folle, 
A l'esprit qui s'envole 
Sans jamais s'arrêter ; 
• Dans un flacon elle perd la mémoire , 
Elle chante après boire 
Et boit après chanter. 

Entre nos bras retenons-la captive, 

Et que chaque convive 

La couronne de fleurs. 
Qu'un monde froid lui refuse un asile : 

Donnons-lui domicile 

Dans le fond de nos cœurs. 

Oui , conservons notre longue jeunesse 

Dans une forteresse 

Qui ne se rendra pas ; 
A nos neveux léguons cet héritage 

Qui vivra d'âge en âge 

Après notre trépas. 

Et si j'étais le dernier de la race 

D'Épicure et d'Horace, 

Pères des bons vivants , 
Avec Adèle, au fond d'une île indigue, 

J'irais planter la vigne 

Et faire des enfants ! 



140 OUST AVE NADAITI). 



LES BOUTONS. 

Heureux garçons de tout âge, 
Qui voulez garder toujours 
La sainte horreur du ménage , 
Avec l'amour des amours , 
Fiez-vous à ma sagesse 
Et retenez mes dictons : 
N'ayez pas une maîtresse 
Qui recouse vos boutons. 

Un soir, certaine Artémise 
Vit, en un certain moment. 
Qu'un bouton, a ma chemise, 
Manquait, je ne sais comment. 
Elle dut à ma faiblesse 

De le recoudre à tâtons 

N'ayez pas une maîtresse 
Qui recouse vos boutons. 

Le lendemain , grande affaire ! 
On veut tout voir en détail ; 
Nous dressons un inventaire 
De mon linge : quel travail ! 
Nous comptons tout , pièce à pièce ; 
Nous trions, nous inspectons.... 
N'ayez pas une maîtresse 
Qui recouse vos boutons. 

Dès lors , mes petits mystères 
A ses yeux sont dévoilés ; 



CHANSONS. 141 



Elle a des droits sur mes terres, 
Elle a des droits sur mes clés. 
Au sein de ma forteresse 
Elle installe ses plantons. 
N'ayez pas» une maîtresse 
Oui recouse vos boutons. 

Ainsi , de fil en aig[uille , 
Et de bouton en bouton , 
Elle a chassé ma famille 
Et m'a coiffé de coton. 
Par la force ou par l'adresse 
On obtient tout des moutons ; 
N'ayez pas une maîtresse 
Qui recouse vos boutons. 

Je n'ai plus d'amis intimes , 
Hormis Arthur... qui lui plaît : 
Sauf les enfants légitimes , 
Je suis un mari complet. 
Le jour, nous crions sans cesse, 
Et, la nuit, nous nous battons! . 
N'ayez pas une «laîtresse 
Qui recouse vos boutons. 



REVES ET REALITES. 

Élançons-nous loin des sphères mortelles ; 
Allons rêver dans ce monde divin 
Où l'àme glisse, où le corps a des ailes. 
Où le printemps n'a jamais eu de fin ; 



142 GUSTAVE N A D A U D. 

Où chaque fleur ne meurt que pour renaître.... 
Mais, sapristi ! comme le vent est frais ! 
Déj)échons-nous de fermer ma fenêtre ; 
Couvrons-nous bien ; nous révérons après. 

Oui , je le sens , le ciel me vivifie ; 
L'air est plus pur et le soleil plus chaud. 
Tous ces humains dévorés par l'envie, 
Qu'ils sont petits, regardés de si haut! 
Ce vil métal dont la terre fait gloire.... 

On frappe — Entrez Hélas! je l'ignorais : 

C'est mon tailleur orné de son mémoire. 
Payons toujours; nous révérons après. 

Quels sentiments s'emparent de mon être? 
C'est la vertu, c'est la foi, c'est l'amour : 
Non cet amour qu'un seul jour a fait naître , 
Et qui s'enfuit emporté par un jour; 

Mais cette flamme idéale et rêveuse 

On frappe encore — Ah ! c'est un fait exprès! 
Je n'ouvre pas.... Tiens, c'est ma blanchisseuse! 
Entrez, Anna... nous rêverons après. 

Découvrez -vous, champs de la poésie. 
Sur mon chemin épanchez vos trésors. 
Qu'avec vos dieux je goûte l'ambroisie ; 
Que le nectar pour moi coule à pleins bords ! 
Ah ! prolongez ma mortelle existence !... 

Mais le soir vient douleur! ô regrets! 

Mon estomac réclame sa pitance ! 
Allons dîner; nous rêverons après. 



4 



CHANSONS. 143 



LA BALLADE AU AfOlLI\ 

Au fond d'un pays sauvage, 

Chez les mécréants, 
Vivait un roi juste et sage , 

Voilà bien longtemps. 
Il était bon comme un père 
Et riche comme la terre. — 

Jean , fais tourner le moulin, 
Mon sac n'est pas encor plein. 

Ses sujets se révoltèrent 

Contre le bon roi , 
Et du trône le chassèrent, 

On ne sait pourquoi. 
Il erra de ville en ville; 
Un moulin fut son asile. — 

Jean, fais tourner le moulin, 
Mon sac n'est pas encor plein. 

Là, sans gloire mais sans crainte, 

Le roi travaillait. 
Sans faire entendre une plainte , 

Le meunier chantait. 
Il dormait la nuit entière ; 
Jadis, il ne dormait guère. — 

Jean , fais tourner le moulin , 
Mon sac n'est pas encor plein. 



«Vf GUSTAVE NADAUD. 

Mais, un jour, dans sa chaumière,^ 

Vinrent bien des gens 
Qui l'avaient chassé naguère : 

Ils sont si changeants ! 
« Reprenez votre couronne. 
— Non , dit-il, je vous la donne. » 

Jean , fais tourner le moulin , 
Mon sac n'est pas encor plein. 

« Ma femme sera meunière, 
Meuniers, mes enfants. 

L'eau coule dans la rivière, 
Le blé pousse aux champs ; 

Tout le reste change , change ; 

Mais le pain toujours se mange, r - 

Jean, arrête le moulin :^ 
Voilà que mon sac est plein. 



LES GROS MOTS. 

Contons une histoire badine. 
Sans reculer devant les mots. 
Il est sûr, comme a dit Racine, 
Que les meilleurs sont les plus gros. 
Jeannot, villageois jeune et riche, 
Rencontra Rose dans un pré , 
Elle, simple comme une biche. 
Lui, comme un vieux chasseur, madré. 
Il lui dit Que put-il lui dire? 



CHANSONS. 145 

Ah ! bah ! lâchons le mot pour rire : 
Il lui dit..., il lui dit... : « Bonjour! » 

Ma foi, je le lâche ; 
Tant pis pour celui qui s'en fâche ! 

Il lui dit : « Bonjour ! » 
Et voilà comme on fait l'amour. 

C'est que Rose était une blonde, 
Mais blonde comme on n'en voit pas : 
Grande, avec une taille ronde, 
Large du haut, mince du bas. 
Jeannot, plein d'ardeur et d'audace, 
Allait, toutes voiles dehors; 
Mais, avant d'investir la place, 
Il se rendit maître des forts. 
H lui prit.... Que put-il lui prendre? 
Ah! bah! pourquoi vous faire attendre? 
H lui prit..., il lui prit... la main! 

Ma foi , je le lâche ; 
Tant pis pour celui qui s'en (ache ! 

Il lui prit la main ; 
Voilà comme on fait du chemin. 

Pourtant, je ne saurais vous taire 

Que Jeannot tremblait bien un peu ; 

Il était comme un volontaire 

Qui n'a pas encor vu le feu. 

H restait, la main dans la poche. 

Ne sachant comment se tenir : 

Son cœur battait comme une cloche ; 

Mais bref, il fallait en finir. 

Il lui dit Que dit-il encore? 

Ah ! bah! parlons sans métaphore. 

10 



146 GUSTAVE NADAUD. 

Il lui dit..., il lui dit... : a Adieu! » 

Ma foi y je le lâche , 
Tant pis pour celui qui s'en fâche ! 

Il lui dit : « Adieu ! » 
Et voilà comme on marche au feu. 

Mais voilà bien une autre histoire ; 

Le conte ne finit pas là. 

Jeannot.... Qui donc aurait pu croire 

Qu'il fût capable de cela ? 

Il lui fit... (Rose était si sage, 

Qu'on n'y voulait ajouter foi), 

Il lui fit... (mais tout le village 

Peut vous l'affirmer comme moi), 

Il lui fit.... Que put-il lui faire? 

Ah ! bah ! ce n'est plus un mystère : 

Il lui fit..., il lui fit... la cour! 

Ma foi , je le iàche ; 
Tant pis pour celui qui s'en fâche ! 

Il lui fit la cour ; 
Voilà ce que c'est que l'amour. 



LE CARNAVAL 

A L'ASSEMBLÉE KATIOOliALE. 
1659. 



Je suis moulu , j'ai la tête fêlée ; 
Quel cauchemar! quel affreux bacchanaJ ! 
Mes chers amis, je viens de l'Assemblée ; 
Nos députés fêtaient le carnaval. 



CHANSONS. 147 

Tous déguises , ventrus ou démocrates , 
Dissimulaient leurs voix et leurs talents ; 
A droite étaient des diahles écariates ; 
Sur la montagne erraient des pierrots blancs. 

Et cependant le costume et le masque 
Allaient si bien à chaque mannequin , 
Qu'on ne voyait , dans la troupe fantasque , 
Pas un paillasse et pas un arlequin. 

L*archet en main , siégeait sur une table 
Dupin-Musard , Dupin-Paganini , 
Dupin poli , Dupin méconnaissable , 
Dupin ganté, brossé, frisé, verni. 

Thiers en chicard s'élançait à la danse ; 

Gargantua sorti de son étui , 

Il était grand , grâce à l'impertinence 

De son plumet trois fois plus haut que lui. 

Un autre avait les traits d'AIcibiade : 
C'était Grémieux — Près de lui, frais tondu , 
Oubhant tout , ses mœurs et sa triade , 
Pierre Leroux sautait comme un pendu. 

Dans un fauteuil était un petit père , 
Maigre et chétif , avec un habit vert ; 
Je reconnus le masque de Voltaire : 
Le croirait-on?... C'était Montalembert. 

Il s'écriait : « Le pape n'est qu'un homme !... » 

Il foudroyait les jésuites surpris : 

Et je voyais les citoyens de Rome 

Trembler devant le Romain de Paris. 

10. 



IVS GUSTAVE KADAUD. 

Falloux et l]ii , joints par la destinée , 
Sans être amis, ont le même drapeau ; 
Ainsi Ton voit, sur une cheminée. 
Près de Voltaire un buste de Rousseau. 

Une peau d'ours couvrait deux personuag^es 
Qui , tour à tour, servirent les tyrans ; 
£t les huissiers poursuivaient trois sauvag^es 
Qui refusaient de toucher vingt-cinq francs. 

Preux défenseur des veuves en souffrance , 
Second ténor, des premiers au besoin , 
Bac soupirait une tendre romance , 
Et se tenait tranquille dans son coin. 

■ Sur un amas de titres et de chartes , 
Trônait Barrot, qui prévit Février, 
Le grand Barrct, Barrot tireur de cartes. 
Magnétiseur, somnambule et sorcier. 

Il prédisait à monsieur La Palisse 
Que nous mourrions avant d'être enterrés ; 
A trois maris, qu'ils auraient la jaunisse, 
A deux banqiricrs, qu'ils seraient décorés. 

Le gros Thouret paraissait en abeille , 
Favre en curé, Changarnier en pékin ; 
Je vis Lagrange en marquis de la veille, 
Avec Murât en roi du lendemain. 

Mole chantait une ronde bachique , 
Mauguin tonnait contre les avocats ; 
Berryer criait : « Vive la République ! ... » 
Greppo parlait, Charras ne parlait pas. 



CHANSONS. 1V9 

Dieu ! quel gâchis ! quel étrange amalgame ! 
Comment va-t-on les retrouver demain ? 
J'ai vu Nadaud composant un gros drame, 
J*ai vu Hugo la truelle à la main. 

Chacun des deux , par un échange honnête , 
De son confrère avait pris la façon : 
L'un- bâtissait des murs comme un poëte, 
L'autre faisait des vers comme un maçon. 

Pourtant, je vis aussi, je le confesse, 
Des citoyens plus dignes de ce nom , 
Loin de la foule, ainsi que la sagesse. 
Loin des excès, comme on peint la raison. 

Ils étaient peu , mais grande est Tespérance 

Qui les soutient à travers les partis ; 

Je saluai l'avenir de la France , 

Et, tenant bien mes poches, je sortis. 

En franchissant cette enceinte sonore , 
Je vis, flairant la salie des élus, 
Emile, et ceux qui n'y sont pas encore, 
Avec Armand, et ceux qui n'y sont plus. 

Dansez , sautez : le carnaval commence ; 
Ouvrez la Chambre et fermez l'Opéra ; 
Déguisez-vous , députés de la France, 
Déguisez- vous , et l'on vous aimera. 



150 GUSTAVE NADAUD. 



LES CONFESSIONS. 

Victor, buvons. — Buvons, Adèle ; 
La v<?rité sort du tonneau. 

— Tu fus constant. — Tu fus fidèle. 

— Que c'était bon ! — Que c'était beau ! 

— Je ne crois plus à tes promesses. 

— Je me moque de tes serments. 
— ; Victor, buvons à tes maîtresses. 

— Buvons, Adèle, à tes amants. 

Lorsque je te connus , Adèle. . . 

— Quand je te rencontrai, Victor... 

— Ta fleur était presque nouvelle. 

— Tu n'avais pas vingt ans encor. 

— J'étais dupe de tes tendresses. 

— Et moi de tes beaux sentiments. 
Allons, Victor, à tes maîtresses. 

— Allons, Adèle, à tes amants. — 

Je vois encor notre chambrette. 

— Je vois toujours notre fauteuil. 

— Te souvient-il de ma toilette? 

— Te rappelles-tu mon orgueil ? 

— Le jour était plein de caresses.. .. 

— La nuit, grosse d'événements !... 
Allons, Victor, à tes maîtresses. 

— Allons, Adèle, à tes amants. — 

Ingrat ! comme je fus trahie ! 

— Ingrate ! comme j'étais bon ! 



CHANSONS. 151 

— J'ignorais Hortense et Julie. 

— J'aimais Alexandre et Léon. 

— Soyons cléments pour ces traîtresses. 

— Pour ces traîtres soyons cléments. 
Allons, Victor, a tes maîtresses. 

— Allons, Adèle, h tes amants. — 

Mais depuis ces beaux jours de fêtes.. 

— Mais depuis ces temps fortunés.... 

— Que de victimes as-tu faites ! 

— Que de gens as-tu ruinés ! 

— Combien as-tu chanté de messes? 

— Combien as-tu fait de romans? 
Allons, Victor, à tes maîtresses. 

— Allons, Adèle, à tes amants. — 

Adèle, tout me remémore.... 

— Oui, Victor, nos vieilles amours. 

— Je pense que je t'aime encore. 

— Je crois que je t'aime toujours. 

— Tu mens, quoique tu te confesses. 

— Tu te confesses, mais tu mens. 

— Ah ! bah ! tant pis pour mes maîtresses ! 

— Ah ! bah ! tant pis pour mes amants ! 



LES CERISES DE MONTMORENCY. 

1850. 

Ma grand'mère vous dira 

Que tout dégénère. 
Si le siècle qui viendra 

Ne vaut pas son père , 



152 GUSTAVE NADAUD. 

Nos descendants , Dieu merci , 
En verront de grises 

Allons à Montmorency 
Cueillir des cerises . 

Tout devient petit, petit, 

Hommes comme femmes ; 
Chez nous rien ne s'ag[randit , 

Excepté les drames. 
Nous avons tout raccourci , 

Même les chemises 

Allons à Montmorency 

Cueillir des cerises. 

De Saint-Cloud à Charenton 

Le flot monte et fume. 
Où diable logera -t- on 

Toute cette écume? 
On dit qu'à Bicétre aussi 

Les places sont prises 

Allons à Montmorency 

CueilUr des cerises. 

L'égalité doit régner, 

Nous pouvons l'attendre; 
Mais l'un ne veut rien donner, 

L'autre veut tout prendre. 
Quand ils auront réussi 

Dans leurs entreprises.... 
Allons à Montmorency 

Cueillir des cerises. 

Du pays nous voudrions 
Gérer les affaires ; 



CHANSONS. 153 



Dieu sait où nous envoyons 
Tous nos ministères. 

Il est vrai que celui-ci 

Je dis des sottises 

Allons à Montmorency 
Cueillir des cerises. 

De nos droits électoraux 

Oublions les charmes. 
On peut vivre sans journaux , 

Et loin des gendarmes. 
J'ai vu passer par ici 

Des patrouilles grises.... 
Allons à Montmorency 

Cueillir des cerises. 



LES ETRENNES DE JULIE. 

Pour le jour de Tan , on assure 
Que Julie a reçu trois dons : 
L'un d'argent, l'autre de parure, 
Et le troisième de bonbons. 
Ce triple présent la relie 
A trois temps plus ou moins heureux. 
D'abord , il accuse , Julie , 
Trois amoureux. 

Mais l'argent , c'est le fond du vase , 
C'est le dernier charme détruit ; 
C'est la réalité sans gaze, 
C'est l'Amour en bonnet de nuit ; 



15V GUSTAVE NADAUD. 

C'est, dans sa dernière folie, 
Giipidon goutteux et cassé ; 
L'argent, avouez-le, Julie, 
C'est le passé. 

Les bijoux , c'est l'amour aimable 
Qui croit en vous par vanité , 
Qui , sans cesser d'être agréable , 
Déjà songe à l'utilité. 
L'or, qui sur votre cou se plie, 
Peut se vendre en un cas pressant. 
Les bijoux, voyez-vous, Julie, 
C'est le présent. 

Ces bonbons qui vous fbnt sourire, 
C'est l'illusion de vingt ans, 
La croyance aux ailes de cire 
Que fond le soleil du printemps ; 
C'est l'espérance non remplie 
Qui va rêvant des cieux d'azur. 
Les bonbons , ma chère Julie , 
C'est le futur. 

L'an prochain, à pareille fête, 
Le futur sera le présent ; 
Le passé prendra sa retraite; 
Le présent sera-t-il présent? 
Je sais que vous êtes jolie ; 
Mais le temps est si rigoureux ! 
Vous n'aurez pas toujours, Julie, 
Trois amoureux. 



CHANSOîiS. 155 



JE N'AIME PAS. 

Je t'aime, tu m'aimes, il m'aime, 
Nous nous aimons , vous vous aimez , 
Ils s'aiment.... Voilà bien le tlième 
De tous ces mortels enflammés. 
Il parait que toute la terre 
Fait l'amour du haut jusqu'en bas ; 
Moi seul , dans ce grand phalanstère , 
Je n'aime pas ! 

L'amour.... Eh bien, est-ce ma faute 
Si ce mot me poursuit partout? 
Le monde est une table d'hôte 
Où l'on ne sert que ce ragoût. 
Les petits bambins.de huitième, 
Les filles des pensionnats , 
Tout cela sait dire : « Je t'aime ! » 
Je n'aime pas ! 

Dans les théâtres , quelles gammes 
De l'Odéon au boulevard ! 
On aime, jusque dans les drames, 
 coups de pied et de poignard. 
Dans les ballets , on aime en danse ; 
En grands airs, dans les opéras; 
Dieu sait comme on aime en romance..,. 
Je n'aime pas! 

Que de sottises il débite, 

Ce maudit amour ! Ah ! pour Dieu , 



136 GUSTAVE N A D A U D. 

Mariez-vous donc au plus vite , 
Et jetez de l*eau sur le feu. 
Mais non : le vieux bois reprend flamme ; 
Ma portière adore ses chats , 
Et mon voisin aime sa femme.... 
Je n'aime pas ! 

Enfin , dans tontes les carrières , 
Je ne vois que des amoureux : 
Banquiers, commis ou couturières, 
Gais ou tristes , riches ou gueux , 
Veuves, garçons ou demoiselles, 
Laquais, modistes, avocats! 
Et les bétes s'aiment entre elles ! . . . 
Je n'aime pas! 



ALGISTE, 

I^TUDIANT DR DIXIEME AWVÉK. 

Auguste est un étudiant 
Qui fit son droit à la Chaumière , 
Toujours chantant, jouant, riant; 
Aujourd'hui, c'est une autre affaire; 
Il se range et devient austère. 

Oui, mais plus d'un voisin prétend 
Qu'il ne peut plus faire autrement. 
C'est juste : 
Mariez-vous, Auguste. 



CHANSONS. 157 

Il avait (les amis barbus , 
Vieux compagnons de ses bombances ; 
Maintenant on ne le voit plus 
Hanter les caFés, ni les danses, 
Ni ses mauvaises connaissances. 

Parbleu ! c'est qu'il n'a plus d'amis , 
Ils sont avocats ou commis. 
C'est juste : 
Mariez-vous, Auguste. 

Il n'était bruit dans son quartier 
Que de ses galantes prouesses ; 
Il scandalisait son portier ; 
Maintenant il fait cent promesses 
De n'avoir plus que deux maîtresses. 

Mais sa portière me soutient 
Que pas une, hclas! ne revient. 
C'est juste : 
Mariez-vous, Auguste. 

Il avait trente créanciers : 
D'abord sa blanchisseuse Annette, 
Ses tailleurs et ses chapeliers , 
Et sa marchande à la toilette : 
Mais il ne fait plus une dette. 

Sans doute : son traiteur me dit 
Qu'on ne lui fait plus de crédit. 
C'est juste : 
Mariez-vous, Auguste. 

Il ne sera pas avoué 

Pour gruger la pauvre prati(|uo. 



158 GUSTAVE NADAUD. 

Agent d'affaires trop roué , 
Notaire filant en Belgique , 
Ni même avocat platonique. 

Parbleu ! dit-on , je le crois bien , 
Puisqu'il ne sera jamais rien. 
C'est juste : 
Mariez-vous, Auguste. 



LES DIEUX. 

Les dieux s'en vont, disent les sages 
La raison a tu^ la foi. 
Sur un océan plein d'orages, 
Plutôt que de voguer sans loi , 
Rendez-nous la mythologie 
Avec ses dieux grands et petits ; 
Faites-nous croire à la magie : 
Tous les dieux ne sont pas partis. 

Quelle est cette blonde déesse 
Qu'un temple ne peut contenir? 
Inclinez-vous : c'est la jeunesse 
Qui s'élance vers l'avenir. 
Elle a l'audace ; elle veut croire 
A tous les nobles appétits, 
A l'amour et même à la gloire : 
Tous les dieux ne sont pas partis. 

Auprès d'elle est la folle fille 
Qui d'un banquet fait son autel ; 



GHANSOISS. 159 

Ses yeux sont un flambeau qui brille, 
Sa voix est un rire éternel. 
Elle chante toutes les causes, 
Elle boit à tous les partis; 
C'est la gaîté semant des roses : 
•Tous les dieux ne sont pas partis. 

Avec plus d'art et de mystère, 
Un dieu gouverne tous nos sens : 
L'amour, aussi vieux que la terre ^ 
Aussi jeune que le printemps. 
Par ses tourments ou par ses charmes 
Il tient nos cœurs assujettis , 
Plein de plaisirs et plein de larmes : 
Tous les dieux ne sont pas partis. 

Et toi , qui des seules injures 
Veux toujours prendre la moitié , 
Baume de toutes les blessures. 
Salut à toi , sainte amitié ! 
Malheureux qui nîrait l'empire 
Des liens qu'il n'a pas sentis ! 
Plus malheureux qui les déchire!... 
Tous les dieux ne sont pas partis. 

Mais non : ces dieux imaginaires 
Ne sont que les rayons du jour. 
Un seul maître verse à nos sphères 
Le soleil , la vie et l'amom*. 
Pour les grands il fit la clémence , 
Le courage pour les petits; 
A tous il donne l'espérance : 
Tous les dieux ne sont pas partis. 



iC)0 GrSTAVE NADAUD. 



BOISE\TIER. 

Boisentier, banquier blond et maigre, 

Possède une femme, un commis, 

Un petit domestique nègre , 

Quelques parents et des amis. 

De son épouse doit lui naître 

Un joli petit héritier : 

De quelle couleur va-t-il être? 

— Il sera blond , dit Boisentier. 

Son commis, un garçon cap{ible 
Et fort habile à calculer. 
Assure qu'il est vraisembhible 
Que l'enfant va lui ressembler : 
Il sera, s'il chasse de race. 
D'un roux ardent comme brasier. 
D'un roux qu'on ne voit qu'en Alsace, 

— Il sera blond, dit Boisentier. 

Mais un des cousins de madame, 
Arthur est certain de son fait ; 
On n'est pas plus sûr de sa femme ; 
Le petit sera son portrait. 
Cent raisons le portent à croire 
Qu'il sera charmant cavalier. 
Qu'il aura la moustache noire. 

— Il sera blond, dit Boisentier. 



CHANSONS. 161 

Amis et voisins, tous ensemble, 

Tous , excepté le moricaud , 

Veulent que l'enfant leur ressemble , 

Qu'il soit gros, maigre, grand, courtaud. 

Moyen, beau, laid, chétif, énorme : 

Bref, chacun veut spécifier 

Sa couleur, son poids et sa forme. 

— Il sera blond , dit Boisentier. 

Enfin , le jour fatal arrive ; 

Tous les prétendants sont venus : 

Docteur présent , foule attentive , ^ 

Paris proposés et tenus. 

On apporte un objet noirâtre 

Qui se met d'abord à crier.... 

L'enfant se trouve être un mulâtre 

— Il sera blond, dit Boisentier. 



CHUT! 

4 

Grand-papa , vous êtes sévère ; 
Un seul mot vous met en courroux : 
Il faudrait, pour vous satisfaire, 
Avoir soixante ans comme vous. 
Pourtant, si nous devons en croire 
Ce qu'on nous dit de votre histoire 

— Chut! mes enfants, parlez plus bas : 

Cela ne vous regarde pas. 

Il 



162 GUSTAVE N AD A UD. 

— Lorsque vous lisiez sans lunettes , 
Lorsque vous marchiez sans bâton, 
Vous ne traitiez pas de sornettes 
Tout ce que vous faisiez, dit-on. 
Même , à ce que prétend çrand'mère , 
Vous étiez un joyeux compère.... 

— Chut! mes enfants, parlez plus bas : 
Cela ne vous regarde pas. 

— Allons , vous pouvez nous le dire : 
Vous étiez grand, mince et châtain; 
Vous conviendrez que, sous l'Empire, 
Vous fûtes un peu libertin. 

On conte plus d'une aventure; 
Même notre voisine assure.... 

— Chut! mes enfants, parlez plus bas : 
Cela ne vous regarde pas. 

Hé ! faudrait-il donc qu'à votre âge 
On n'eût pas été jeune aussi ! 
Certe on s'amusait... davantage... 
Mais plus décemment. Dieu merci. 
Et puis les femmes et les filles, 
De mon temps , étaient si gentilles ! . . . 

— Chut! grand-papa, parlez plus bas 
Ceci ne nous regarde pas. 



C H A N s O i\ S. 163 



LE COUCHER. 

Viens, la nuit nous prête 

Son ombre discrète ; 
Tout est paisible et sans bruit. 

La ville repose ; 

Dans ma chambre close 
Nous sommes seuls, à minuit. 

Viens, pose ton pied humide 
Près du foyer bienfaisant, 
Lève ce voile timide, 
Quitte ce châle pesant. • 

Laisse que je tienne 

Ta main dans la mienne. 
Et ne parlons que de toi ; 

Dis-moi ton histoire; 

Mais laisse-moi croire 
Que tu n'as aimé que moi. 

Détache ta chevelure 
Qui retombe en ondoyant , 
Et cette étroite ceinture , 
Et ce col impatient. 

Que le flot qui mène 

La nacelle humaine 
Vienne à nos pieds se briser ! 

Faisons-nous un monde , 

Et que se confonde 
Notre vie en un baiser! 



il. 



\ 



164 GUSTAVE NADAUD. 

De la robe qui te gêne 
Ouvrons les plis familiers ; 
Tu gémis sous la baleine ; 
Délivrons les prisonniers. 

Que puis-je te dire? 

Ce que je désire 
Se devine en se cachant; 

Le discours que j'aime 

Est toujours le même : 
Les oiseaux n'ont qu'un seul chant 

Viens , ma honteuse colombe ; 
Tu n'as plus d'autre merci 
Que cette gaze qui tombe.... 
Mais non : reste encore ainsi. 

Que la blanche toile 

Laisse encore un voile 
Entre ton cœur et mon cœur : 

Sur ta gorge nue , 

Que soit retenue 
Cette dernière pudeur. 

Non. C'est trop de vœux timides : 
Ouvre tes sens aui plaisirs ; 
Livre à mes baisers avides 
Tes beautés et tes désirs ! . . . 

Viens , la nuit nous prête 

Son ombre discrète ; 
Tout est paisible et sans bruit. 

La ville repose ; 

Dans ma chambre close , 
Nous sommes seuls, à minuit. 



CHANSONS. 165 



BONHOMME. 

Vous ne savez pas mon âge ? 
J'ai bientôt quatre-vingts ans : 
Après un si long voyage , 
On a connu bien des gens. 
Mais je suis bon camarade , 
Et toujours jeune d'humeur; 
Je ne suis jamais malade ; 
J'ai bonne jambe et bon cœur. 

C'est Bonhomme 

Qu'on me nomme; 
Ma santé, c'est mon trésor; 
Et Bonhomme vit encor. 

11 pleut? J'ai mon parapluie; 
Il fait froid? J'ai mon manteau. 
Si par hasard je m'ennuie , 
Je m'en vais voir couler l'eau. 
La nature tutélaire 
Veille sur les passereaux ; 
Je laisse tourner la terre ; 
Je ne lis pas les journaux. 

C'est Bonhomme 

Qu'on me nomme ; 
Ma gaîté, c'est mon trésor, 
Et Bonhomme rit encor. 



166 GUSTAVE NADAUD. 

J*avais assez de richesse ; 
Mais je fus trop obligeant, 
Ce qui fait qu*en ma vieillesse 
Je n'ai pas beaucoup d'argent. 
A quoi pourrais-je prétendre? 
Les petits vivent de peu ; 
J'ai du vin et du pain tendre, 
Et le soleil du bon Dieu. 

C'est Bonhomme 

Qu'on me nomme; 
Ma santé, c'est mon trésor; 
Et Bonhomme vit encor. 

De tous côtés j'entends dire : 
« Que ces jeunes gens sont fous ! » 
Je ne fus meilleur ni pire 
Que la plupart d'entre vous. 
Eh quoi ! pour des peccadilles 
Gronder ces pauvres amours ! 
Les femmes sont si gentilles ! . . . 
Et l'on n'aime pas toujours. 

C'est Bonhomme 

Qu'on me nomme ; 
Ma gaîté , c'est mon trésor ; 
Et Bonhomme rit encor. 

Rien ne peut plus me surprendre : 
Là-bas j'irai sans regret ; 
Et, quand il faudra m'y rendre, . 
J'aurai mon paquet tout prêt. 



CHANSONS. 167 



J'ai fait quelque bien sur terre ; 
Bientôt je n'en ferai plus ; 
Quand je serai sous la pierre , 
Je veux qu'on mette dessus : 

« C'est Bonhomme 

Qu'on me nomme; 

Ma gaîté fut mon trésor » 

Mais Bonhomme vit encor ! 



LA LIGUE DES MARIS. 

Maris bénins , maris honnêtes , 
Maris trompés , maris trompeurs , 
Maris de toutes les couleurs 
Et maris de toutes les têtes ; 
Maris bernés, maris jaloux, 
Maris enfin, unissons -nous, 
Et tendons notre piège aux loups. 

Les loups sont les célibataires , 
Ces vauriens, ces mauvais sujets. 
Qui vivent à tous les crochets 
Et chassent sur toutes les terres. 
Qu'ils sont heureux , les malheureux ! 
Leur bonheur demande vengeance : 
Fondons une grande alliance ; 
Inventons des ruses contre eux. 

Maris bénins, maris honnêtes, 
Maris trompés , maris trompeurs , 



168 GUSTAVE NADAUD. 

Maris de toutes les couleurs 
Et maris de toutes les têtes ; 
Maris bernés , maris jaloux , 
Maris enfin, unissons -nous, 
Et tendons notre piège aux loups. 

Il faut les prendre par les pattes ; 
Connaissez enfin les moutons ! 
Avec impudence mentons : 
Sachons nous montrer diplomates. 
Disons que le bien souverain 
Ne réside qu'en un ménage ; 
Que jamais le moindre nuage 
Ne trouble notre ciel serein. 

Maris bénins, maris honnêtes, 
Maris trompés,- maris trompeurs. 
Maris de toutes les couleurs 
Et maris de toutes les têtes ; 
Maris bernés, maris jaloux, 
Maris enfin, unissons -nous. 
Et tendons notre piège aux loups. 

Perççns-les de nos épigrammes : 
Fi donc ! être seul ici -bas ! 
Un ange ne vous sourit pas : 
Voyez la douceur de nos femmes. 
Ah ! lorsque votre tour viendra , 
Vous verrez quelle différence ! 
Quels nouveaux trésors d'espérance , 
D'amour , de joie et cœtera ! . . . 

Maris bénins, maris honnêtes. 
Maris trompés, maris trompeurs, 



CHAiSSONS. 109 

Maris de toutes les couleurs 
Et maris de toutes les têtes ; 
Maris bernés, maris jaloux , 
Maris enfin, unissons- nous, 
£t tendons notre piég[e aux loups. 

Bref, ag[issons par les contraires ; 
Tournons la lunette à Tenvers : 
D'or et de fleurs couvrons nos fers ; 
Emmiellons toutes nos misères. 
Ainsi poussés, traqués, chargées, 
S'ils se décident, pauvres hommes, 
A devenir ce que nous sommes. 
Il suffit , nous serons vengés ! 

Maris bénins , maris honnêtes , 
Maris trompés, maris trompeurs, 
Maris de toutes les couleurs 
Et maris de toutes les têtes ; 
Maris bernés, maris jaloux. 
Maris enfin, unissons- nous. 
Et tendons notre piège aux loups. 



LOUISE. 

J'ai commencé trop de romans 
Dont le premier mot est : « Je t'aime. » 
Ma bouche a fait tant de serments , 
Que .mon cœur n'y croit plus lui-même. 
Pourtant , cette fois , 



170 GUSTAVE NADAUD. 

Plus rien n'y conçois, 
Si mon àme n'est pas bien prise. 

Combien de jours, 
mes amours , 
Durerez-vous avec Louise? 

Vous dire de quelle façon 
L'amour m'entraina devers elle.... 
Toujours cette vieille chanson 
Contient quelque note nouvelle. 
Elle avait des chants 
Si doux et touchants , 
Qu'il faut toujours qu'on les redise. 

Combien de jours , 
mes amours, 
Durerez-vous avec Louise? 

Ah ! malgré tout , il restera 
Au fond du cœur une croyance ; 
La blessure se rouvrira , 
Que referme l'expérience. 

Je veux croire en toi ; 

Garde-moi la foi 
Que tu ne m'avais pas promise 



Combien de jours, 
mes amours, 
Durerez-vous avec Louise? 

Regarde le bout du chemin , 
Et compte l'heure qui s'envole. 
Non. Que nous importe demain, 



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CHANSONS. 171 

Puisque aujourd'hui nous tient parole? 

Reste entre mes bras , 

Et ne cotnptons pas : 
Que « toujours » soit notre devise ! . . . 

* 

Combien de jours, 
O mes amours, 
Durerez -vous avec Louise? 



LA CHANSON DE TRENTE AXS. 

Le temps fuit, ma belle maîtresse * 

Nous voici rendus 
A l'endroit où la route baisse , 

Pour ne monter plus. 
Regarde l'horizon céleste 

Qui va se fermer. 
Dépensons l'argent qui nous reste : 
Laisse-moi, laisse-moi t'aimer. 

Dans tes yeux je puisais l'ivresse : 

Us vont se ternir; 
Ils n'auront de notre jeunesse 

Que le souvenir. 
Le soleil, qu'incline l'automne, 

Perdra tous ses feux . 
Mais sa flamme en tes yeux rayonne, 
Laisse-moi contempler tes yeux. 

Ton front était pur et limpide : 
Les ans accomplis 



172 GUSTAVE NADAUD. 

Vont bientôt marquer d'une ride 

Ce marbre sans plis. 
Tes cheveux tomberont sans gloire , 

Blanchis par le temps ; 
Mais ta chevelure est si noire ! 
Livre-moi tes cheveux flottants. 

Quand l'hiver étendra sa glace 

Sur ces traits creusés , 
Ta joue aura perdu la tracQ 

De mes longs baisers. 
Ta lèvre aura perdu, ma belle, 

Ses sourires d'or. 
Mais ta bouche est la fleur nouvelle ; 
Laisse-moi t'embrasser encor. 

Tu n'auras plus ce col d'hermine 

Que je découvrais, 
Ni cette taille souple et fine 

Que tu me livrais. 
Ni ta gorge non retenue 

Que j'aimais alors 

Mais si riche est ta gorge nue ! ^ 
Laisse-moi compter mes trésors. 

Quoi ! Plus rien , ma belle maîtresse , 

Plus rien aujourd'hui? 
Les désirs , fils de la jeunesse , 

Avec elle ont fui. 
Quoi! rien, quand s'éteint cette flamme, 

Pour la rallumer? 
Mais l'amour embrase mon âme ! 
Laisse-moi , laisse-moi t'aimer. 



CHANSONS. 173 



LA SOLUTION. 

1851. 

On nous promet des merveilles : 
Nous interrogeons les cieux ; 
Nous ouvrons les deux oreilles , 
Nous écarquillons les yeux. 

Bon , bon ! Remplis mon verre ; 
Nous avons quelqu'un là-haut 

Qui sait ce qu'il faut faire , 
Et qui fera ce qu'il faut. 

Par les passions contraires 
Les hommes sont désunis, 
Et nous avons tant de frères, 
Que nous n'avons jîlus d'amis. 

Bon , bon ! Remplis mon verre ; 
Nous avons quelqu'un là-haut 

Qui sait ce qu'il faut faire , 
Et qui fera ce qu'il faut. 

Chaque cause a son apôtre; 
L'un prétend que Dieu le veut : 
Dieu ne le veut pas , dit l'autre ; 
Entendez-vous, s'il se peut. 

Bon , bon ! Remplis mon verre ; 
Nous avons quelqu'un là-haut 

Qui sait ce qu'il faut faire , 
Et qui fera ce qu'il faut. 



174 GUSTAVE NADAUD. 

Mon portier, tous les dimanches, 
Est rouge comme le feu; 
Mes blanchisseuses sont blanches , 
Mon marchand de vin est bleu. 

Bon , bon ! Remplis mon verre ; 
Sous avons quelqu'un là-haiit 

Qui sait ce qu'il faut faire , 
Et qui fera ce qu'il faut. 

Un malade se lamente. 

Il appelle un mëdecin ; 

Il en vient sept cent cinquante 

De la Garonne au Bas-Rhin. 

Bon , bon ! reni]>lis mon verre , 
Nous avons quelqu'un là-haut 

Qui sait ce qu'il faut faire , 
Et qui fera ce qu'il faut. 

L'un l'attaque par derrière , 
Avec des moyens nouveaux. 
H lui faut du riz , dit Pierre ; 
Paul ordonne des pruneaux. 

Bon , bon ! Remplis mon verre ^ 
Nous avons quelqu'un là-haut 

Qui sait ce qu'il faut faire , 
Et qui fera ce qu'il faut. 

Il n'est plus temps que l'on rie : 
Armons-nous et combattons; 
Il faut sauver la patrie ; 
Nous sommes bourgeois.... votons! 



CHAÎNSOINS. 175 



Bon , bon ! Remplis mon verre ; 
Nous avons quelqu'un là-haut 

Qui sait ce qu'il faut faire , 
Et qui fera ce qu'il faut. 

La patience a ses bornes ; 
Voisin, il faut en finir; 
Nous allons montrer les cornes; 
Qu'on sache à quoi s'en tenir. 

Bon , bon ! Remplis mon verre ; 
Nous avons quelqu'un là-haut 

Qui sait ce qu'il faut faire , 
Et qui fera ce qu'il faut. 

Prenons de sacrés emblèmes 
Pour effrayer les poltrons : 
Faisons-nous peur à nous-mêmes, 
Quand nous nous regarderons. 

Bon, bon! Remplis mon verre; 
Nous avons quelqu'un là-haut 

Qui sait ce qu'il faut faire. 
Et qui fera ce qu'il faut. 

Nous voulons un capitaine 
Digne de pareils soldats : 
Nommons tous Groquemitaine , 
Pour qu'il ne nous mange pas. 

Bon , bon ! Remplis mon verre ; 
Nous avons quelqu'un là-haut 

Qui sait ce qu'il faut faire, 
Et qui fera ce qu'il faut. 



176 GUSTAVE NADAUD. 

Que chacun à nu se montre : 
Mes amis, dépouillons-nous; 
Êtes-vous pour, ou bien contre? 
Sacrebleu ! prononcez-vous ! 

Bcm , bon ! Remplis mon verre ; 
Nous avons quelqu'un là-haut 

Qui sait ce qu'il faut faire , 
Et qui fera ce qu'il* faut. 



La nature est immortelle ; 
Il est encor de beaux jours; 
Ma maîtresse est toujours belle , 
Mes amis m'aiment toujours. 

Bon ! bon ! Remplis mon verre ; 
Nous avons quelqu'un là-haut 

Qui sait ce qu'il faut faire, 
Et qui fera ce qu'il faut. 



LE PHALANSTERE. 

Tu veux , mon gaillard , 
Changer la machine ronde, 

Et faire , un peu tard , 
Le bonheur de tout le monde? - 

Ah ! tant mieux ! 
Rendons les hommes heureux , 
Mon compère; 



CHANSONS. 177 

Rendons les hommes heureux , 
Et vive ton phalanstère , 
Mon compère! 

Pour guérir nos maux , 
Voyons, que fais-tu? — Des phrases? 

Tu forges des mots , 
Tu nous ranges dans des cases! 

Bien plutôt, 
Donne-nous la poule au pot, 

• Mon compère; 
Donne-nous la poule au pot, 
Et vive ton phalanstère , 
Mon compère! 

Du monde surpris 
Tu rétablis l'équilibre ; 
Heureux les maris ! 
La femme redevient libre ! . . . — 

C'est un tort : 
Rends-la fidèle d'abord , 

Mon compère; 
Rends-la fidèle d'abord , ' 
Et^vive ton phalanstère , 

Mon compère ! 

Sans doute la mer 

T'a rendu souvent malade ; 

De son flot amer 

Tu fais une limonade. — 

Sois plus fin : 

Change l'Océan en vin , 

Mon compère , 

Change l'Océan en vin , 

12 



178 GUSTAVE NADAUD. 

Et vive ton phalaastèi^ , 
Mon compère !' 

On me dit tout bas 
Que , comme faveur dernièiie , 

Tu nous orneras 
D'un bout de queue au d«*rière — 

Mais avant, 
Embellis-nous par devant , 

Mon compère; 
Embellis-nous par devant, 
Et vive ton phalanstère , 

Mon compère ! 

Tu n'es qu'un savant; 
Mais je vois tes camarades 

Traduire souvent 
Tes leçons en barricades.... — 

Halte là ! 
On peut s'aimer sans cela, 

Mon compère; 
Va , crois-moi , reston&-en là ; 
Et laisse ton phalanstère , 

Mon compère. 



THERESE. 

Ain : Fanfare de V hallali par terre. 

La brune Thérèse 
A vingt amoureux , 
Et j'en suis bien aise , 
Car je suis l'un d'eux. 



C il AN SOIN s. i79 



Elle est si {j^entille. 
Nous sommes si fous ! 
Elle est bonne fille 
Et nous aime tous. 

Mais c'est autre chose 
Qui nous rend heureux : 
Savez-vous la cause 
De ving^ amoureux ? 

C'est qu'elle a pour plaire 
De si noirs cheveux 
Tombant jusqu'à terre , 
Et de si grands yeux ! . . . 
Prunelles de flamme 
Et contours d'argent ; 
Des grâces de femme 
Et des pieds d'enfant. 

Non , c'est autre chose 
Qui nous rend heureux : 
Savez-vous la cause 
De vingt amoureux ? 

C'est que son corsage 
Est bien arrondi , 
Fripon son visage, 
Son air étourdi , 
Sa taille comprise 
Entre les dix doigts ; 
C'est qu'elle se grise 
Quinze fois par mois. 

Non , c'est autre chose 
Qui nous rend Jieureux : 



i2. 



180 GUSTAVE NADAUD. 

Savez-vous la cause 
De vingt amoureux? 

C'est qu'elle est si bonne , 
La gentille enfant ! 
C'est qu'elle pardonne 
Ce qu'elle défend ; 
C'est que sa voix chante 
La nuit et le jour ; 
C'est qu'elle est savante 
Aux jeux de l'amour. 

Non , c'est autre chose 
Qui nous rend heureux : 
Savez-vous la cause 
De vingt amoureux ? 

Le don invisible 
Qui la fait aimer, 
C'est chose impossible, 
Ilélas ! à nommer. 
L'homme de la fable 
En jugeait ainsi , 
Qui disait au diable : 
« Défrise ceci. » 

Et voilà la chose 
Qui nous rend heureux : 
Vous savez la cause 
De vingt amoureux. 

Chasseurs, en campagne! 
Battons les forêts ; 
Parcourons montagne, 



CHANSOîNS. 181 



Taillis et marais ! 
Thérèse, ma brune, 
Toujours je te vois , 
Quand je vois la lune 
Au milieu des hois. 



LE LIOX D OR. 

Ain : Fanfare du Renard. 

Allons , en chasse * ! 
C'est un renard , 
Et sur sa trace 
La meute part. — 

Que Ton se presse ; 
Donnez du cor.... 
J'attends l'hôtesse 
Du Lion d'or. — 

Allons , en chasse ! 
C'est un renard ; 
Et sur sa trace 
La meute part. — 

Poussez la héte 
Loin du terrier ; 
Je suis en quête 
D'autre gibier. — 

* Le refrain : Allons, en chasse! etc., doit être chanté par le 
chœur, qui est censé s*éloign(T, et qui , à partir du milieu de la 
chanson, doit s'affaiblir graducllemenC jusqu'à la fin. 



582 GUSTAVR NADAUD. 

Allons , en chasse ! 
C'est un renard ; 
Et sur sa trace 
La meute part. — 

Elle est plus belle 
Que les Amours : 
Je n'aime qu'elle 
Depuis deux jours. — 

Allons , en chasse ! 
C'est un renard ; 
Et sur sa trace 
La meute part. — 

J'ai sa promesse 

Et plus encor 

J'attends l'hôtesse 
Du Lion d'or. — 

Allons , en chasse ! 
C'est un renard ; 
Et sur sa trace 
La meute part. — 

Avant l'aurore 
Je l'attendais : 
Le soleil dore 
Mes verts volets. — 

Allons , en cha^^e ! 
C'est un renard ; 
Et sur sa trace 
La meute part. — 



CHANSONS. 183 



On la dit veuve 
De trois maris : 
J'en fais l'épreuve, 
Au même prix. — 

Allons , en chasse ! 
C'est un renard ; 
Et sur sa trace 
La meute part. — 

Un jour d'ivresse 
Vaut un trésor : 
J'attends l'hôtesse 
Du Lion d'or. — 

* 

Allons , en chasse ! 
C'est un renard ; 
Et sur sa trace 
La meute part. — 

Mon amour veîHe 
Entre deux draps : 
Je tends l'oreille ; . 
Je tends le» bras. — • 

Allons , en chasse ! 
C'est un renard ; 
Et sur sa trace 
La meute part. -— 

Mais la cruelle 
N'arrive pas..,. 

On vient C'est elle 

J'entends ses pas*— 



184 GUSTAVE NADAUD. 

Allons , en chasse ! 
C'est un renard ; 
Et sur sa trace 
La meute part. — 

Non , je m'en vante ; 
C'est mieux encor : 
C'est la servante 
Du Lion d'or. — 

Allons , en chasse ! 
C'est un renard ; 
Et sur sa trace 
La meute part. 



LE DIX-CORS. 

Air : Fanfare du cerf dix-cors. 

Le seig^neur de la Mare 
Est venu , l'automne dernier, 
Me prier 
D'aller, près de Tarare , 
Piller sa cave et son gibier. 

La chasse se prépare : 
Le lendemain , nous accourons , 
Dix lurons. 

Au château de la Marc , 

Pendant dix jours 
Ont duré nos amours « 



CHANSONS. 185 



'% 



La baronne était belle , 
Et pour nous son cœur soupirait, 
Il paraît : 
Car toujours auprès d'elle 
Quelqu'un des chasseurs demeurait. 

La chose était bizarre ; 
Mais le baron , qui le voyait, 
£n riait. 

Au château de la Mare , 

Pendant dix jours 
Ont duré nos amours. 

Chacun trouva sa place ; 
Chacun eut ses bravos gratis , 
Et ses bis ; 
Et l'amoureuse chasse 
Dura dix jours : nous étions dix ; 

Dix jours, je le déclare, 
Puisque j'eus pour moi le dernier 
Tout entier ! 

Au château de la Mare , 

Pendant dix jours 
Ont duré nos amours. 

On a forcé la béte , 
On a pris le cerf aux abois ; 
Et son bois 
Est placé sur la tête 
Du baron qui revient du bois. 

Qu'on sonne la fanfare ! 
C'est bien un dix-cors, Dieu merci ! 
Le voici.... 



1S6 GUSTAVE INADAUD. 

Au château de la Mare, 

Pendant dix jour» 
Ont duré nos amours. 



LES nîPOTS. 

1851. 

Bien que j'aie une patente, 
Une femme et des enfants , 
Je n*aime pas qu*on plaisante 
Des impôts; je le défends. 
D'enrichir notre patrie 
Nous devons être contents. 
Augmentez-les , je vous prie , 
Messieurs les représentants. 

Mon voisin me scandalise 
Par un luxe ruineux ; 
Tous les jours, sous sa remise, 
Roulent des chars orgueilleux. 
J'entends dans son écurie 

Hennir trois chevaux fringants 

Imposez-les , je vous prie , 
Messieurs les reppéseiHants. 

Ma femme est assez jolîe ; 

J'en suis ménie un peu jaloux , 

Car elle aime à la folie 

Les chats blancs et les cfaiena roux. 

De cette ménagerie 



CHANSONS. 187 

J'abhorre les habitants.... 
Imposez-les, je vows prie. 
Messieurs les représentants. 

J'accueille dans ma boutique 
Des jeunes gens pommadés ; 
Je ménage leur pratique , 
Mais je crains leurs procédés. 
Ils en veulent à Marie, 

Et j'ai déjà quatre enfants 

Imposez-les, je vous prie, 
Messieurs les représentants. 

Je ne bois que de l'eau claire; 
Par goût , je ne fiime pas : 
Frappez le vin et la bière. 
N'épargnez point les tabacs; 
Seulement, l'épicerie 
Souffre depuis bien lottg:lemps. 
Dégrevez-la, je voas prie^ 
Messieurs les représentants. 



LES REFORMES. 

1351. 

Le monde a des abus énormes ; 
Il est bien temps de changer tout. 
Nous allons faire des réfermes : 
Nous ne laisserons rien debout. 
D'abord , réformons nos costumes ; 
Dépouillons-nous de bas en haut. . . . 



188 GUSTAVE NADAUD. 

Mais nous n'avons ni poils ni plumes, 
Et, rhiver, il ne fait pas chau<l. 

Après tout, mon compère, 
Le monde est fait comme cela. 
Conservons notre habit vulgaire ; 
Abandonnons cette réforme-là. 

Il est une chose incongrue 
Qui m'a toujours fort irrité : 
Nous n'avons pas pignon sur rue , 
Et l'on parle d'égalité! 
Tant pis pour mon propriétaire. 

Je ne veux plus rien lui payer 

Mais, dans trois mois, un prolétaire 
Viendra toucher notre loyer 

Après tout, mon compère. 
Le monde est fait comme cela. 
Payons notre propriétaire; 
Abandonnons cette réforme-là. 

La famille est un esclavage ; 

Les grands parents ont fait leur temps. 

Abolissons le mariage : 

Que les maris seront contents! 

Mais voilà bien longtemps que j'aime 

Celle que je nomme tout bas; 

Et, si je la veux pour moi-même, 

Je veux qu'un autre ne l'ait pas. 

Après tout, mon compère. 
Le monde est fait comme cela. 
On aime sa femme et sa mère ; 
Abandonnons cette réforme-là. 



CHANSONS. 189 

Bornons-nous à la politique : 
Jadis nous fûmes libéraux ; 
Nous préparions la république; 
Nous nous conduisions en héros. 
Aujourd'hui , c'est tout le contraire ; 
Mais que reviennent les Tarquiiis, 
Et, si je sais bien notre affaire, 
Nous deviendrons républicains. 

Après tout, nâon compère, 
Le monde est fait comme cela. 
Laissons la république faire ; 
Abandonnons cette réforme-là. 

Récapitulons, mon compère : 
Je vois que nous ne changeons rien ; 
Alors , laissons tourner la terre , 
Et proclamons que tout est bien. 
Mais nous tombons dans les extrêmes; 

■ 

Je crois que nous devenons vieux. 
Si nous nous réformions nous-mêmes. 
Peut-être que tout irait mieux. 

Qu'en dis-tu, mon compère? 
Le monde est fait comme cela. 
Commençons par savoir nous taire» ; 
Tâchons d'avoir cette réforme-là. 



190 GUSTAVE NADAUD. 



LE MESSAGE. 

Tu pars pour ce pays heureux 
Que je fais et qui me rappelle ; 
C'est là que s'en vont tous mes vœux, 
C'est là qu'habite l'infidèle 

C'est là qu'habite l'infidèle; 
C'est là que tu la vis rêver, 
Un soir d'automne, à sa fenêtre; 
Ne cherche pas à la trouvei* ! . . . 
Tu la rencontreras peut-être 

Tu la rencontreras peut-être , 
Près du fleuve , au déclin du jour, 

Seule Alors, si sa voix t'appelle, 

Ne parle pas de mon amour ! . . . 
Peut-être t'en parlera-t-elle.... 

Peut-être t'en parlera-t-clle , 
Des serments que seul j'ai tenus; 
Dis-lui ma raison affaiblie; 
Dis-lui que je ne l'aime plus!... 
Ne lui dis pas que je TouMie 

Ne lui dis pas que je l'oublie ; 

L'ingrate ne le croirait pas; 

Ne cherche pas à me défendre, 

Et ce que tu lui cacheras , 

Fais qu'elle puisse le comprendre 



CHANSONS. 191 



Fais qu'elle puisse le comprendre , 
Ce mal qui me ronge le cœur ; 
Que ma voix parle par ta bouche , 
Que tes yeux disent ma douleur; 
Et, si ma souffrance la touche 

Et, si ma souffrance la touche, 
Si des pleurs tombent de ses yeux , 

Surtout, ne dis pas que je !*aime 

Non ! . . . Nous partirons tous les deux 
Je veux le lui dire moi-même ! 



PANDORE 

oc 
LES D£UX GENDAAilËS. 

Ueux gendarmes, un beau dimanche , 
Chevauchaient le long d*un sentier; 
L'un portait ia sardine blanche, 
L'autre, le jaune baudrier. 
Le premier dit d'un ton sonore : 
« Le temps est beau pour la saison . 
— Brigadier, répondit Pandore , 
Brigadier, vous avez raison. » 

Phœbus , au bout de sa carrière , 
Put encor les apercevoir; 
Le brigadier, de sa voix fière , 
Troubla le silence du soir : 
ft Vois , dit-il , le soleil qui dore 
Les nuages ù l'horizon. 



192 GUSTAVE NADAUD. 

— Brigadier, répondit Pandore, 
Brigadier, vous avez raison. 

— Ah ! c'est un métier difficile : 
Garantir la propriété ; 
Défendre les champs et la ville 
Du vol et de l'iniquité ! 
Pourtant, l'épouse qui m'adore 
Repose seule à la maison. 

— Brigadier, répondit Pandore , 
Brigadier, vous avez raison. 

— Il me souvient de ma jeunesse ; 

Le temps passé ne revient pas 

J'avais une folle maîtresse 
Pleine de mérite et d'appas. 

Mais le cœur (pourquoi?. . . je l'ignore) 

Aime à changer de garnison. 

— Brigadier, répondit Pandore, 
Brigadier, vous avez raison. 

— La gloire, c'est une couronne 
Faite de rose et de laurier ; 

J'ai servi Vénus et Bellone : 
Je suis époux et brigadier. 
Mais je poursuis ce* météore 
Qui vers Colchos guidait Jason 

— Brigadier, répondit Pandore, 
Brigadier, vous avez raison. » 

Puis , ils révèrent en silenc(» ; 
On n'entendit plus que le pas 
Des chevaux marchant en cadence ; 
Le brigadier ne parlait pas. 



CHANSONS. 193 



Mais, quand revint la pale aurore, 
On entendit un vague son : 
« Brigadier, répondait Pandore, 
Brigadier, vous avez raison. » 



L'HISTOIRE DU MENDIAKT. 

Jeunes gens qui chantez à table , 
Prenez pitié de moi : j'ai faim. 

— Non. — Laissez prendre au pauvre diable , 
J'ai soif, une goutte de vin. 

— Non. — Ma nudité me fait honte; 
J'ai froid. — Allons, c'en est assez ! 

— Voulez-vous que je vous raconte 
Une histoire des temps passés? 

— Ah ! voyons ton histoire ; 
Va , nous t'écoutons tous ; 

Te croira qui voudra te croire ; 
Allons, vieillard, divertis-nous. 

— « Un jour, dans un festin immense , 
Les grands du monde étaient assis , 
La richesse avec la puissance 

De tout temps et de tout pays. 
Déjà, dans la noble assemblée. 
Le plaisir allait grandissant , 
Lorsque , sur la porte ébranlée , 
Heurta le bâton d'un passant. » 

— Ah ! ah l la bonne histoire ! 

Va , nous t'écoutons tous ; 

13 



194 GUSTAVE NADAUD. 

Te croira qui voudra te croire; 
Allons, vieillard, divertis-nous. 

— « Alors , une voix lamentable : 
Seigneur de ce lieu , laisse-moi 
Prendre les miettes de la table; 
Je prîrai le bon Dieu pour toi. 

— Qui donc es-tu? — Je suis ton frère. 

— Toi? Veux-tu railler, par hasard? 
Je suis l'empereur de la terre , 

Et je me nomme Balthazar! » 

— Ahî ah! la bonne histoire! 
Va, nous t'écoutons tous; 

Te croira qui voudra te croire ; 
Allons, vieillard, divertis-nous. 

— a Et moi , je me nomme Lazare ; 
Tu t'en souviendras quelque jour. 
Pour le pauvre tu fiis avare , 

Tu deviendras pauvre à ton tour. 
Et vous , les heureux de la terre , 
N'avez-vous plus de charité? 
Qui veut soulager ma misère? 
Qui veut couvrir ma nudité? » 

— Ah ! ah ! la bonne histoire ! 
Va, nous t'écoutons tous; 

Te croira qui voudra te croire; 
Allons, vieillard, divertis-nous. 

— « D'efïroi leur âme était saisie : 
Tiens, dit l'un, accepte mon pain. 



CHANSONS. 165 

Prends mes bijoux , dit Aspasie ; 
Prends mon manteau, dit saint Martin. 
Et lui , sur une ligne étroite 
Promenant son bâton fatal : 
a Hommes de bien, passez à droite; 
Restez à gauche , hommes de mal ! » 

— Ah! laissez votre histoire; 

Vieillard , asseyez-vous , 
Venez , venez manger et boire , 
Et priez le bon Dieu pour nous. 



LA VALSE DES ADIEUX. 

Il est un air h la fois vif et tendre 
Dont j*ai gardé le touchant souvenir; 
J'aimais jadis , j*aime encore à l'entendre; 
Il m'annonçait qu'elle devait venir. 
C'était l'écho d'une valse entraînante 
Que nous avions entendue un beau soir; 
Nous la chantions.... Sa voix était charmante; 
Nous l'appelions la Valse du revoir. 

Chaque matin, j'entr'ouvrais ma fenêtre. 

Pour épier l'harmonieux signal , 

Et, du moment qu'on me voyait paraître, 

On entonnait le refrain matinal. 

Et, tout le jour, notre valse sonore 

Frappait le ciel blanc ou bleu , gris ou noir ; 

La nuit venait ; nous la chantions encore ; 

Nous l'appelions la Valse du revoir. 

13. 



196 GUSTAVE NADAUD. 

Or, qu'advint-il? Je le dirai sans rire : 
Un air nouveau remplace un air ancien ; 
Sans le savoir, et surtout sans le dire, 
Chacun de nous avait changé le sien. 
Le souvenir, même d'une folie, 
A quelquefois des larmes dans les yeux; 
J'ai retenu la valse qu'elle oublie , 
Pour l'appeler la Valse des adieux. 



LES VOL\ DE LA MIT. 

La nuit était calme et sereine ; 

Paris, retenant son haleine, 

Se reposait silencieux. 

J'ouvris ma fenêtre bâtarde. 

Et, des hauteurs de ma mansarde. 

Au hasard j'abaissai mes yeux. 

Les toits voisins, dans la pénombre, 
Coupaient leur silhouette sombre 
En angles noirs sur un fond gris. 
De loin en loin , quelques lumières 
Dénonçaient des mains ouvrières 

é 

Ou de romanesques esprits. 

Et, du milieu de ce silence, 
Je crus entendre un chœur immense 
Qui vers le ciel montait sans bruit ; 
Et j'écoutai, durant une heure, 
S'élevant de chaque demeure. 
Les voix conftises de la nuit. 



CHANSOiSS. 197 

C'était la plainte universelle , 

L'espérance toujours nouvelle 

De la souffrante humanité. 

Car, dans leurs veilles ou leurs rêves, 

Les esprits humains n'ont de trêves 

Qu'en dehors de la vérité. 

D'une étroite et basse fenêtre 
Sortait un soupir, et peut-être 
Un blasphème.... N'écoutons pas! 
Puis : « La richesse ! la richesse ! » 
Disait-on. « Elle fuit sans cesse, 
Et je suis toujours sur ses pas ! » 

Là , sur sa couche maladive , 

Un vieiUard disait : « Que je vive ! 

Et je ne demande plus rien ! » 

— « Mon Dieu , donnez-moi la puissance ! 
Le peuple, en sa reconnaissance, 

Dira votre nom et le mien ! » 

Un artiste criait : « La gloire ! 
Dieu, faites vivre ma mémoire, 
Et confondez tous mes rivaux ! » 

— « Ah ! l'ennui consume ma vie ; 
Il faut à ma coupe assouvie 

Des vins et des plaisirs nouveaux. » 

— «' Une pure image de femme 
A pris le chemin de mon ame, » 
Disaient des cœurs adolescents. 

— « Mon Dieu , qu'il fasse beau , dimanche ! 
Je dois mettre ma robe blanche , » 
Chantait un souci de quinze ans. 



198 GUSTAVE NADAUD. 

Ainsi, chaque voix, douce ou triste, 
Avait sa prière égoïste , 
Et demandait à Dieu toujours 
D'oublier la douleur commune, 
Pour s'occuper de sa fortune , 
De sa gloire ou de ses amours. 

Et pas une action de grâces 
Ne s'élevait dans les espaces , 
Libre du terrestre souci ; 
Pas une voix reconnaissante 
Ne bénissait l'heure présente , 
Pour aller dire à Dieu : « Merci ! » 

La nuit était calme et sereine ; 
Paris, retenant son haleine. 
Se reposait silencieux , 
Et , dans ma rêverie austère , 
Détachant mes yeux de la terre , 
Je les élevai vers les cieux ! 



ROSE-CLAIRE-MARIE. 

Dieu fait selon votre désir. 

Puisque vous êtes mère. 
Quel nom pourriez-vous donc choisir 

Pour cette fille chère? 
Regardez son œil velouté, 

Sa bouche demi-close : 
Pour lui prédire la beauté , 

Si vous la nommiez Rose ! 



GHANSOINS. 199 

Mais la beauté , vous le savez , 

C'est le bien périssable ; 
Vous voulez les cœurs éprouvés , 

La douceur imiduable. 
C'est encore une autre beayté 

Par laquelle on sait plaire ; 
Pour lui prédire la bonté , 
* Si vous la nommiez Claire? 

Il est encore un nom plus doux 

Que j'ose à peine dire , 
Car je sens trop, auprès de vous , 

Le parfum qu'il respire. 
C'est le baume consolateur 

De l'âme endolorie, 
C'est la vertu, c'est la pudeur : 

Appelez-la Marie. 

Ou plutôt, prenez ces trois noms 

Et mettez-les ensemble ; 
Qu'ils soient comme les trois chaînons 

Dont le nœud vous rassemble. 
De la fille que vous aimez 

Soyez mère chérie , 
Car, comme elle, vous vous nommez 

Rose-Claire-Marie. 



200 GUSTAVE NADAUD. 



LA PREMIERE MAITRESSE. 

Parfois, durant les sombres jours, 
Près de la braise paresseuse , 
Je repasse de mes amours 
La suite déjà trop nombreuse. 
Alors , vers moi je vois venir 
Les compagnes de mon enfance , 
Douces comme le souvenir, 
Et belles comme l'espérance. 

Ali ! toujours on s'attendrira 
Au souvenir de la jeunesse ; 

Jamais on n'oublira 

Sa première maîtresse ! 

Parmi ces fantômes flottants. 

D'abord je te vois apparaître , 

Toi que j'oubliai si longtemps. 

Et que seule j'aimai peut-être. 

L'âge n'a pas glacé tes sens ; 

La distance a doublé tes charmes ; 

Ma bouche sourit, et je sens 

Que mes yeux s'emplissent de larmes 

Ah ! toujours on s'attendrira 
Au souyenir de la jeunesse; 

Jamais on n'oublira 

Sa première maîtresse ! 



ClIAINSOISS. 201 

D'autres ont pu de mon amour 
Avoir la crédule apparence ; 
Chacune passait à son tour 
En m'emportant une croyance. 
Me trompais-tu?... Je n'en sais rien ; 
Étais- tu belle?... Je l'içnore; 
Mais je sais que je t'aimais bien ; 
Et je ne doutais pas encorre. 

Ah ! toujours on s'attendrira 
Au souvenir de la jeunesse ; 

Jamais on n'oublîra 

Sa première maîtresse. 

Pourquoi t'ai-je quittée un jour, 
Pour quelle maîtresse inconnue.... 
Sans regret comme sans retour? 
Et depuis , qu'es-tu devenue ? 
Je n'ai pas même ton portrait 
Pour me rappeler ta mémoire ; 
Mon cœur est le livre secret 
Où je lis encor notre histoire. 

Ah ! toujours on s'attendrira 
Au souvenir de la jeunesse ; 

Jamais on n'oubhra 

Sa première maîtresse ! 

Es-tu pauvre ou riche aujourd'hui , 
Fille de douleur ou de joie? 
Si tu n'as pas besoin d'appui , 
Que jamais je ne te revoie ! 
Mais , en quelque lieu que tu sois • 



202 GUSTAVE NADAUD. 

Que Dieu t'épargne la misère,... 
Si tu n*es plus , entends ma voix ; 
Mon souvenir, c'est ma prière. 

Ah ! toujours on s'attendrira 
Au souvenir de la jeunesse ; 
Jamais on n'oublîra 
Sa première maîtresse ! 



LE VOYAGE AÉRIEX. 

J'ai rompu le dernier lien 
Qui me rattachait à la terre ; 
Sur mon navire aérien 
Je m'élance dans l'atmosphère. 

Le tissu flexible et léger, 
Que gonfle le subtil fluide, 
Part, sans secousse et sans danger. 
Au hasard du vent qui le guide. 

La terre s'éloigne de moi ; 
Je glisse dans l'air diaphane ; 
Je vois l'abîme sans effroi , 
Et dans l'immensité je plane. 

Les champs dorés et les prés verts , 
Les eaux d'argent, les toits de brique, 
Forment , avec leurs tons divers , 
Une éclatante mosaïque. 



CHANSONS. 203 

Sous un brouillard ëpais et lourd 
Les villes g^risâtres pâlissent ; 
Leur aspect sombre et leur bruit sourd 
Dans le néant s'ensevelissent. 

O les humaines passions , 
Les espérances mensongères ! 
O les basses ambitions 

Qui grouillent dans ces fourmilières ! 

« 
Adieu , terre ! j'ai pris mon vol 
Au delà des zones connues ; 
Mes pieds ne touchent plus le sol ; 
Je sonde l'infini des nues ! 

Voici le zénith étoile; 
L'horizon disparait immense ; 
Il semble que Dieu m'ait parlé, 
Et que l'éternité commence ! . . . 

Mais l'air plus rare a , dans les cieux , 
Ralenti mon élan rapide ; 
Le froid me saisit, et mes yeux 
Se sont couverts d'un voile humide. 

Âh! c'en est fait, l'immensité 
Ne sied qu'à l'essence divine ; 
Je sens bien que l'humanité 
Frémit encore en ma poitrine. 

Sur le sol qui soutint mes pas 

Est une famille que j'aime ; 

Des amis m'attendent là-bas , 

Qui me sont plus chers que moi-même. 



20.V GUSTAVE NADAUD. 

Ah ! que le soleil était beau J 
Je veux , je veux fouler la terre , 
La terre qui fut mon berceau , 
Et qui couvrira ma poussière ! 

Terre , terre , je te revois ! 
Salut, ma maison sédentaire, 
Gaîté des champs , calme des bois ! 
Salut, mes sœurs, salut, ma mère! 



MON HERITAGE. 

Mon cher, il faut que tu penses 
Au repos de tes vieux jours ; 
De l'argent que tu dépenses 
Tu te souviendras toujours. 
As-tu fait, pour un autre âge, 
Quelque placement prudent? 

— Moi? J'attends un héritage, 
Et je chante en l'attendant. 

— As-tu donc , en Amérique , 
Un vieil oncle invétéré?... 
Une tante apoplectique, 

Ou bien un cousin curé ? 

— ' Non, Je n'ai, pour tout potage, 

Que mes frères en Adam ; 

Mais j'attends un héritage. 

Et je chante en l'attendant. 

— As-tu quelque chose en vue , 
Quelque place , quelque état , 



CHANSONS. 205 

Quelque fille bien pourvue? 
Veux-tu te faire soldat , 
Usurier prêtant sur gage , 
Ou bien avocat plaidant? 
— Non. J'attends un héritage, 
Et je chante en l'attendant. 

Car il doit être sur terre 
Au nioins un riche garçon , 
Au moins une douairière 
Qu'amusera ma chanson. 
Grâce à ma gaîté , je gage 
Qu'ils riront en décédant; 
Et j'attends leur héritage , 
Et je chante en l'attendant. 

Il viendra bientôt, te dis-je, 

Je ne sais d'où ni comment 

Il se peut qu'on le rédige , 
Quelque part, en ce moment. 
Toi , qui signes cette page , 
Je te pleure... et cependant 
J'accepte ton héritage, 
Et je chante en l'attendant. 

On frappe... C'est mon affaire; 
J'entends le bruit d'un papier : 
Entrez, monsieur le notaire.... 
Ah ! pardon , c'est un huissier. 
Mais , baste ! on sait que le sag(^ 
Est prêt à tout accident ; 
Et j'attends mon héritage, 
Et je chante en l'attendant. 



206 GUSTAVE NADAUD. 



PARIS. 

Paris, la ville enchanteresse 
Qui nous prend toutes nos amours , 
Paris , la belle pécheresse , 
Paris , l'infidèle maîtresse 
Qu'on veut quitter, et qu'on reprend toujours ! 

Dis- moi d'où te vient cet empire, 
Ce charme invisible et puissant, 
Qui nous subjugue et nous attire. 
Et qui fait que l'on ne respire 
Qu'entre tes murs d'où l'air sain est absent? 

C'est que tu résumes la France ; 
C'est que de Strasbourg à Quimper 
Et de la Flandre à la Provence , 
Tout s'assimile h ton essence , 
Comme fait l'eau de^ fleuves à la mer. 

C'est qu'en tes entrailles humaines 
On sent battre un cœur généreux 
Qui prend le sang noir de nos veines. 
Et, par les artères lointaines. 
Le rend plus rouge au corps plus vigoureux. 

Paris , la ville enchanteresse 
Qui nous prend toutes nos amours , 
Paris , la belle pécheresse , 
Paris , l'infidèle maîtresse 
Qu'on veut quitter, et qu'on reprend toujours! 



CHANSONS. 207 

C'est là qu'on peut vivre à sa guise, 
Être impunément sage ou sot, 
Aller au théâtre , à l'église , 
Sans qu'aussitôt chacun se dise : 
« C'est un athée, » ou bien : « C'est un cagot! » 

C'est la ville des femmes frêles, 
Au teint pâle, au charmant parler, 
Et dont les grâces naturelles , 
En tous lieux servant de modèles, 
Vont s'imitanty sans jamais s'égaler. 

C'est la ville des folles mises. 
Des excentriques , des hâbleurs , 
Des existences incomprises. 
Des fantastiques entreprises. 
Des gueux honteux et des riches voleurs. 

Paris , la ville enchanteresse 
Qui nous prend toutes nos amours , 
Paris , la belle pécheresse , 
Paris, l'infidèle maîtresse 
Qu'on veut quitter, et qu'on reprend toujours ! 

Les arts y gravent la mémoire 
Du siècle qui passe en courant ; 
C'est là que se fait notre histoire, 
C'est là qu'on va chercher la gloire. 
Qu'on vit obscur, et qu'on peut mourir grand. 

Mais sous ton atmosphère impure , 
Oi Paris, tu ne connais pas 
Quelle est la voix de la nature , 
Quelle couleur a la verdure , 
Quelle senteur s'exhale des lilas. 



208 GUSTAVE NADAUD. 

Déjà, Tair plus doux nous rappelle 
Que l'hiver bientôt finira; 
Ah! que revienne l'hirondelle! 
Nous voyagerons avec elle ; 
Nous reviendrons quand elle partira. 

Paris, la ville enchanteresse 
Qui nous prend toutes nos amours , 
Paris , la belle pécheresse , 
Paris, l'infidèle maîtresse 
Qu'on veut quitter , et qu'on reprend toujours ! 



L'ÉTÉ DE LA SAINT-MARTIN. 

Les campagnes sont dépouillées. 
Les horizons sont élargis ; 
Voici la saison des veillées ; 
Rentrons le bois mort au logis. 
Pourtant, le soleil qui nous quitte 
Semble avoir regret de sa fiiite ; 
Joyeux , il brille ce matin : 
C'est l'été de la Saint-Martin. 

Un vieux tilleul du voisinage, 
Effeuillé déjà dès longtemps. 
S'est mis bravement à l'ouvrage , , 
Croyant au retour du printemps. 
L'aimable erreur de la nature 
D'une renaissante verdure 
A couronné son front hautain : 
C'est l'été de la Saint-Martin. 



CHANSONS. 209 

Déjà , deux fauvettes frileuses , 
Se souvenant de leurs beaux jours , 
Et de la saison oublieuses , 
Ont recommencé leurs amours. 
Leur voix chante encore plus douce ; 
Elles vont becquetant la mousse 
Pour bâtir un nid incertain : 
C'est Tété de la Saint-Martin. 

Allons , par les plaines désertes , 
Près du tilleul qui rajeunit ; 
Nous verrons, sous les feuilles vertes, 
Les fauvettes faire leur nid. 
Témoins de leurs amours fidèles , 
Nous ferons un retour , comme elles , 
Vers un passé déjà lointain : 
C'est l'été de la Saint-Martin. 



MES MÉMOIRES. 

César contait ses victoires ; 
Nous dépassons les anciens : 
Mon portier fait ses Mémoires ; 
Je veux publier les miens. 
Car enfin toute la terre 
Se demanderait pourquoi 
L'histoire ne parle guère 
D'un grand homme tel que moi. 

Allons , mon encre et mes plumes , 

Tracez , pour mes descendants, 

14 



210 GUSTAVE NADAUD. 

Mes Mémoires , deux volumes 
In-octavo , douze francs ! 

Il faut que Ton sache au juste 
A quelle heure je suis né , 
Où Ton doit placer mon buste , 
Si j'étais ou non l'aîné. 
Je compterai les fenêtres 
De mon antique maison ; 
Je vieillirai mes ancêtres ; 
J'embrouillerai mon blason. 

Allons , mon encre et mes plumes , 
Tracez , pour mes descendants , 
Mes Mémoires , deux volumes 
In-octavo, quinze francs! 

Je parle de mon enfance : 
Je fus malade souvent. 
Quand on songe que la France 
Pouvait perdre cet enfant ! 
A ma naissance , ma mère 
De langes m'enveloppa ; 
Puis, je marchai sans lisière; 
A dix mois , je dis : « Papa ! » 

Allons, mon encre et mes plumes^ 
Tracez, pour mes descendants, 
Mes Mémoires, trois volumes 
In-octavo, dix-huit francs! 

Il faut aussi que l'on sache 
L'heure de mes déjeunes. 



CHANSONS. 211 

La couleur de ma moustache 

Et la coupe de mon nez , 

Je veux mettre à nu mon âme , 

Avec toutes ses vertus ; 

J'y joindrai même , en réclame , 

Des défauts que je n'ai plus. 

Allons , mon encre et mes plumes , 
Tracez , pour mes descendants , 
Mes Mémoires , cinq volumes 
In-octavo, vingt-cinq francs! 

Je raconte mon voyage 
De Pontoise à Saint-Germain ; 
Remarquez bien ce passage : 
Je fais l'aumône en chemin. 
C'est quatre sous qu'il m'en coûte ; 
Mais mes neveux apprendront 
Tout ce que j'ai fait en route ; 
Ces papiers le leur diront. 

Allons , mon encre et mes plumes , 
Tracez , pour mes descendants , 
Mes Mémoires, six volumes 
In-octavo, trente francs! 

Je montrerai mes maîtresses 
Dans un discret négligé : 
Deux grisettes , trois duchesses , 
Madame A***, mylady G***. 
Je couronnerai de roses 
Les vierges de l'Opéra ; 
Je raconterai des choses 
Que personne ne croira. 

14. 



:12 GUSTAVE ÎÎADAUD. 

Allons, mon encre et mes plumes, 
Tracez, pour mes descendants, 
Mes Mémoires , dix volumes 
In-octavo, deux cents francs! 

Qu'on me lise, et qu'on s'étonne! 

Je ne ménagerai rien ; 

Je n'épargnerai personne : 

Mes amis , tenez -vous bien ! 

Indulgent pour moi que j'aime. 

Je m'élève un Panthéon , 

Et , Plutarque de moi-même , 

J'égale Napoléon. 

Allons , mon encre et mes plumes , 
Tracez, pour mes descendants, 
Mes Mémoires , cent volumes 
In-octavo, mille francs! 



LE JARDIN DE TEHADJA 

CHANSON PERSANS. 

Ce n'était pas le jour encore ; 
Ce n'était plus la nuit déjà ; 
Je voyais s'élargir l'aurore 
Dans le jardin de Téhadja. 

Les rossignols , sous la feuillée, 
De l'aube fuvant le retour. 
Charmaient la nature éveillée 
Par le dernier chant de l'amour. 



CHANSONS. 213 

Les fleurs humides de rosée 
Se relevaient de leur sommeil , 
Et prenaient leur teinte irisée 
En se tournant vers le soleil. 

La source , miroir des étoiles , 
Ne peig[nait plus le ciel changeant, 
Et, comme une vierge sans voiles, 
Laissait voir son sable d'argent. 

Et je pensai lors a ma belle : 
Rossignols, vos chants sont moins doux ; 
Fleurs, vous ne brillez pas comme elle; 
Source, elle est plus pure que vous. 



SOUVENIRS DE VOYAGE. 

Ami , t'en souvient*il , de nos courses errantes , 
Quand , légers de soucis et dépourvus de rentes , 

Sans équipage et sans chevaux , 
Le bâton à la main et le sac sur l'épaule. 
Nous allions parcourir les sentiers de la Gaule, 

Gambadant par monts et par vaux? 

Nous voulions découvrir d'impossibles contrées , 
Des rivages perdus , des routes ignorées , 

Des sites riants ou glacés ; 
Nous voulions remonter aux sources des rivières , 
Gravir sur des rochers , et lire sur des pierres 

L'histoire des siècles passés. 



2iV GUSTAVE NADAUD. 

Nous voulions voir aussi les châteaux de Touraine, 
Les dolmens décevants dont la Bretagne est pleine , 

Et les océans orageux , 
Les costumes perdus et les mœurs surannées, 
Notre Rhône et leur Rhin , les pics des Pyrénées 

Et les Alpes au front neigeux. 

Je n'ai rien oublié ; tout vit dans ma mémoire ; 
C'est là que, relisant notre première histoire, 

Souvent je me sens rajeunir; 
Et le jour, quand je pense, et la nuit, quand je rêve. 
Au hasard, avec toi, sur les monts, sur la grève, 

Je voyage de souvenir. 

Voici le jour, partons. La fraîcheur matinale 
Des champs silencieux et des forêts s'exhale 

Avec mille parfums divers ; 
La rosée en tombant perle sur la feuillée, 
Et déjà l'alouette , avant nous éveillée , 

S'élance en chantant dans les airs. 

Nous prenons notre vol et nos chansons comme elle : 
Allons, le paresseux! Allons, vite, la belle. 

Debout! Est-ce ainsi que l'on dort? 
Puis, adieu le village et l'auberge avenante, 
Et la vieille aubergiste et la jeune servante 

Du Grand Cerf ou du Lion d'or. 

Nous partons; nous prenons notre course pi^emière, 
Comme écoliers faisant l'école buissonnière , 

Jouant, riant à travers champ; 
Et puis, lorsque, tombant sur nos têtes moins gaies. 
Le soleil a ployé nos jambes fatiguées , 

Nous réfléchissons en marchant. 



CHANSONS. 215 

Saiut, les pampres verts, les ruines antiques, 
Les riantes maisons, les tourelles gothiques 

Flanquant les murs d'un noir chîiteau , 
Les villages déserts, les modestes églises, 
Les filles du pays naïvement surprises , 

Et la halte au bord d'un ruisseau ! 

Allons! là-bas, bientôt, nous verrons apparaître 
La branche de sapin qui pend à la fenêtre 

D'un incroyable cabaret. 
Et qui promet de loin , sirène dangereuse , 
Le cidre pétillant ou la bière mousseuse , 

Le petit blanc ou le clairet. 

Puis, les mille incidents, les rencontres étranges; 
Puis , les foins ramassés , les moissons , les vendanges , 

Les chevaux vifs et les bœufs lents , 
Une dame qui passe au fond de sa voiture. 
Et qui rit.... Puis, le soir, le dîner d'aventure, 

Et la chambre aux rudes draps blancs. 

Mon ami, c'étaient là les beaux jours de la vie ; 
Ils font nos souvenirs ; ils feront notre envie ; 

Nous ne demandions rien au sort#c 
Que pouvait-il manquer à notre humble ordinaire? 
Les repas les meilleurs sont ceux que l'on digère , 

Les meilleurs lits, ceux où l'on dort. 

Ah! lorsque, bien changés, près du foyer tranquille. 
Le boiteux rhumatisme ou la goutte immobile 

Nous tiendront souffrants ou perclus , 
Gomme nous conterons à de jeunes oreilles 
Les mille événements , les monts et les merveilles 

Que nous ne verrons jamais plus ! 



216 GUSTAVE NADAUD. 

Nous dirons les plaisirs, les dangers du voyage; 
Même, nous conterons plus d'un fameux passage 

Que nous n'avons pas traversé ; 
Et puis, pour terminer, graves comme un vieux livre, 
Nous dirons aux enfants que l'on ne sait plus vivre , 

Et que le bon temps est passé. 



LA BAYADERE VOILÉE. 

CHANSON GÉORGIENNE. 

Bayadère, dis-moi 

Pourquoi 
Ce trouble et cet effroi? 
Sous un voile odieux , 

Tes yeux 
Craignent l'éclat des cieux. 
Viens-tu de l'Occident 

Prudent 
Où règne le soudan ? 

Quitte ces vains atours ; 

Tu cours 
Sur l'or et le velours. 
Tes pieds sèment les fleurs ; 

Je meurs ; 
Mes yeux versent des pleurs. 
Viens-tu du ciel lointain 

Que teint 
Le soleil du matin ? 



CHANSONS. 217 



Danse , danse : les cerfs 

Moins fiers 
Courront dans les déserts. 
Chante, chante : à ta voix 

Je vois 
S'enfuir l'oiseau des bois. 
Viens-tu du g^olfe Indien , 

Ou bien 
De l'empire chrétien? 

Va , sous l'épais tissu , 

J'ai su 
Lire en ton cœur déçu. 
J'ai , dans tes yeux surpris , 

Appris 
Ton nom et ton pays. 
Tu vis, aux bords du Kour, 

Le jour, 
Et ton nom est l'Amour. 



INSOMNIE. 

En vain, sur ma couche brûlante, 
Je cherche un repos qui me fîiit; 
La nuit est sombre , l'heure est lente ; 
La cloche triste dit minuit. 

Les soucis, fils de l'insomnie, 
Assiègent mon esprit fiévreux ; 
Une image, cent fois bannie, 
Cent fois reparait à mes yeux. 



218 GUSTAVE JNADAUD. 

Fée ou muse , mon adorée , 
Toi qui visites mon sommeil , 
Ouvre-moi la porte nacrée 
Du pays où tout est vermeil. 

Rappelle-moi l'heureuse enfance , 
Dore le brumeux avenir; 
N'est-ce pas toute l'existence , 
Espérer et se souvenir? 

Peuple ma modeste demeure 
" Des amis que j'eus autrefois; 
Hélas ! il en est que je pleure , 
Mais en songe je les revois ! 

Alors, le temps et la distance 
Disparaissent comme l'éclair; 
Le monde fiiit, et je m'élance 
Dans le vague azuré de l'air. 

Le beau ciel , la belle campagne ! 

Nous sommes deux ; nous voyageons ; 

C'est l'Italie ou c'est FEspagne; 

Tu peins, je chante, et nous marchons!... 

Regarde, ami, cette fenêtre : 

Une femme est assise auprès. 

Je cherche.... et, sans la reconnaître. 

Je m'e rappelle tous ses traits. 

Est-ce vous, Laure, ou vous, Adèle? 
Dites-moi votre nom tout bas; 
Est-ce vous?... Non. C'est encore elle, 
Celle que je ne nomme pas! 



CHANS0:NS. 219 



Ah! ma plaie est encor saignante... 
Que vois-je? Elle rae tend la main ; 
Sa voix est douce et pénétrante : 
A demain , dit-elle , k demain ! 

Elle fuit.... et je veux la suivre.... 
Des liens retiennent mes pas.... 
Jusqu'à demain laissez-moi vivre. 
A demain! Ne m'éveillez pas. 



LA VIEILLE SERVANTE. 

Gudule est la vieille servante 
Qui nous tint petits en ses bras ; 
L'âge a rendu sa main tremblante;' 
Un long fauteuil retient ses pas. 
Elle est près du foyer qui brille , 
Gomme un vieux portrait de famille. 

Allons, Gudule, endormez-vous : 
La cloche va tinter huit coups. 

Dans sa pauvre tête alourdie 
On sent décroître sa raison ; 
Toute la famille est grandie ; 
Elle est l'enfant de la maison. 
Nous berçons sa triste vieillesse 
Gomme elle fit notre jeunesse. 

Allons, Gudule, endormez-vous : 
La cloche va tinter huit coups. 



220 GUSTAVE NADAUD. 

Gudule est quelquefois grondeuse , 
Surtout quand le temps va changer; 
Nous écoutons sa voix pleureuse , 
Sans rire et sans nous corriger. 
Chez nous, on n'oserait rien faire 
Sans son avis.... qu'on ne suit guère. 

Allons, Gudule, endormez-vous : 
La cloche va tinter huit coups. 

Nous lui racontons les merveilles 
Dont jadis elle nous parlait; 
Elle écoute des deux oreilles, 
En égrenant son chapelet. 
Nous contons l'histoire éternelle 
Du diable ou de la fée Urgèle. 

Allons , Gudule , endormez- vous : 
La cloche va tinter huit coups. 

Gudule, autrefois économe, 
Devint avare à soixante ans ; 
Chaque année arrondit la somme 
Qu'elle amasse pour ses enfants. 
Or, elle n'a garçon ni fille : 
Nous sommes toute sa famille. 

Allons, Gudule, endormez-vous : 
La cloche a tinté ses huit coups. 



CHANSONS. 221 



IL FAUT AIMER. 

Il faut aimer y ma belle amie; 
Quel autre vœu peut-on former? 
Éveille ton âme endormie; 
Ouvre ton cœur que veut fermer 
Une indifférence ennemie; 
Il faut aimer. 

Quel nom plus doux dans la nature? 

Amour Tout le dit après nous; 

C'est le frisson de la verdure, 
Le chant des rossignols jaloux. 
Chaque ruisseau pleure ou murmure : 
Quel nom plus doux? 

Que ferais'tu de cette vie 
Où tu n'aurais pas combattu, 
De ton ardeur non assouvie?... 
L'amour épure la vertu. 
Et ces biens qui font mon envie, 
Qu 'en ferais-tu ? 

Près de l'amour, tout va sourire; 
Les plaisirs naissent à l'entour; 
C'est un bonheur qu'on ne peut dire. 
C'est l'espoir d'un autre séjour. 
Tout s'émeut, s'élève et respire, 
Près de l'amour. 



222 GUSTAVE NADAUD. . 

Loin de l'amour, la foi s'envole, 
C'est lin voyage sans retour 
Dans un navire sans boussole. 
Les fleurs languissent loin du jour ; 
Le cœur se fane et s'étiole 
Loin de l'amour. 

Il faut aimer en ta jeunesse; 
Quel nom plus doux peut-oa nommer? 
Que ferais-tu de mon ivresse? 
Près de V amour, tout sait charmer ; 
Loin de l'amour, tout est tristesse : 
Il faut aimer. 



MA PHILOSOPHIE. 

Socrate à mes yeux est un sage; 
J'honore Aristote et Platon; 
Épicure plaît davantage; 
J'admire et Voltaire et Newton. 
Après eux, je prends la parole — 
Qui? moi, vous donner des leçons? — 
Oui. Puisqu'on fait tout en chansons, 
En chantant je fonde une école. 

Mes amis, voilà 
Ma philosophie ; 
Heureux qui se fie 
A ces chansons-là! 

Le premier pas dans la sagesse , 
C'est l'amour d'un Dieu révélé ; 



CHANSONS. Î23 

G*est le mëpris de la richesse; 
On peut l'avoir, puisque je Tai. 
On trouvé, aussi bien qu'en un livre, 
Ce dogme écrit au fond du cœur, 
Ce conseil , donné par l'honneur, 
De bien penser et de bien vivre. 

Mes amis, voilà. 
Ma philosophie; 
Heureux qui se fie 
A ces chansons-là ! 

Eh quoi! philosophe ascétique. 
Quel oubli fais-tu de tes sens? — 
Ah ! voici le moment critique : 
Le corps a des besoins puissants. 
Notre âme, qui prie et qui pense, 
Nous laisse encor quelques loisirs ; 
Sans débauche il est des plaisirs , 
Et des libertés sans licence. 

Mes amis, voilà 
Ma philosophie; 
Heureux qui se fie 
A ces chansons-là ! 

Soyons toujours ce que nous sommes, 
Frères par notre infirmité ; 
On peut , en méprisant les hommes , 
Aimer encor l'humanité. 
Semez, semez, sans espérance, 
Les bienfaits qui font des ingrats ; 
La vertu ne me touche pas 
Quand elle attend sa récompense. 



224 GUSTAVE ISADAUD. . 

Mes amis , voilà 
Ma philosophie; 
Heureux qui se fie 
A ces chansons-la ! 

Surtout, n'augmentez pas le nombre 
De nos pohtiques étroits; 
Vivez en paix, restez à l'ombre; 
Les devoirs sont avant les droits. 
Bravez l'opinion fragile, 
Et marchez d'un pas affermi; 
Quand vous n'auriez qu'un seul ami , 
C'en est assez pour être utile. 

Mes amis , voila 
Ma philosophie; 
Heureux qui se fie 
A ces chansons-là ! 

J'en étais là de ma doctrine, 
Lorsqu'une voix me dit tout l)as : 
« Est-ce là ta muse badine? 
Chante, et ne nous sermonne pas! » 
Soit! J'abandonne mon système; 
Qu'un autre vous l'explique mieux, 
Et, s'il n'est pas trop ennuyeux, 
Je le prends pour maître, et je l'aime 

Mes amis, voilà 
Ma philosophie; 
Heureux qui se fie 
A ces chansons-là ! 



CHANSONS. 23^5 



LES DEUX NOTAIRES. 

Hë! bonjour, maître Robin. 

— Colièçue , ouvrez-moi la porte ; 
C'est un contrat que j'apporte 

A parapher, ce matin. 
La cliente est fort gentille ; 
Vous savez que c'est la fille 
De monsieur André Bontemps ; 
Klle a bientôt dix -huit ans. 

Ah! maître Lebè{jue, 

Mon très -cher collègue, 
Vous souvenez -vous du temps 
Où nous avions dix-huit ans? 
Nous étions de gais compères , 

Et nous n'étions pas. 
Hélas! 

Et nous n'étions pas 
Notaires ! 

Que nous étions beaux à voir 
Au sein de la capitale ! 
Comme feu Sardanapale , 
Nous festinions chaque soir. 
On disait : « Voilà des princes 
Qui sortent de leurs provinces 

— Nous disons que le futur 
Se nomme monsieur Arthur 

— Ah! maître Lebègue, 
Mon très -cher collègue, 



15 



2t6 GUSTAVE NADAUD. 

Paris est un bel endroit ; 
Nous y faisions notre droit ; 
Nous étions célibataires ; 
Et nous n'étions pas , 

Hélas ! 
Et nous n'étions pas 
Notaires ! 

Avons- nous joué des tours 
A la portière majeure , 
Qui nous gounnandait , à l'heure 
Où l'on ne vient pas du cours! 
Un soir, que nous étions quatre , 
Nous avons failli la battre.... 

— Nous disons que les parents 
Compteront cent mille francs.... 

— Ah ! maître Lebègue , 
Mon très-cher collègue, 
Nous fumions et nous chantions ; 
Même parfois nous dansions 
Des polkas un peu légères; 
Et nous n'étions pas , 

Hélas ! 
Et nous n'étions pas 
Notaires ! 

— Te rappelles -tu Clara? 

— Parbleu l c'était la grisette , 
Avec son nez en trompette , 
Ses yeux noirs, et caetera. 

Et puis , elle était si vive , 
Si fidèle , si naïve ! . . . 

— Hmn ! le régime adopté 



CHANSONS. 2tr 

Sera la communauté .... 

— Ah ! maître Lebègue , 
Mon très -cher collègue, 

Elle m'adorait — Tais -toi : 

Elle était folle de moi. 

— Nous étions déjà confrères ; 
Mais nous n'étions pas , 

Hélas ! 
Mais nous n'étions pas 
Notaires ! 

— Chut ! Robin , tâchons , mon vieux , 
De nous regarder sans rire ; 

Songe à ce qu'on pourrait dire 
Si l'on nous connaissait mieux. 
Tu sais bien que mon épouse 
Est un tant soit peu jalouse. 
Il faut bien se résigner.... 
Il ne reste qu'à signer. 

— Ah ! maître Lebègue , 
Mon très -cher collègue, 

Vous êtes un scélérat.... 
N'oublions pas mon contrat : 
Nous nous en passions naguères, 
Quand nous n'étions pas , 

Hélas ! 
Quand nous n'étions pas 
Notaires ! 



13. 



2îS , GUSTAVE NADAUD. 



LA PETITE VILLE. 

J'habite une petite ville 

Où l'on tient des propos affreux ; 

Nous sommes là deux ou trois mille 

Citoyens des plus dangereux. 

L'on médit, l'on glose, l'on tranche; 

Groiriez-vous qu'en plein jour on dit. . 

On dit qu'il fait beau le dimanche , 

Quand il a plu le vendredi. 

Pas de question qu'on n'aborde 
'Dans ce petit pays perdu ; 
On oserait parier de corde 
Dans la demeure d'un pendu. 
On n'a plus de respect pour Tàge : 
L'autre jour, un enfant m'a dit... 
M'a dit qu'à souffler le potage , 
Le potage se refroidit. 

Dans ce tripot qui se déguise 
Sous le nom de Cercle des Arts, 
Il faut voir comme on catéchise 
Les rois , les sultans et les czars. 
En s'abreuvant de limonade, 
Le docteur Chavasson prétend... 
Prétend qu'on est toujours malade, 
Quand on n'est jamais bien portant. 

Une célibataire infirme 

Dit qu'un berger lui jette un sort ; 



CUANSOîSS. 2Î9 

Une veuve agréable affirme 
Que Louis dix-sept n'est pas mort. 
£n cousant une carmagnole , 
Une couturière soutient.... 
Soutient que l'amant qui s'envole 
Ne vaut pas le mari qu'on tient. 

Le dimanche, on dine en famille; 
Mais, quand arrive le café, 
Une mère emmène sa fille , 
Tant son cousin est échaufFé. 
Il fiiut chanter, dit le notaire ; 

Mais un vieux marguillier répond 

Répond qu'à danseuse légère 
Il fiiut allonger le jupon. 

Enfin , chacun dit ce qu'il pense , 
Et c'est imprudent en effet, 
Car notre ville est en Provence ; 
Vous jugez du bruit qu'il s'y fait. 
Un de ces jours, ils vont se battre; 

Aussi, pour mon compte, je crois 

Je crois que deux et deux font quatre ; 
De quatre ôtez un, reste trois. 



LE CHEVALIER A ROIRE 

Il faut dire à plein gosier 
L'histoire du chevaUer 

A boire! 
Qui fut fameux dans son temps , . 



530 GUSTAVE NADAUD, 

A boire! 
Et vécut jusqu'à cent ans. 
À boire! 

Ses fermes et ses troupeaux 
Étaient des brocs et des pots 

À boire! 
Et son antique château 

A boire! 
Était le cul d'un tonneau. 

A boire! 

Il conquit tous les coteaux 
De Dijon jusqu'à Bordeaux ; 

A boire! 
Ses ennemis défoncés 

. A boire! 
Dans sa cave étaient placés. 

A boire! 

Gomme il était généreux, 
Il eut des amis nombreux : 

A boire! 
Il ne fit que des ingrats, 

A boire! 
Mais le vin ne trahit pas. 

A boire! 

Un jour, le bon chevalier 
Manqua de se marier; 

A boire! 
L'amour lui dura deux jours, 

A boire! 



CHANSONS. S3i 



Mais la soif resta toujours. 
A boire! 

Il périt par le poison : 
Un ami de la maison 

A boire! 
Versa de l'eau dans son vin ; 

A boire! 
Il creva le lendemain. 

A boire! 

Au-dessus de son tombeau , 
L'on plaça cet écriteau : 

A boire! 
Bons voyageurs qui passez , 

A boire! 
Sur cette pierre versez 

A boire! 



LA FORET. 

Un jour, j'errais solitaire 
Dans ce bois plein de mystère 
Qui nous fit des jours si doux ; 
Je laissais à la dérive 
Aller ma pensée oisive; 
Sans doute elle alla vers vous. 

Car j'étais dans cette allée 

Isolée 
Que vous connaissez si bien ; 



«32 GUSTAVE NADAUD. 

Et Ton pense à ce qu'on aime 

Alors même 
Qu'on croit ne penser à rien . 

Déjà la rapide automne 

Avait flétri la couronne 

Des tilleuls prompts à jaunir, 

Et les feuilles détachées 

Sous mes pas craquaient séchées, 

Quand je vous sentis venir. 

Je vis s'emplir de lumière 

La lisière 
Des bosquets hospitaliers , 
Et, sur les branches muettes, 

Les fauvettes 
Dirent leurs chants printaniers. 

De sa longue écharpe verte 
La forêt s'était couverte : 
Vous reveniez parmi nous. 
Vous marchiez encor plus belle ; 
C'était la saison nouvelle 
Qui revenait avec vous. 

Nous nous assîmes ensemble 

Sous ce tremble 
Qui se balance là-bas ; 
Et, dans nos propos intimes. 

Nous nous dîmes 
Ce que l'on se dit tout bas. 

Vous aviez repris, moins fîère. 
Votre indulgence première , 



GBAINSONS. 233 



Votre sourire perdu; 
Vous excusiez mon audace , 
Car rien ne marque la trace 
D'un baiser pris et rendu. 

Tout à coup un corbeau passe 

Dans l'espace, 
Poussant un cri plein d'effroi.. 
L'illusion de mon rêve 

Fut trop brève ; 
Vous n'étiez pas près de moi. 

Le ciel chargé de nuages 
Étendait sur les bocages 
Son manteau lourd de frimas ; 
L'avenue était déserte; 
La forêt n'était pas verte ; 
Les oiseaux ne chantaient pas. 



LAXLAIRE. 

Avez-vous connu Lanlaire y 
Dont nous pleurons le trépas? 
De pareils, on n'en voit guère ; 
De pareils, on n'en voit pas. 

Lanlaire, lanla. 
A peine était-il au monde , 
Qu'au lieu de geindre et crier, 
Il s'en allait à la ronde 
Chanter dans tout le quartier : 



234 GUSTAVE NADAUD. 

Va te faire 
Lanlaire ! 
A ce point qu'on l'appela 
Lanlaire y 
Lanla. 
Va te faire lanlaire, 
Va te faire lanla ! 

On le mit dans un collège 
Pour apprendre le latin ; 
Il jouait, le sacrilège; 
Il fumait , le libertin ! 

Lanlaire, lanla. 
Et, quand le maître sévère 
Le condamnait au pain sec , 
Sa nourriture ordinaire, 
Il lui répondait en grec : 
Va te faire 
Lanlaire ! 
Il ne savait que cela : 
Lanlaire , 
Lanla ! 
Va te faire lanlaire , 
Va te faire lanla ! 

On lui dit : Va-t'en ou reste ; 
Sois soldat. — C'est trop frugal. 

— Médecin — Je suis modeste. 

— Commerçant.... — Je suis loyal. 
Lanlaire, lanla! 

— Tu veux donc être notaire? 

— La charge est lourde à payer. 

— Puisque tu ne sais rien faire, 



CHANSONS. 235 

Sois avocat ou boursier. 
— Va te faire 
Lanlaîre! 
Le diable a passé par là , 
Lanlaire , 
Lanla ! 
Va te faire lanlaire , 
Va te faire lanla ! 

— Qu'étes-vous en politique? 

— Moi? Je n'ai jamais changé. 

— Aimiez- vous la république? 

— J'aime toujours ce que j'ai. 
Lanlaire, lanla! 

-;- Êtes-vous légitimiste? 

— Je suis toujours de mon temps. 

— Seriez-vous socialiste? 

— Nous verrons dans cinquante ans. 

Va te faire 
Lanlaire ! 
Mon système, le voilà : 
Lanlaire , 
Lanla ! 
Va te faire lanlaire. 
Va te faire lanla! 

Il ne plaçait la sagesse 

Que dans les plaisirs permis, 

Changeant souvent de maîtresse , 

Ne changeant jamais d'amis. 

' Lanlaire, lanla! 

On voulut lui faire prendre 

Femme aimable et grosse dot. 



236 GUSTAVE NADA^TD. 

Moi, (lit-il, j'irais me vendre. 
Et demain le premier sot 
Va me faire 
Lanlaire.... 
Gomment nommez-vous cela? 
Lanlaire , 
Lanla! 
Va te faire lanlaire , 
Va te faire lanla ! 

Il ne fit rien en sa vie , 
Pour ne pas faire le mal ; 
Il fut pauvre sans envie ; 
Il vécut au sol natal. 

Lanlaire, lanla! 
Il resta céliliataire , 
Et même il n*eut pas d'enfants; 
Si tu crois trouver sur terre 
Beaucoup de ses descendants , 
Va te faire 
Lanlaire ! 
On n'en fait plus , de ceux-là ! 
Lanlaire , 
Lanla ! 
' Va te faire lanlaire , 

Va te faire lanla ! 



CHANSONS. 237 



CHEVAL ET CAVALIER. 

J'ai mis le pied dans Tétrier; 
Que ton g^alop, mon fier coursier, 

Au loin m'emporte ! 
Ton pauvre maître devient fou ; 

Il faut aller.... je ne sais où 

Qu'importe?... 

Comme elle me croyait bien pris 
Dans le réseau de ses mépris , 

La fille blonde ! 
Fuyons la sirène aux yeux doux j 
Il faut placer entre elle et nous 
Le monde! 

Tous les jours, nous partions ainsi , 
Légers d'allure et de souci , 

Pour voir la belle. 
Évite le sentier étroit 
Que tu connais, et qui va droit 
Chez elle. 

Qu'elle est fière de ses attraits , 
De ces faux dieux que j'adorais, 

De son teint pâle ! 
Le ciel se mire en ses yeux bleus ; 
Sa voix , comme un chant amoureux , 
S'exhale! 



2:Î8 GUSTAVE NADAUD. 

Mon âme a repris sa fiertë , 
Et je lui jette en liberté 

Mon anathème. 
O mes lèvres, que vous mentiez! 
Tous les jours vous lui répétiez : 
Je t'aime ! 

la capricieuse enfant, 

Qui n'aime pas, et qui défend 

D'aimer les autres ! 
Heureux les cœurs sans amitié , 
Qui n'ont jamais pris en pitié 
Les nôtres! 

Fuyons, fuyons; voici l'instant 
Où, tous les soirs, elle m'attend, ' 

Froide et touchante. 
Et moi, je fuis loin de ces lieux, 
Sans une larme dans les yeux : 
Je chante ! . . . 

Mais qu'ai-je vu? Le vert gazon , 
L'allée obscure, la maison.... 

Ah ! plus de doute : 
Maudits cheval et cavalier. 
Qui ne sauraient pas oublier 
Leur route ! 

Fuyons, fuyons; presse le pas.... 
Mais non ; ne l'aperçois-tu pas 

A sa fenêtre? 
Il faut lui dire adieu ; demain , 
Nous nous remettrons en chemin.... 
Peut-être?... 



CHANSONS. 239 



PÉCHEUR SILENCIEUX. 

Un pécheur attentif, au bord d'une rivière, 
Présentait aux poissons sa ligne meurtrière; 
Plongé dans ce plaisir qui ressemble à l'ennui , 
Il crut voir deux vaisseaux se dirigeant vers lui , 
Voguant en sens inverse, et, pour tout équipage, 
Deux hommes différant d'allure et de visage : 
L'un était jeune encore, et l'autre déjà vieux. 
Lorsque les deux esquifs devant lui se croisèrent , 
Il entendit deux voix qui tour à tour chantèrent : 
Salut, pécheur silencieux. » — 

« Salut, pécheur silencieux. 

Sans doute , en ton humble chaumière , 

Tu passeras ta vie entière , 

Pauvre, ignorant, insoucieux. 

Dans la campagne paternelle , 

Tu restes , esclave fidèle , 

Sans plaisir et sans dignité. 

Ton âme végète et s'altère 

Dans cette médiocrité 

Qui, pour moi, serait la misère. 

Salut , pécheur silencieux . » 

— « Salut, pêcheur silencieux. 
Sans doute , ta modeste vie 
Coule sans haine et sans envie 
Loin des soucis ambitieux. 
Heureux aux bords qui t'ont vu naître , 



240 GUSTAVE NADAUD. 

Tu te contentes du bien-être 
Qui sied à ta simplicité. 
Puisses-tu la garder sans cesse , 
La douce médiocrité 
Qui serait pour moi la richesse ! 
Salut, pécheur silencieux. » 

— « Salut, pécheur silencieux. 

Je suis jeune, j'ai Tàme ardente; 

L'inconnu, le danger me tente; 

J'ai fui le toit de mes aïeux; 

J'ai mis sur mon cap : « Espérance! » 

Et je vais, par la mer immense. 

Devers le continent doré. 

Adieu , ma famille chérie ; 

Ne pleurez pas; je reviendrai 

Riche et puissant dans ma patrie. 

Salut, pêcheur silencieux. » 

— « Salut, pêcheur silencieux. 
Jeune, pour tenter la fortune, 
J'ai quitté la ligne commune. 
Je reviens; je suis pauvre et vieux. 
Je ne retrouve plus ma route ; 
En vain je regarde, j'écoute. 
Tous les traits et toutes les voix : 
Où donc ma famille chérie? 
Où donc mes amis d'autrefois? 
Je ne connais plus de patrie! 
Salut, pécheur silencieux. » — 

Le pécheur attentif les écoutait encore ; 

Il n'entendit que l'onde et que le vent sonore, 



CHANSONS. 241 

Il replia sa ligne, et put, avant le soir, 
Rejoindre sa famille au rustique manoir. 
Des amis l'attendaient et la nappe était mise; 
On dîna longuement de la pèche promise. 
Le modeste repas épanouit les cœurs -^ 
Le pécheur raconta son rêve ou son histoire , 
Et quatre vieux flacons les aidèrent à boire 
A la santé des voyageurs. 



L AVEU. 

■ 

Il faut donc que Ton te dise 
Ses pensers de chaque jour? 
Ne crains-tu pas ma franchise , 
Toi, qui craignais mon amour? 
Vous l'avez voulu, ma mie, 
Et je remplis votre vœu ; 
Ma prudence est endormie ; 
Je vais vous faire un aveu : 

Il est au monde une femme , 
Et c'est une autre que toi , 
Qui fait naître dans mon âme * 
Un puissant et doux émoi. 
La faute en est à l'absence ; 
Pourquoi m'avoîr délaissé? 
Il fallait la souvenance 
Après le bonheur passé. 

Elle prend ici la place 

Que tu tenais autrefois ; 

ta 



242 G U S T A V E- N A D A U D. 

Elle m'apporte ta grâce ; 
Tu me parles par sa voix. 
Sans toi , la vie était rude ; 
Elle sait rendre aujourd'hui 
Le monde à ma solitude , 
Et le chaime à mon ennui. 

Quand je la vois apparaître 
A rhorizon du chemin , 
Un frisson prend tout mon être ; 
Ma fortune est dans sa main. 
J*y voudrais lire d'avance 
Tout ce qu'elle tient d'espoir ; 
Adieu , chagrin de l'absence ! 
Salut , plaisir du revoir ! 

Regarde là-bas : c'est elle. 
' Qu'elle marche à petits pas ! 
La voici : dis -moi , ma belle , 
Ne la reconnais -tu pas? 
Celle qui frappe à ma porte 
Et dont je suis tant épris... 
C'est la duègne qui m'apporte 
Les billets que -tu m'écris. 



DES BETISES. 

Chante -nous quelque bêtise. 
— Soit : c'est comme il vous plaira 
Voulez-vous que je vous dise 
Une scène d'opéra, 



CHANSONS. 243 

Des chansons, des gaillardises, 
Ou des couplets langoureux? 
Il faut dire des bêtises , 
Pour passer une heure ou deux. 

Voulez-vous des ëpigrammes , 
Des cancans qu'on dit tout bas? 
Non, rassurez-vous, mesdames, 
On ne s'y risquera pas. 
Quand on mange des cerises 
Les noyaux sont dangereux.... 
Il faut dire des bêtises , 
Pour passer une heure ou deux. 

D'ailleurs, les maris eux-mêmes 

Ont été trop chansonnés ; 

Us ont pour eux les baptêmes , 

Les visites , les dînes ; 

Puis, quand leurs femmes sont grises. 

Us ont des moments heureux.... 

Il faut dire des bêtises , 

Pour passer une heure ou deux. 

Le sexe est d'une faiblesse 
Difficile à concevoir. 
Car notre amoureuse espèce 
N'est pas toujours belle à voir. 
Les fabricants de chemises 
' Doivent être courageux .... 
Il faut dire des l)étise5 , 
Pour passer une heure ou deux. 

L'Amour est un dieu folâtre 

(Jui cause bien de l'ennui , 

16. 



244 GUSTAVE NADAUD. 

Car le roman , le théâtre , 

Ne s'occupent que de lui. 

Nous avons tous des marquises 

Dont nous sommes amoureux — 

Il faut dire des bêtises, 

Pour passer une heure ou deux. 

Les murs se couvrent d'affiches ; 
En voici pour tous les goûts : 
Des dentistes , des caniches , 
Des casinos à cent sous. 
Les nymphes n'y sont admises 

Qu'en costumes rigoureux 

Il faut dire des bêtises , 

Pour passer une heure ou deux. 

D'une certaine Andalouse 
Quatre amants cherchaient la main ; 
C'est le plus vieux qui l'épouse ; 
Ils sont dix le lendemain. 
Lorsque les places sont prises, 

Les assiégeants sont nombreux 

Il faut dire des bêtises , 

Pour passer une heure ou deux. 

Parler est la grande affaire ; 
Langue vaut mieux que raison ; 
C'est par là que ma portière 
Conduit toute la maison. 
Les avocats aux assises 
Ont les poumons vigoureux — 
Il faut dire des bêtises , 
Pour passer une heure ou deux. 



CHANSONS. 245 



Une famille est malade ; 

Hippocrate a réfléchi : 

« Monsieur, cloîtrez-vous à Bade; 

Madame, allez à Vichy. 

Nous traitons toutes ces crises 

Par la distance et les -jeux.... » 

Il faut dire des bêtises , 

Pour passer une heure ou deux. 

J*en ai dit assez, je pense. 
Et vous le pensez aussi. 
Toi , qui chantes la romance , 
Viens me remplacer ici. 
On demande que tu dises 

Tout ce que tu sais de mieux 

Il faut dire des bêtises, 

Pour passer une heure ou deux. 



LE FOU GUILLEAU. 

Un soir , on frappe à la cabane 
Que Jacque, avec sa femme Jeanne, 
Habite seul au fond des bois : 
« Entrez! » répondent les deux voix. 

Sur la porte , un vieillard se penche ; 
Il a longue moustache blanche ; 
Ses habits tombent en lambeaux ; 
Il tient à la main ses sabots. 

Il dit : « C'est ici la chaumière 
Qu'habitait, du temps de la guerre, 



246 GUSTAVE N AD AU D. 

Jean Guilleau; qu'est-il devenu? 

— Nous ne l'avons jamais connu. 

— Mais sa femme Elle était si bonne! 

On l'appelait la Bour{jui{jnonne ; 

Vous vous la rappelez ? — Mais non ; 
Nous ne connaissons pas ce nom. 

— Deux enfants formaient leur famille : 
Jeanne- Marie était leur fille ; 
Serait-elle partie aussi? 

— On ne l'a jamais vue ici. 

— Mais vous avez entendu dire 
Qu'autrefois, du temps de l'empire, 
Le garçon Guilleau s'enrôla? " 

— On ne nous a pas dit cela. 

— Eh bien, Guilleau, c'était mon père; 
La Bourguignonne était ma mère ; 
Jeanne-Marie était ma sœur, 

Et j'ai servi sous l'empereur. 

J'ai bien souffert pour ma patrie; 
J'arrive de la Sibérie, 
Et je retrouve ma maison 
Après quarante ans de prison. 

Mais ma maison n'est plus la même ; 
Elle a perdu tout ce que j'aime. 
Mon Dieu, que vais-je devenir? 
Mieux valait ne pas revenir. 

— Allez-vous-en jusqu'à la ville ; 
Là, vous trouverez un asile. 



CHANSONS. 247 



Il ne sied pas aux indigents 
De venir déranger les gens. 

Là , vous vous ferez reconnaître ; 
On saura qui vous pouvez être, 
Et, quand vous serez reconnu, 
L'hôpital est fort bien tenu. » — 

Le lendemain, près de Téglise, 
Un mendiant à tête grise 
Tendait la main au voyageur. 
En lui parlant de Tempereur. . 

Il contait toujours des histoires 
De batailles et de victoires , 
Et tous les enfants du hameau 
L'ont appelé le fou Guilleau. 



LA NACELLE. 

Que ta main nous guide , 
Nocher trop prudent. 
Ramons en fendant 
Ce courant rapide : 
Nous voulons revoir 
La rive lointaine 
Où fut notre peine , 
Où fut notre espoir. 

Vogue , ma nacelle ! 
Remontons le cours 



248 GUSTAVE NADAUD. 

De nos ans , ma belle , 
Et de nos amours. 

Les (leurs que tu sèmes , 
Nous les enfermions 
Quand nous nous aimions , 
L'ignorant nous-mêmes. 
Ah ! qu'ils étaient doux, 
Les jours d'innocence, 
Les jours de l'enfance , 
Qui sont loin de nous ! 

Vogue , ma nacelle ! 
Remontons le cours 
De nos ans , ma belle , 
Et de nos amours. 

Puis, nous ëpelâmes 
Le doux nom d'amour, 
Qui devait un jour 
Mêler nos deux âmes. 
Rien que pour te voir 
Je trompais mon père ; 
Tu trompais ta mère 
Pour me recevoir. 

Vogue , mû nacelle ! 
Remontons le cours 
De nos ans , ma belle , 
Et de nos amours. 

Combien de prudence ! 
Que de soins gardés ! 
Nous étions guidés 
Par notre ignorance. 



CHANSONS. 249 



A quoi m*ont servi 
Mes vingt ans fidèles? 
L'Amour a des ailes, 
Et tu Tas suivi. 

Vogue, ma nacelle ! 
Remontons le cours 
De nos ans, ma belle. 
Et de nos amours. 

Ton bras se fatigue , 
Imprudent nocher ; 
Tu ne peux toucher 
L'écumeuse digue. 
Livre aux flots confus 
Ta rame lassée ; 
La rive passée 
Ne s'aborde plus. 

Vogue , ma nacelle ! 
Descendons le cours 
De nos ans , ma belle , 
Et de nos amours. 



PERE «APUCIIV. 

Vous qui confessez ma femme , 
Comme un petit saint, 

Que pensez-vous de son âme , 
Père capucin ? 



250 GUSTAVE NADAUD. 

Pour pouvoir mieux parler d'elle , 
Mettons-nous sous la tonnelle. 

— Soit, mon gros Lucas, 
Mais je ne parlerai pas. 

— Approchez-vous de la table , 
Et puis commencez : 

Voyons, ma femme Que diable 

Vous la connaissez ! 

Parlez; je suis tout oreilles 

Débouchons ces deux bouteilles. 

— Soit, mon gros Lucas ; 
Mais je ne parlerai pas. 

— Bien qu'elle se dise blanche 
Comme le coton , 

Elle n'avait pas, dimanche, 

L'absolution. 
Le cas était donc bien grave?... 
Si nous goûtions de ce grave? 

— Soit, mon gros Lucas; 
Mais je ne parlerai pas. 

— La colère et la paresse 
Ne sont pas son fait. 

Elle est toujours à la messe : 
Qu'a-t-elle donc fait? 

Allons, pas tant de vergogne 

Vous préférez le bourgogne ? 

— Oui , mon gros Lucas ; 
Mais je ne parlerai pas. 



CHANSONS. 251 

— Après tout, que nous importe? 

Que nous sommes fous ! 
Regardez : je ne m'en porte 

Pas plus mal, ni vous. 
Allons, je bats la campagne.... 
Qu'on apporte du Champagne ! 

— Soit , mon gros Lucas ; 
Mais je ne parlerai pas. 

Pourtant, tu le veux; écoute, 

Mon pauvre Lucas : 
Ta femme — Non. Je m'en doute ; 

Ne le dites pas. 
Mettons que c'est la colère ; 
A ta santé, mon compère. 

— Soit, mon gros Lucas; 
Buvons et ne parlons pas. 



LA PLUIE. 

Il pleut , il pleut , et je m'ennuie ; 
Pourquoi cela? Je n'en sais rien. 
On a trop médit de la pluie ; 
Acceptons le temps comme il vient. 
J'entends un paysan me dire 
Qu'il pleut des écus de cent sous. 
Il est heureux; laissons-le rire. 
Il pleut; restons chez nous. 



252 GUSTAVE NADAUD. 

Il pleut, il pleut, c'est un orage ; 
Tant mieux, il finira plus tôt. 
La pluie est ce vieux personnage 
Qui souffle le froid et le chaud. 
Quand la glace durcit la terre, 
Elle nous fait l'hiver plus doux ; 
Par elle Tété se tempère ; 
Il pleut; restons chez nous. 

Il pleut, il pleut; la jeune fille 
Finit sa robe des beaux jours ; 
Elle fait courir son aiguille ; 
Le soleil reviendra toujours. 
Dans la boue un barbet se vautre ; 
Moi, j'ai manqué deux rendez-vous : 
Tant pis pour l'un, tant mieux pour l'autre.. 
Il pleut; restons chez nous. 

Il pleut, il pleut; chacun se livre 
A sa passion du moment : 
Le marchand relit son grand livre ; 
L'oisif lit un nouveau roman. 
L'amant fait des vers à sa belle ; 
L'étudiant, sur ses genoux , 
Écrit à sa tante éternelle. 
Il pleut; restons chez nous. 

Il pleut, il pleut; ah! quand pourrai-je, 
Quand pourrai-je, gai voyageur. 
Revoir les monts couverts de neige 
Et les bois remplis de fraîcheur? 
Cette fois, c'est vers l'Allemagne, 



GIIAISSONS. 255J 



Vers ce Rhin dont ils sont jaloux , 
Que j'ai fait mon plan de campagne — 
Il pleut; restons chez nous. 



LES PLAINTES DE GLYCÈRE. 

Glycère était auprès d'Horace, 
Auprès d'Horace qui rêvait ; 
En yain elle épiait la trace 
Du songe qui le poursuivait. • 

Longtemps , aux genoux du pocte , 
Les yeux levés elle resta ; 
Puis , timide et baissant la tête , 
Elle prit sa lyre et chanta : 



ft tforace , tu m'avais choisie 

Pour mettre mon nom dans tes vers , 

Et ta divine poésie 

M'a fait connaître à l'univers. 

Mais j'ai de ton àme inquiète 
Sondé les replis ténébreux : 
L'amour ne t'a pas fait poète; 
La muse t'a fait amoureux. 

C'est elle seule qui t'inspire 
Les vers écrits en mon honneur ; 
Quand mon nom frémit sur ta lyre , 
Le sien palpite dans ton cœur. 



254 GUSTAVE NADAUD. 

Tu bUimes mon indifférence , 
Et tes yeux s'éloignent de moi , 
Tu chantes les maux de l'absence, 
Quand je suis seule auprès de toi. 

Et si je te disais : « Horace, 

» Jette les vers que tu m'as faits , 

» Et prends mon amour en leur place , » 

Horace, tu refuserais. 

Poète , tu places la gloire 
Au-dessus de tes amitiés, 
Et tu n'as pas gardé mémoire 
Que je meurs d'amour à tes pieds. » 

Pendant la triste mélodie, 
Horace était resté, distrait : 
Il faisait des vers à Lydie , 
Tandis que Glycère pleurait. 



LE VIEUX TELEGRAPHE. 

Que fais-tu , mon vieux télégraphe , 
Au sommet de ton vieux clocher. 
Sérieux comme une épitaphe. 
Immobile comme un rocher? 
Hélas! .comme d'autres peut-être, 
Devenu sage après la mort. 
Tu réfléchis, pour les connaître. 
Aux nouveaux caprices du sort. 



CHANSONS. 255 



C'est que la vie est déplacée ; 
Les savants te l'avaient promis , 
Et toute royauté passée 
N'a plus de flatteurs ni d'amis. 
Autrefois, tu faisais merveille, 
Et nous demeurions toitt surpris 
De voir, en un seul jour, Marseille 
Envoyer deux mots à Paris. 

Tu fus l'énigme de notre iige ; 
Nous voulions , enfants curieux , 
Deviner ce muet- langage 
Qui semblait le parler des dieux, 
Lorsque tes bras cabalistiques 
Lançaient à l'horizon blafard 
Les mensonges diplomatiques 
Interrompus par le brouillard. 

Maintenant, en une seconde. 
Le Nord cause avec le Midi ; 
La foudre traverse le monde 
Sur un brin de fer arrondi. 
L'esprit humain n'a point de halte. 
Et tu restes debout et seul , 
Ainsi qu'un chevalier de Malte , 
Pétrifié dans son linceul. 

Tu te souviens des dihgences 
Qui roulaient jadis devant nous , 
Portant écohers en vacances. 
Gais voyageurs, nouveaux époux. 
Tu ne vois plus , au clair de lune , 
Aux rayons du soleil levant , 



253 GUSTAVE NADAITD. 

Passer tes sœurs en infortune , 
Qui jetaient leur poussière au vent. 

Ainsi s'éteignent toutes choses 
Qui florissaient au temps jadis ; 
Les effets emportent les causes : 
Les abeilles sucent les lis. 
Ainsi chaque règne décline , 
Et les romans de Tan dernier, 
Et les jupons de crinoline, 
Et les astres de Leverrier. 

Moi , je suis un pauvre trouvère 
Ami de la douce liqueur ; 
Des chants joyeux sont dans mon verre ; 
J'ai des chants d'amour dans le cœur. 
Mais à notre époque inquiète 
Qu'importent l'amour et le vin ? 
Vieux télégraphe , vieux poète , 
Vous vous agiteriez en vain. 

Puisque le destin nous rassemble , 
Puisque chaque mode a son tour, 
Achevons de mourir ensemble 
Au sommet de ta vieille tour. 
Là , comme deux vieux astronomes , 
Nous regarderons fièrement 
Passer les choses et les hommes , 
Du haut de notre monument. 



CHANSONS. 25T 



MA SOEUR. 

L*ainitié n*est pas aussi tendre ; 
L'amour n'a pas tant de douceur; 
O vous qui n'avez pas de sœur, 
Vous ne pouvez pas me comprendre. 

Pourquoi vous dirais-je son nom? 
Des lettres vous la peindraient-elles? 
Sans doute il en est de plus belles ; 
En est-il de meilleures?... Non ! 

Elle est pour moi la souvenance, 
Le parfum du pays natal; 
Son sourire est un pur cristal -• 
Où se réfléchit notre enfance. 

De nos plaisirs , qu'elle confond , 
Ma part est toujours la meilleure; 
Le souci léger qui m'effleure 
Est pour elle* un chagrin profond. 

L'amitié n'est pas aussi tendre. 
L'amour n'a pas tant de douceur ; 
O vous qui n'avez pas de sœur, 
Vous ne pouvez pas me comprendre. 

On se découvre à son aspect; 
Nul regard impur ne la blesse ; 
Honorée avant la vieillesse. 
Elle commande le respect. 



17 



258 GUSTAVE NADAUD. 

Elle est mon soutien et mon juge ; 
Dans son cœur j'ai placé ma foi , 
Dans sa conscience, ma loi. 
Et dans sa bonté, mon reftige. 

Celle dont j'aime à vous parler, 
G*est ma sœur ou bien c'est la vôtre , 
Car, que je chante l'une ou l'autre, 
Elles doivent se ressembler. 

L'amitié n'est pas aussi tendre , 
L'amour n'a pas tant de douceur; 
vous qui n'avez pas de sœur, 
Vous ne pouvez pas me comprendre. 



LES RUINES. 

Quand le soleil se lève à l'horizon , 
On voit, là-haut, sur la. colline, 
Parmi le lierre et le gazon , 

La ruine. 
Le matin , d'un rayon joyeux , 
L'éclairé de la base au faîte ; 
Le voyageur lève les yeux , 

Et s'arrête. 

Bravons la ronce et l'églantier ; 
Il faut gravir l'àpre sentier 
Qui serpente autour de la butte ; 
On aime à fouler sous ses pies 



CHANSONS. 259 

Ces vieux murs , Titans foudroyés , 
Org^ueilleux encor dans leur chute. 

L'œil s'arrête sur ces débris ; 
Mais vainement sont-ils meurtris 
Par d'impitoyables fougères ; 
L'esprit reconstruit le passé; 
Le vieux château s'est redressé 
Sur ses souvenirs légendaires. 

Les chevaux piaffent dans la cour ; 
Le cor sonne ; la meute accourt ; 
Le pont s'abaisse; allons, en chasse! 
Piqueurs, découplez les limiers; 
Voici venir les chevaliers 
Et la châtelaine qui passe. 

Ah ! pourquoi le cœur ne peut-il 

Renouer de même le fil 

Des illusions passa{(ères? 

Ce ne sont pas les châteaux seuls 

Qui portent les sombres linceuls 

Tissus de mousse et de fougères ! 

Mais n'entends-je pas une voix 
Qui m'apporte, au travers des bois. 
Une note plaintive et douce? 
Un éclair se fait dans la nuit; 
Tout le passé se reconstruit; 
Arrachons le lierre et la mousse ! 

Là-bas sont les pays plus doux ; 

L'heure a sonné le rendez-vous; 

il. 



260 GUSTAVE NADAUD. 

îîoiis sommes deux et le jour baisse. 
Dieu nous mesure les instants : 
O la jeunesse du printemps! 
O le printemps de la jeunesse! 

• 

Quand le soleil se couche à Thorizon , 
On voit, là-haut, sur la colhno, 
Parmi le lierre et le gazon , 

La ruine. 
Le soir pâle et mystérieux 
De fantômes peuple l'espace , 
Et le voyageur sérieux 

Rêve et passe. 



LA MÈRE GODICHOX 

Qu'on fasse sauter le bouchon , 
Qu'on empUsse mon verre ! 
Il faut chanter la mère , 
La mère Godichon. 

Je ne l'ai pas connue 
Alors qu'elle avait dix-huit ans , 
Voih'i bien longtemps. 

Elle était ingénue, 
A ce qu'elle disait, du moins, 

L'étant un peu moins. 
On n'a jamais connu son père, 
Et c'est facile à concevoir; 
Sa mère devait le savoir, 
Mais on ne savait pas sa mère. 



CHANSONS. 2GI 

Qu'on fasse sauter le bouchon , 
Qu'on emplisse mon verre! 
Il faut chanter la mère , 
La mère Godichon. 

On prétend en Provence 
Qu'elle naquit aux pays froids, 
La Flandre ou l'Artois; 

Mais, dans le Nord, on pense 
Qu'elle était des climats plus chauds , 

D'Arles à Bordeaux. 
Ses yeux accusaient la Gascogne , 
Ses cheveux le pays lorrain , 
Son embonpoint les bords du Rhin , 
Et son teint fleuri la Bourgogne. 

Qu'on fasse sauter le bouchon , 

Qu'on emplisse mon verre! 

Il faut chanter la mère , 

La mère Godichon. 

» 
Pour rester ferme et libre 

Dans sa vie et dans ses amours, 

Elle tint toujours 
Son cœur en équiUbre : 
Au lieu d'avoir un amoureux , 

Elle en avait deux. 
Le mariage est une épreuve 
Dont toujours elle se moqua ; 

Elle resta fille jusqu'à 

Jusqu'à ce qu'elle devînt veuve. 

Qu'on fasse sauter le bouchon , 
Qu'on emplisse mon verre ! 



262 GUSTAVE NADAUD. 

Il faut chanter la mère , 
LamèreGodichoD. 

Il fallait voir la belle 
Dég^ustant un joyeux repas 
Qu'on ne payait pas; 

A peine trouvait-elle 
Le temps de placer quatre mots. 

Même des plus gros. 
Et l'on n'aurait jamais pu dire, 
Quand ses deux lèvres s'entr'ouvraient. 
Si sa bouche et ses dents voulaient 
Chanter ou baiser, boire ou rire. 

■ 

Qu'on fasse sauter le bouchon , 
Qu'on emplisse mon verre ! 
Il faut chanter la mère , 
La mère Godichon. 

Elle passa sa vie 
A s'affoler de tous les fous ; 
Nous le sommes tous ; 

Elle eût été ravie 
D'atteler ensemble à SO0 char 

Le Turc et le Gzar. 
Elle veut prendre un jour la peine 
De conquérir le genre humain; 
Mais elle se perd en chemin , 
Car un gendarme la ramène. 

Qu'on fasse sauter le bouchon , 
Qu'on emplisse mon verre ! 
Il faut chanter la mère, 
La mère Godichon. 



CHANSONS. S63 



Que devint-elle ensuite? 
Les auteurs le plus en crédit 

Ne l'ont jamaifi dit. 
J'ai mis h sa poursuite 
Les savants de nos instituts , 

Et tous se sont tus. 
Mais une matrone allemande , 
Que je consultais sur ce point , 
M'a dit : « Ne cherchez pas plus loin ; 
Voici la fin de la lég^ende : 

Qu'on fasse sauter le bouchon , 
Qu'on emplisse mon verre ! 
Il faut chanter la mère , 
La mère Godichon. » 



MONSIEUR DE LA CHANCE. 

L'autre soir, monsieur De la Chance , 
Un joueur qui gagpnait toujours, 
S'endormit ayant fait d'avance 
Sa prière de tous les jours : 

« Mon Dieu , vers moi daignez descendre ; 
J'ai bien des titres au porteur : 
Faut-il les garder ou les vendre? 
Conseillez-moi , mon bon Seigneur. » — 

« Me voici ! » dit une \<n% forte; 
Et le dormeur, se soulevant , 
Vit se dresser devant sa porte 
Un mort qui paraissait vivant. 



26V GUSTAVE NADAUD. 

« Qui va là? — Palsembleu , mon maître , 
Dit le spectre d'un ton strident, 
Tu ne veux pas me reconnaître? 
Nous sommes frères cependant. 

— Mais ton nom? — Voilà bien les hommes ! 
N'as-tu pas, d'après mes rapports, 
Encaissé d'assez fortes sommes 

Sur les primes et les reports? 

J'étais ton ami véritable; 
C'est moi qui dirigeais ton jeu. 

Il faut bien que je sois le diable 

Car je ne suis pas le bon Dieu. 

— Qui, toi, Satan? arrière, arrière! 
Je suis loyal et bon chrétien ; 

Je fais tous les soirs ma prière ; 
J'ai tout payé, je ne dois rien. 

— Ha , ha ! nous passons la mesure : 
J'ai des amis, bel innocent, 

Qui font ce qu'on nomme l'usure 
Pour gagner dix écus sur cent. 

Ici , la chose est différente : 
Ton argent, que je gouvernais. 
T'en rapportait de vingt à trente : 
Tu vois bien que tu me connais! » — 

Alors, le pauvre De la Chance 
Se signait et tendait lés bras : 
« Si j'ai péché, c'est ignorance; 
Mon Dieu, ne m'abandonnez pas! 



CliAiNSOiNS. 205 



Pour toi, je ne veux plus t'entendre; 
Va-t'en , démon ! . . . Un mot pourtant 
Faut-il garder ou faut-il vendre? 
— A la bonne heure! » dit Satan. 



LA FILLE DE L'AMOUR. 

On n*a jamais bien su comment 

Vous êtes venue en ce monde; 

Mais on sait, du premier moment. 

Que vous êtes vermeille et blonde , 

Que votre taille est faite au tour, 

Que vos grands yeux s'ouvrent pour plaire. 

Vous êtes fille de l'AmcJur; 

Méfiez-vous de votre père. 

Moins de saveur ont les fruits doux , 
Moins d'incarnat les fleurs écloses ; 
On n'a rien ménagé pour vous ; 
Vos parents ont bien fait les choses. 
Le printemps doit, à son retour. 
Saluer votre anniversaire ; 
Vous êtes fille de l'Amour; 
Méfiez-vous de votre père. 

Votre père est un vieux chasseur 
Qui respecte peu les novices ; 
Ses yeux affectent la douceur ; 
Sa bouche est pleine d'artifices. 
Si vous l'hébergez un seul jour, 



266 GUSTAVE NADAUD. 

Il devient votre héte ordinaire. 
Vous êtes fille de l'Amour ; 
Méfiez-vous de votre père. 

Voici venir l'été vermeil ; 
Le pré verdit , le bois est sombre 
Craignez les ardeurs du soleil , 
Et fuyez les dangers de l'ombre. 
Tout chante au terrestre séjour; 
Ne maudissez pas votre mère — 
Vous êtes fille de l'Amour; 
Méfiez-vous de votre père. 



LETTRE 

d'un lÊTUDIANt A UNB ^TUDIAWTR. 

Je t'ai promis 9 petite folle, 
De t' écrire au moins une fois 
Avant ma rentrée à l'école ; 
J'obéis toujours, tu le vois. 

Que te dirai-je? Que je t'aime.... 
Méchante , vous le savez bien. 
Puis , tu me répondrais de même , 
Et cela ne prouverait rien . 

Parlons plutôt de mon voyage : 
Je m'amuse comme un enfieint; 
Je suis chez mon osnde-héritage 
De qui tu rêves si souvent. 



CHANSONS. 267 

Toi qui n'as jamais, que je pense « 
Dépassé Saint-Gloud ou Pantin , 
Tu te figures que la France 
N'existe qu'au pays Latin. 

Détrompe-toi , ma bonne amie , 
La province a des habitants 
Qui vivent avec bonhomie. 
Et qui sont toujours bien portants. 

Ils ont un soleil mag[nifique, 
Un air pur, un vaste horizon; 
Depuis que le printemps abdique, 
L'automne est la douce saison. 

Je vois d'ici des paysages 
Gomme on en peint dans les tableaux ; 
Les prés , les bois et les villages 
Posent exprès sur les coteaux. 

Là-haut , la butte aride et sèche ; 
J'y chasse , sans savoir pourquoi ; 
Là-bas , la rivière où je pèche , 
Ce qui me fait penser à toi. 

Puis , c'est une saveur champêtre 
Qui semble sertir du terroir; < 
Des paysans , sans me connaître , 
En passant, me disent bonsoir. 

Tu ne te doutes pas des choses 
Que l'on peut apprendre en courant : 
Sais-tu ce qui produit les roses? — 
Des rosiers. — Cela te surprend ; 



£<:j GUSTAVE NADAUD. 

Car tu n'as jamais lu Malherbe , 
Ni BufFon, ni monsieur Cousin. 
On fait le foin avec de Tlierbe , 
Et le vin avec du raisin. 

. Une autre chose que j'admire, 
Ce sont les moulins : c'est charmant ; 
Cela tourne à mourir de rire ; 
On n'a jamais bien su comment. 

Il faut que je te dise encore 
Que je suis vivement épris 
D'une étrangère : c'est l'aurore , 
Qu'on n'a jamais vue à Paris. 

Ce matin, près de la rivière, 
Je marchais, un livre a la main; 
J'ai découvert une chaumière 
Où ne conduit aucun chemin; 

Un toit de mousse et de verdure , 
Étroit pour un , large pour deux ; 
Un nid construit par la nature 
Pour abriter un couple heureux. 

Et je me disais que la vie 
Y pourrait être douce un jour, 
Pour peu que ma philosophie 
Se parfumât de ton amour. 

Et voilà les rêves que j'aime. 
En attendant les jours frileux , 
Et ma chambrette du cinquième 
Et le cours de Duranton deux. 



C H AN SOIS s. 2(59 

Adieu, ma chatte; sois bien so(je, 
Tiens tout ce que tu m'as promis , 
Et réponds à mon griffonnage 
En me parlant de nos amis. 

Adieu , je t'embrasse à pincettes 
Sur ton col blanc , sur ton œil noir, 
Et surtout sur les deux fossettes 
Qui m'ont pris mon cœur, un beau soir. 



REPONSE 

DE l'ÉTUDIANTR a l'I^TUDI A .\T. 

Mon bon ami , je prends la plume 
Qui restait h mon vieux chapeau , 
Et, pour écrire ce volume, 
Je la taille avec ton couteau. 

Tu me demandes des nouvelles 
De nos amis — Ne sais-tu pas 
Que les oiseaux ont pris leurs ailes. 
Et que je suis seule ici-bas? 

L'an dernier, le jour de ta fcte , 
Tu me menas à l'Odcon 
Pour applaudir le drame honnête 
De tes amis Paul et Léon ; 

Et l'on joua la pauvre pièce 
Devant trois polytechniciens , 
Treize claqueurs, une négresse, 
Et puis nous deux ; tu t'en souviens? 



270 GUSTAVE NADAUD. 

Voilà , mon cher, l'image exacte 
De notre Paris si changeant; 
Je demande le cinquième acte , 
Ou qu'on me rende nion argent ! 

On ne reconnaît plus personne ; 
Quelques familles d'Albion 
S'en vont regarder la Sorbonne, 

Ou visiter le Panthéon. 

• 

Berthe, en ce moment , se repose 
Chez ses parents , dans un château ; 
C'est en- Auvergne, je suppose : 
Elle a deux oncles porteurs d'eau. 

Clara, tu sais, celle qui boite, 
Cherche en Espagne le Pérou ; 
Angèle est sur la rive droite , 
Clarisse est on ne sait pas où. 

Enfin , nos meilleures amies 
De leur mieux savent s'arranger; 
Elles font des économies 
Sur la province et Tétranger. 

Et moi, je reste et je travaille, 
En comptant les nuits et les jours; 
Je me fais un chapeau de paille.... 
Que dis-je? un chapeau de velours. 

Ce matin, j'ai vu Marguerite ; 
Sur ton compte je m'alarmais ; 
Elle a fait une réussite ; 
Les cartes ne mentent jamais. 



GUAINSONS. 271 

Venez , monsieur, que l'on vous g[ronde ! • 
Je voyais clairement là-bas 
Certaine demoiselle blonde 
Qui me causait bien du tracas. 

Le carreau perd , le trèfle gagne ; 
L'as de pique est bien négligent; 
Cœur... c'est un homme de campagne 
Qui doit m'envoyer de l'argent. 

D'ici, moi, je ne puis connaître 
Quel est ce campagnard charmant ; 
Cherche qui cela pourrait être, 
Et dis-le-moi très-promptement. 

On a beau rester sage et sobre , 
On a sa table et son loyer; 
Tu sais que le terme d'octobre 
Est toujours le diable à payer. 

J'ai d'autres choses à te dire; 
Mais tu vas être bien contrit ; 
Je n'oserais jamais écrire 
Tout ce qui me vient à l'esprit. 

Aussi, mon ange, j'y renonce, 
Pour ne pas flatter mon prochain. 
Songe que j'attends ta réponse 
Avant le huit du mois prochain. 

Adieu, laisse là ta rivière. 

Ton foin , ton oncle , et pense à moi ; 

Si tu possèdes la chaumière , 

Le cœur est ici tout à toi. 



272 GUSTAVE NADAUD. 

Ma main a besoin de la tienne ; 
Je fais des rêves absorbants.... 
Si tu passes par Saint-Étienne, 
Apporte-moi quelques rubans. 



MA VOISINE. 

Tous les matins, je vous vois, 
Et j'entends de votre voix 
La mélodie argentine ; 
Au doux bruit de vos chansons 
Vous éveillez vos pinsons. 
Bonjour, ma voisine. 

Si vous demeurez si haut. 
Sans doute c'est qu'il vous faut 
De l'air pour votre poitrine ; 
Et, sans fatiguer vos yeux, 
Vous pouvez travailler mieux. 
Bonjour, ma voisine. 

Vos doigts courent diligents 
Sur la soie aux tons changeants, 
Sur la blanche mousseline. 
Vous n'en conserverez rien ; 
L'indienne vous va si bien ! 
Bonjour, ma voisine. 

Us ne sont pas faits pour vous , 
Les bahuts, ni le« bijoux, 



CHANSONS. 273 

Ni les vases de la Chine. 
V^otre opulence est ailleurs : 
Venez arroser vos fleurs. 
Bonjour, ma voisine. 

Ne croyez pas le miroir 
Qui dit que votre œil est noir, 
Et que votre taille est fine ; 
Comment peut-il le savoir, 
Si vous n'allez pas y voir? 
Bonjour, ma voisine. 

Le jour commence à baisser : 
Les plaisirs vont commencer. 
Et la ville s'illumine. 
Faites des rêves heureux ; 
Gardez-vous des amoureux. 
Bonsoir, ma voisine. 



LE VALLON DE LA JEUNESSE. 

Un voyageur poudreux et las 
De la montagne atteint le faite ; 
H fait encore quelques pas, 
Puis s'assied, et tourne la tétc. 
Le coteau, si rude au départ. 
Devant ses yeux fuit et s'abaisse . 

Embrassons encor d'un regard 
Le vallon de notre jeunesse. 



18 



274 GUSTATE MÀDAUD. 

Cent précipices ont en Tain 
Interrompu sa nuurche sûre ; 
Où s'ouvrait un larg^ rayin , 
Il ne voit plus que la verdure. 
Le torrent qui tombe au hasard 
De son murmure le caresse. 

Embrassons encor d'un regard 
Le vallon de notre jeunesse. 

Ah ! qu'ils sont doux au souvenir. 
Les jours rapides du voyage ! 
C'est quand les feuilles vont jaunir 
Qu'on sent la douceur de l'ombrage. 
Les amours ont bien quelque part 
Marque leur passagère ivresse. 

Embrassons encor d'un regard 
Le vallon de notre jeunesse. 

« Encore y encor quelques instants, 

Dit-il , la fatigue m'accable. 

— Non , marche , marche , dit le Temps , 

Poursuis ta route infatigable. » 

L'air est plus froid ; il se fait tard : 

Voici le soir de la vieillesse. 

Embrassons d'un dernier regard 
Le vallon de notre jeunesse. 



CHANSONS. Î75 



LA VIE MODERNE. 

Yois-tii, là -bas, le tourbillon 
Qui , dans sa course échevelée , 
Trace ce flamboyant sillon 
A travers mont, plaine et vallëe? 
Flamme et fumée, éclat et bruit 9 
S'éteindront sans laisser de trace : 
Sais-tu quel est ce char qui fuit? 
C'est ton existence qui passe I 

Oui , le temps a doublé son cours ; 
L'humanité se précipite ; 
Tous les chemins deviennent courts, 
L'Océan n*a plus de limite. 
La vie était longue autrefois ; 
Sur la pente elle est entraînée ; 
Nous vivons plus dans un seul mois 
Que nos aïeux dans une année. 

La nature avait des poisons, 
Le' génie humain les révèle; 
Il arrache aux vieux horizons 
Une perspective nouvelle ; 
Il a d'invisibles moteurs , 
Des agents subtils , des essences 
Qui savent calmer nos douleurs 
Ou décupler nos jouissances. 

Les fleurs n'ont plus besoin d*étë; 

Les fruits n'attendent plus l'automne ; 

iS. 



276 GUSTAVE NADAUD. 

Ce que le sol n*a pas porté, 
L'industrie active le donne. 
Nous avons fait de nos loisirs 
La mer et le ciel tributaires ; 
Nos appétits et nos plaisirs 
Épuisent les deux hémisphères. 

Mais a peine respirons-nous 
Dans cette course haletante ; 
La vapeur nous emporte tous 
Debout sur la machine ardente. 
L'essieu se fati{jue et se rompt, 
. Usé , vaincu par la distance ; 
Ainsi bientôt se briseront 
Les ressorts de notre existence. 

L'aiguille avance ; soyons prêts ! 
Nous mourrons vieillis avant l'âge ; 
Nos fils nous suivront de plus près 
Dans le vertigineux voyage. 
Ils auront la vie, à leur tour, 
Plus rapide encore et meilleure ; 
Ce que nous usons dans un jour, 
Ils répuiseront dans une heure. 

O le terrible enseignement ! 
Songes-y : l'instant est suprême. 
Où trouveras-tu le moment 
De te recueillir en toi-même? 
Beau voyageur, tu vas partir : 
As-tu pris le soin de bien vivre , 
Ou le temps de te repentir ? 
Le convoi passe : il faut le suivre ! 



CHANSONS. 277 



Vois-tu , là-bas , le tourbillon 
Qui , dans sa course échevelëe , 
Trace ce flamboyant sillon 
A travers mont, plaine et vallée? 
Flamme et fumée, éclat et bruit, 
S'éteindront sans laisser de trace : 
Sais-tu quel est ce char qui fuit? 
C'est ton existence qui passe ! 



LE POT DE VIN. 

Quatre amis faits pour se comprendre , 

Quatre financiers hasardeux , 

Se rencontrèrent, et l'un d'eux 

Dit aux autres : « Qu'allons-nous prendre? 

— De la groseille, dit Godin. 

— Une glace, dit Gourgandin. 

— De l'eau, murmura Cafardin. 

— Un pot de vin ! cria Ficelle. 

Qu'on le vide jusqu'à la fin , 
Le pot de vin. 
C'est de l'or qu'il recèle ; 
Ruisselle , 
Or potable du pot de vin ! » 

Dans un large vase d'albâtre 
Le doux nectar fut apporté : 
« Messieurs , point de rivalité ; 
Chacun sa part, nous sommes quatre. 



978 GUSTAVE NADAUD. 

— Aux chemins de fer ! dit Godio • 

— Aux omnibus! dit Gourgandin* 

— Aux gaz ! soupira Cafiirdin, 

— A nos clients ! cria Ficelle. 

Qu'on le vide jusqu'à la fin , 
Le pot de vin. 
C'est de l'or qu'il recèle ; 
Ruisselle , 
Or potable du pot de vin ! » 

« 

Pour faire bavarder les hommes , 
Rien de tel que le vin doré. 
Quand chacun en fut saturé : 
« Il faut convenir que nous sommes 
Des gens habiles , dit Godin . 

— Intelligents, dit Gourgandin. 

— Heureux, hasarda Cafardin. 

— Des fripons, s'écria Ficelle. 

Qu'on le vide jusqu'à la fin , 
Le pot de vin» 
C'est de l'or qu*il recèle ; 
Ruisselle , 
Or potable du pot de vin ! » 

Il ne restait plus qui^ la lie : 
a Allons , messieurs , il faut finir, 
Buvons pour la soif à venir. 
Et que la coupe soit remplie ! 

— Quand nous verrons-ttous? dit Godi»» 

— En quel endroU? dit Gomrgiwdiii. 

— Je n'en sais rien, dit CaCwrdiB. 

— Je le 9am bien, cria Ficelle. 



CHANSONS. 

Qu'on le vide jusqu'à la fin , 
Le pot de vin. 
C'est de l'or qu'il recèle ; 
Ruisselle , 
Or potable du pot de vîb ! » 



tr^ 



L AIMABLE VOLEUR. 

• 

Pardon , monsieur le voyageur, 
Vous manquez un peu de prudence 
A passer seul, la nuit, sans peur, 
Dans un bois où plus d'un voleur 
Fixe, dit-on, sa résidence. 
Si Ton vous attaquait ici , 
Vous pourriez bien crier merci. 
Sans être Mandrin ni Cartouche, 
On vous tûrait comme une mouche. 
Si vous pouviez prendre le temps 
De m'accorder quelques instants , 
Nous causerions là, sur la route. 
D'ailleurs , j'ai là deux pistolets 

— Oui , je les vois , retirez-les 

Parlez, monsieur, je vous écoute. 

— Ah! vouô me faites trop d'honneur; 
Merci , monsieur le voyageur. 

Pardon , monsieur le voyageur : 
Vous voyez quelle est ma toilette ; 
Je nëghge trop ma santé ; 
Je sors , l'hiver comme l'été , 
Avec une simple jaquette. 



280 GUSTAVE NADAUD. 

Si Ton m'ofFrait un habit neuf, 
Doublé de soie, en drap d'Elbeuf , 
Un manteau garni de fourrures , 
De bonnes et fortes chaussures, 
Du linge fin , j'y tiens beaucoup, 
Pour vivre au bois, on n'est pas louj), 
Mon Dieu, je changerais de mise.... 
D'ailleurs, j'ai là deux pistolets 

— Oui, je les vois, retirez-les 

Voici la clef de ma valise. 

— Ah! vous me faites trop d'honneur; 
Merci , monsieur le voyageur. 

Pardon , monsieur le voyageur ; 
Je ne tiens pas à la fortune ; 
J'ai là quelques propriétés : 
La route où vous vous arrêtez, 
Et des forêts au clair de lune. 
J'ai lu dans plus d'un bon auteur 
Que l'or ne fait pas le bonheur, 
Et Bias trouvait qu'en voyage 
On a toujours trop de bagage. 
D'aucuns en sont embarrassés; 
D'autres n'en ont jamais assez. 

Quand j'ai soif, je vais à la source 

D'ailleurs, j'ai là deux pistolets 

— Oui, je les vois, retirez-les 

Voulez-vous accepter ma bourse? 

— Ah! vous me faites trop d'honneur; 
Merci, monsieur le voyageur. 

Pardon , monsieur le voyageur : 
Ici , nous n'avons pas de cloche ; 



CHANSONS. £81 

On n'a jamais bien su pourquoi 

Des philosophes tels que moi 

N'ont pas de montre dans leur poche. 

Des astres nous savons le cours; 

Mais les jours sont plus ou moins courts, 

Et, pour rentrer dans sa demeure, 

On aimerait à savoir l'heure. 

Si, par hasard, au coin d'un bois, 

Il me tombait entre les doigts 

Un chronomètre de rencontre 

D'ailleurs, j'ai là deux pistolets 

— Oui , je les vois , retirez-les 

Pourrais-je vous offrir ma montre? 

— Ah! vous me faites trop d'honneur; 
Merci, monsieur le voyageur. 

Pardon, monsieur le voyageur : 
Un mot encore, et je vous quitte. 
Grâce à moi , d'un cas imprudent 
Vous vous tirez sans accident; 
Souffrez que je vous félicite. 
Quoi qu'en disent les dégoûtés , 
La vie a quelques bons côtés ; 
Je vous la laisse saine et sauve; 
Monsieur, l'occasion est chauve. 
Pressez-moi donc sur votre cœur 

En m'appelant votre sauveur 

Si toutefois c'est votre envie 

D'ailleurs, j'ai là deux pistolei:s 

• — Oui, je les vois, retirez-les 

C'est à vous que je dois la vie. 

— Ah ! vous me faites trop d'honneur; - 
Adieu , monsieur le voyageur. 



282 GUSTAVE NADÂUD. 



LES HEUREUX VOYAGEURS. 

Agitez vos houppes de laine , 
Secouez l'or de vos grelots poudreux. 

Chevaux de montagne et de plaine 
Qui conduisez des couples amoureux ! 

Nous sommes deux dans la nature , 
Nous sommes deux qu'unit un doux penchant , 

Et nous courons à l'aventure 
Après l'aurore et le soleil couchant. 



C'est le romanesque voyage, 
Le grand projet longtemps élabore; 

Sur notre front pas un nuage « 
Pas un souci dans le ciel azuré! 

Plus près , ma nouvelle épousée ; 
Prends sur mon sein la place que je veux ; 

Que ton épaule soit posée 
Sur ce coussin qui sied à tes cheveux. 

Ouvre les yeux , lève la tête ; 
Prends mes baisers, prends, tu me les rendras. 

Que le passant naïf s'arrête 
A regarder le collier de nos bras. 

Ne cache pas la violence 
De ce désir que ton regard trahit; 

Qu'il éclate avec insolence ; 
Que les jaloux en pleurent de dépit 1 



CHANSONS. 283 

Mais non ! que le vent leur envoie 
Quelques parfums dérobés à nos fleiurs , 

Avec une part de la joie 
Dont le trop plein s'épanche de nos cœurs. 

Soyez heureux par notre faute , 
Indifférents qui passez près de nous; 

-Que notre bonheur soit votre hôte ; 
A son foyer vous vous chaufiFerez tous ! 

Où portes-tu tes rêveries , 
Vieux laboureur jaloux de tes voisins? 

Que l'eau visite tes prairies; 
Que le soleil fréquente tes raisins ! 

Salut à la laitière blonde ! 
Gomment, si tard, traversez-vous les bois? 

Que votre vache soit féconde , 
Et que son lait sème l'or sous vos doig^ ! • 

Salut au postillon rapide , 
Au voiturier sur son siège endormi! 

Bonsoir, berger, sorcier candide , 
Regarde -nous avec un œil ami. 

Bonsoir, les fillettes rieuses , 
Les beaux garçons ; regardez donc ici , 

Vous, inquiets, vous, curieuses.... 
Nous nous aimons; vous aimerez aussi. 

Et vous, fleurs des champs, fleurs des villes. 
Blés frémissant au souffle des vents doux. 

Arbustes aux tiges mobiles , 
N'avez-vous pas vos amours comme nous? 



284 GUSTAVE NADAUD. 

ma charmante , écoute , écoute ; 
Comme le ciel, ma raison est en feu... 

Que vois-je?. . . Au détour de la route , 
Un mendiant.... Arrêtons- nous un peu; 

Et que longtemps il se souvienne 
Des voyageurs joints par un doux penchant, 

Qui mirent leur main dans la sienne , 
I3a jour d'été, par le soleil couchant. 

Agitez vos houppes de laine; 
Secouez l'or de vos grelots poudreux, 

Chevaux de montagne et de plaine 
Qui conduisez des couples amoureux! 



LA VIGXE VENDANGEE 

Trois jours le raisin a bouilH 
Au sein de la cuve profonde. 
Le vigneron lâche la bonde , 
Et le vin brûlant a jailli. 
Enfants, votre épaule est chargée 
Du plus précieux des fardeaux ; 
Allez ; remplissez les tonneaux ; 
La vigne est vendangée. 

Laissez faire le vin nouveau ; 
Il travaille encore et fermente , 
Rejetant sa lave écumante 
Et baissant son propre niveau. 



CH AN s OINS. 285 



Il se purge de nos souillures ; 
Comme le cœur loyal et sain , 
Il sait repousser de son sein 
Les écumes impures. 

O vin ! un jour tu partiras 
A travers les mers azurées , 
Pour porter aux froides contrées 
Un rayon de nos doux climats. 
Ainsi , l'œil vif et le pied leste , 
S'en vont les voyageurs joyeux ; 
Ils font en chantant leurs adieux ; 
C'est la douleur qui reste. 

.]'ai voulu seul et d'un pas lent ' 
Revoir la vigne dépouillée ; 
Une brume froide et mouillée 
L'enveloppait d'un crêpe blanc. 
C'était une mère privée 
Des bruns enfants qu'elle allaitait; 
L'oiseau qui dans le bois chantait 
A perdu sa couvée ! 

Pourquoi faut-il entretenir 
La blessure qu'on sait mortelle ? 
Toujours une douleur nouvelle 
Ramène un ancien souvenir. 
C'est elle encor, mais bien changée ; 
Nos saisons n'ont pas de retour. 
Envolez-vous, mes chants d'amour : 
La vigne est vendangée. 



286 GUSTAVE NADAUD. 



LE CIGARE. 

J*aime à fumer, je le confesse; 
Un cig^are me rend heureux : 
Il est ma meilleure maîtresse ; 
Il est Tami de ma paresse , 
Et je suis souvent paresseux* 

Viens donc , mon fidèle cig[are , 
Mon compagption silencieux ; 
Que par toi ma raison s'ëgare 
En des pensers capricieux. 

Que j'aime à suivre ta fumée, 
Tantôt sous un feuilla{«e vert , 
Tantôt , dans ma chambre fermée , 
Auprès de la bûche enflammée , 
Cette verdure de l'hiver. 

D^ns chaque flocon qui s'élève 
Pour s'étendre et s'évanouir, 
Je vois se balancer un rêve , 
Et rêver, n'est-ce pas jouir? 

N'est-ce pas une douce chose 
De hausser son esprit aux cieux , 
De voguer sans suite et sans cause , 
Dans cet horizon blanc et rose 
Qu'on ne voit qu'en fermant les yeux? 

Ah ! respirer par la pensée 
Et vivre par les sentiments , 



CHANSONS. Î87 



Ce n'est pas là chose insensée : 
Je crois encore aux doux serments. 

Non , l'amitië n'est point un leurre , 
Ami , je connais ta vertu ; 
Que fais-tu loin de ta demeure? 
Lorsque je pense à toi , je pleure. 
Mon ami, quand reviendras^tu? 

Reviens, j'ai besoin de t'entendre 
Et j'ai besoin de te parler; 
Mais j'entends une voix plus tendre 
Qui vient ici me consoler. 

Amour, j'ai maudit ta torture , 
Je t'ai nie pour trop souffrir ; 
Ta puissance n'est que trop sûre : 
Le cœur a toujours sa blessure 
Qui se ferme pour se rouvrir. 

Mais je n'aperçois que les charmes 
Que tu livres à tes élus ; 
Tes yeux ne versent plus de larmes ; 
Ta blessure ne saigne plus. 

Tu bannis ma triste mémoire ; 
J^ crois à ce monde nouveau , 
A la vertu comme à la gloire ; 
Je crois en toi , car je veux croire 
A tout ce que le ciel fit beau. 

Volez , volez , douce fumée : 
Là-haut emportez mon espoir ; 
Ma cendre tombe consumée ; 
Mon cigare est fini. Bonsoir. 



883 GUSTAVE NADAUD. 



LES LAMENTATIOXS DIN RÉVERBÈRE, 

OU 

LE GAZ A L'INSTITUT. 

Passants, écoutez la complainte 
D'un réverbère trépassé. 
Ouvrez l'oreille au glas qui tinte, 
Et saluez une âme éteinte 
D'un requiescai in pace. 

Nous étions encore cinq frères, 
Cinq invalides, cinq débris; 
Nous nous abritions sous nos verres , 
Pour nous cacher, vieux réverbères, 
Au centre du nouveau Paris. 

C'était à l'Institut de France; 
Nous y vivions obscurément. 
Dans la naïve confiance 
Que l'égide de la science 
Couvrirait notre monument. 

Les vieilles croyances sont mortes ; 
Les dieux païens n'ont plus d'autels. 
Esprit moderne , tu l'emportes ; 
Le gaz s'avance : il bat les portes 
Du temple où sont les immortels. 

Jusque dans mon dernier asile 
Il creuse un canal souterrain ; 



CHANSONS. 2»9 



Il se glisse , hideux reptile , 
Allongeant son tuyau fossile 
Sous le parvis de Mazarin. 

Oh ! que dira rAcadëmie, 
Lorsque, sortant de son sommeil, 
Un aigle de l'astronomie 
Se verra frappé d*ophthalmie 
Aux feux d*un nocturne soleil? 

Écoute mon vœu prophétique : 
Tu périras, gaz de l'enfer. 
Supplanté , comme un empirique , 
Par quelque démon éleètrique , • 
Qu'on appellera Lucifer. 

Adieu , mon maître , mon lampiste ; 
Tu me traitas avec douceur. 
Ton office était d'un artiste ; 
Voudras-tu , pauvre Jean-Baptiste , 
Passer à l'état d'allumeur? 

Adieu; ma carrière est brisée; 
L'huile \i\ manquer au ressort; 
Ma dernièi^ç mèche est usée ; 
Qu'on me mette dans im musée 
Avec la date de ma mort 1 

Et vous, amoureux solitaires, 
Quand vous traverserez ces cours, 
Cherchant d'impossibles mystères , 
Souvenez-vous des réverbères 
Contemporains de vos amours ! 



13 



290 GUSTAVE NADAUD. 



LA CONFIDENCE. 

Tu m'as fait une confidence 
Et je t'en dois une en retour. 
Anna , ma compagne d'enfance , 
Écoute-moi sans indulgence : 
Je te parlerai sans détour. 

Ce n'est pas un amour vulgaire 
Qui pouvait surprendre mes sens ; 
Mon esprit n'est pas téméraire ; 
Et j'ai compris l'amour d'un frère 
A l'amitié que je ressens. 

Son âme est loyale et limpide ; 
Su conscience est un miroir. 
On sent une raison rigide 
Qui le maintient et qui le guide 
Dans le droit chemin du devoir. 

Il a toutes les espérances 

Que d'autres sèment devant eux ; 

Et, dans l'âge des défaillances, 

Il a consei*vé les croyances 

Qui peuplent les cœurs généreux. 

Son langage ne sait pas feindre , 

Sa parole est douce sans art. 

Ses yeux se lèvent sans rien craindre ; 

Ce qui rampe ne peut atteindre 

A la hauteur de son regard. 



CHANSONS. 291 



Un soify dans une causerie, 
Il me parla de ses parents , 
De ses amis , de sa patrie ; 
Je Técoutais tout attendrie ; 
Et j'ai senti mes yeux pleurants. 

S*il me disait un jour qu'il m'aime, 
J'en aurais un extrême effroi... 
J'en aurais un plaisir extrême , 
Et je lui répondrais de même , 
En lui disant : Pardonnez-moi I 



LA CHANSON DE GROS-PIERRE. 

Gros-Pierre chante toujours 
Quand il est à son ouvrage ; 
Or, jugez de son courage : 
Il chante le long des jours. 
Il se conte son histoire , 
Même il se fait la leçon : 
Il s'est interdit de boire ; 
Sa morale est sa chanson : 

Allons, travaille, Gros-Pierre; 

Tes petits enfisints , 

Quand ils seront grands , 
Travailleront pour leur père. 
Allons, travaille, Gros-Pierre. 

Je te dis en vérité , 

Se chante-t-il à lui-même , 

19. 



tn GUSTAVE NADAUD. 

Qu'au printemps il faut qu'on sème , 

Pour récolter en été. 

Tu sais qu'après la semaine 

Le dimanche reviendra ; 

Tu sais qu'au bout de la peine 

Le pain blanc se trouvera. 

Allons, travaille, Gros-Pierre; 
Tes petits enfants, 
Quand ils seront grands , 

Travailleront pour leur père. 

Allons, travaille, Gros-Pierre. 

Quand il partit d'ici-bas , 
Ton père fit son partage : 
Tu reçus en héritage 
Un bon cœur et deux bons bras. 
On a vu les jours se suivre , 
Parfois bons, souvent mauvais ; 
Tu ne gagnais pas pour vivre , 
Et cependant, tu vivais. 

Allons, travaille, Gros-Pierre; 
Tes petits enfants , 
Quand ils seront grands , 

Travailleront pour leur père. 

Allons, travaille, Gros-Pierre. 

Ta femme vaut un trésor ; 
Elle est économe et sage ; 
Elle soigne son ménage 
Gomme un avare son or. 
Elle a fait, coûte que coûte, 



CHANSONS. 293 

Quatre enfants jusqu'aujourd'hui ; 
Si le cinquième est en route , 
Elle aura du lait pour lui. 

Allons , travaille , Gros-Pierre ; 

Tes petits enfants , 

Quand ils seront grands , 
Travailleront pour leur père. 
Allons, travaille 9 Gros- Pierre. 

Que t'importe 4'avenir ? ' 
Ce n'est pas là ton affaire ; 
Dieu qui fait tourner la terre . 
Sait comment tout doit finir. 
Qui n'a rien n'a rien à craindre ; 
Laisse aux autres le souci ; 
Gros-Pierre, au lieu de te plaindre, 
Tu dois dire au ciel : Merci ! 

Allons, travaille, Gros-Pierre; 

Tes petits enfants , 

Quand ils seront grands , 
Travailleront pour leur père. 
Allons, travaille, Gros-Pierre, 



LES PÊCHEUSES DU LOIRET. 

Salut , la rivière aux eaux bleues , 
Au rivage sombre et discret, 
Dont le parcours compte trois lieues , 
Et que l'on nomme le Loiret. 



Î94 GUSTAVE NADAUD. 

J'étais assis là sous l'ombrage , 
Pensant je ne sais trop à quoi ; 
Je vis , à travers le fenillag^e , • 
Une barque glisser vers moi. 

Je crus y distinguer deux femmes 
Voguant sur le miroir changeant, 
Qui coupaient , au tranchant des rames , 
Le bleu céleste en grains d'argent. 

Comment et quelles étaient-elles? 
Je ne sais... Pourquoi le savoir? 
Le lieu , l'instant les faisaient belles , 
Et je ne dois pas les revoir. 

Bientôt, à la pointe d'une île 
Où le courant tourne et s'endort , 
La barque se tint immobile , 
Gomme un navire assis au port. 

£t puis , sérieuses et dignes , 
Elles prirent dans le bateau 
Deux roseaux armés de deux lignes 
Qu'elles allongèrent sur l'eau. 

Longtemps je les vis attentives 
Amorcer en vain les poissons , 
Et les ablettes fugitives 
Jouaient avec leurs hameçons. 

Oh ! quelle heure délicieuse 
Nous passâmes là tous les trois , 
Dans cette extase sérieuse 
Que donnent l'eau , l'air et les bois ! 



CHANSONS. 205 



Je voulus bâtir leur histoire , 
Je leur construisis un roman 
Dont jje n'ai pas g^ardé mémoire , 
Et que je retrouve en dormant. 

Mais, hélas! par mon imprudence, 
Une pierre dans Teau plongea ; 
Sa chute trahit ma présence ; 
Lç charme était rompu déjà. 

En me voyant elles sourirent , 
Et je leur fis , triste et confus , 
Un salut qu'elles me rendirent, 
Et qu'elles ne me rendront plus. 

Et depuis, lorsque, sur la grève, 
Près de l'eau je marche distrait , 
Je salue encore en mon rêve 
Les deux pêcheuses du Loiret. 



LE PUITS DE PONTKERLO. 

Auprès du puits la paysanne 
Arrive, sa cruche à la main. 
Le meunier monté sur son âne 
S'arrête au miheu du chemin : 
« Bonjour, la belle Marjolaine. » 

C'est dans le puits de Pontkerlo 
Qu'on va le soir puiser de l'eau. 



Î90 GUSTAVE NADAUD. 

a Bonsoir, In belle Marjolaine; 
Ne peut-on vous aider un peu? 

— Merci ; je ne crains pas la peine , 
Et j'ai deux bons bras, gprâce à Dieu. 

— Vous verra-t-on danser dimanche? » 

C'est dans le puits de Pontkerlo 
Qu'on va le soir puiser de l'eau. 

« Vous verra-t-on danser dimanche? 

— Dimanche, à la messe j'irai, 
Beau meunier à la veste blanche; 
Puis à vêpres retournerai. 

— Vous ne voulez jamais me croire. » 

C'est dans le puits de Pontkerlo 
Qu'on va le soir puiser de l'eau. 

a Vous ne voulez jamais me croire : 

La vérité pour logement 

Prend un puits, vous savez l'histoire; 

Regardez-y tant seulement : 

Vous verrez bien que je vous aime. » 

C'est dans le puits de Pontkerlo 
Qu'on va le soir puiser de l'eau. 

« Vous verrez bien que je vous aime. 

— Beau meunier, le puits est profond ; 
Je vois que je m'y vois moi-même; 
Ne sais ce qui se passe au fond. 

— Regardez encor, Marjolaine. » 

C'est dans le puits de Pontkerlo 
Qu'on va le soir puiser de l'eau. 



CHANSONS. 297 

a Regardez encor, Marjolaine. 

— Je regarde et ne puis rien voir, 
Si ce n'est que ma cruche est pleine, 
Et qu'il va faire nuit. Bonsoir. 

— Bonsoir, la belle Marjolaine. « 

C'est dans le puits de Pontkerlo 
Qu'on va le soir puiser' de l'eau. 



LES PROJETS DE JEUNESSE, 

Je me souviens que chez ma mère, 
Enfant, je fis mille projets. 
J'étais au pays de Chimère, 
Et devant moi je voyageais. 
Je tenais mon esprit en laisse ; 
Mais par lui j'étais entraîné. 
Où sont mes projets de jeunesse 
Et la maison où je suis né? 

Marcher, courir autour du monde , 
Traverser en maître , en vainqueur. 
Les monts ardus , la mer profonde , 
Sans doute c'est trop de bonheur. 
Au moins, je voulais voir la Grèce, 
Et la fortune m'a dit : Non ! 
Où sont mes projets de jeunesse 
Et les marbres du Parthénon? 

J'avais lu l'amour dans un livre, 
Et je m'étais dit : a J'aimerai! » 



298 -GUSTAVE NADAUD. 

GeUe pour qui je voulais vivre , 
Je la façonnais à mon g^rë. 
Mais, en retour de ma tendresse, 
Je voulais un cœur tout entier. 
Où sont mes projets de jeunesse 
Et les roses de Tan dernier? 

Puis, portant plus haut mes pensées, 
Je pressentais mon âge mûr 
Sur ces imagées dispersées 
Marchant d'un pas solide et sûr. 
Je voyais ma verte sag^esse 
Dominant mes rêves déçus.... 
Où sont mes projets de jeunesse 
Et les préceptes de Jésus? 

Adieu, printemps; voici l'automne, 
Et l'espérance en moi survit. 
Prenons ce que le sort nous donne. 
Sans pleurer ce qu'il nous ravit. 
S'il n'a pas tenu sa promesse. 
En quel temps m'a-t-il délaissé? 
Adieu les projets de jeunesse 
Et les mensonges du passé ! 



LE SULTAN. 

Le Sultan qui règne à Byzance 
Est enfermé dans son sérail ; 
On s'agenouille en sa présence ; 
On se tait devant le portail. 



CHANSONS. 299 



Depuis le lever de Taurore 
Jusqu'à ce que le jour ait fui , 
Il regarde l'eau du Bosphore , 
Et le Sultan se meurt d'ennui. 

De la Perse à l'Adriatique, 
Et du Danube on ne sait où , 
L'Europe , l'Asie et l'Afrique 
Sont le collier qu'il porte au cou. 
Il a des pachas qui s'exercent 
A s'emparer du bien d'autrui , 
D'autres pachas qui les renversent 
Et le Sultan se meurt d'ennui. 

Il a des courtisans sans nombre , 
Il a des gardes panachés, 
Des ulémas en robe sombre 
Et des vizirs endimanchés. 
Il a des flatteurs qu'il décore 
Pour mettre sa pipe à l'étui , 
Et pour lui dire qu'on l'adore : 
Et le Sultan se meurt d'ennui. 

Il a des actrices chrétiennes 
Pour le distraire par leur jeu , 
Et des troupes européennes 
Pour faire l'exercice à feu. 
Il a des sultanes instruites 
A se dévoiler devant lui , 
Et des banquiers israéUtes.... 
Et le Sultan se meurt d'ennui. 

. Il a chaque jour les harangues 
Des ambassadeurs de tout rang , 



300 GUSTAVE NADAUD. 

Qui lui parlent toutes les langues , 
Excepte celle qu'il comprend. 
Chacun , de Pilate à Gaïphe , 
S'efforce à lui servir d'appui ; 

Il a lord Strattford de RedclifFe 

Et le Sultan se meurt d'ennui. 

Écoute , ma jeune maîtresse , 
Tu ne sais pas , toi , simple cœur. 
Tous les soucis de la richesse ^ 
Tous les tourments dé la grandeur. 
Mais c'est pour nous que l'herbe pousse , 
Que le soleil luit aujourd'hui; 
Viens, l'air est pur, la vie est douce , 
Et le Sullan se meurt d'ennui. 



LA CUISINE DU CHATEAU. 

• 

Lorsque l'automne, abrégeant la journée, 

 secoué son froid manteau , 
J'aime à m'asseoir, près de la cheminée, 

Dans la cuisine du château. 

Dès avant que l'aube paraisse, 
Partout on s'agite , on se presse ; 
On circule d'un pied léger ; 
La porte s'ouvre et se referme; 
On reçoit les œufs de la ferme 
Et les herbes du potager. 

Dans la marmite en fer de forge , 
La bouillie ou la soupe d'orge 



GHANSON& 301 

Bourdonne tout le long du jour, 
Tandis que la broche sonore 
Présente au feu vif qui les dore 
Les poulets de la basse-cour. 

C'est là que le pauvre qui passe 
Trouve du pain pour sa besace 
Et s'assied sur le banc de bois; 
Et le colporteur en tournée 
Y vend aux filles de journée 
Les colifichets villageois. 

Les chats sournois, les chiens avides, 
A l'entour des assiettes vides. 
S'en vont flairant je ne sais quoi ; 
Partout le mouvement, la vie, 
Et, jusqu'à la table servie, 
Chaque minute a son emploi. 

Lorsque l'automne, abrégeant la journée, 

A secoué son froid manteau , 
J'aime à m'asseoir, près de la cheminée, 

Dans la cuisine du château. 

Le soir venu , le travail cesse ; 

On rentre ; la lampe se dresse ; 

Autour de Tàtre on est pressé ; 

Les femmes actives tricotent; 

Les vieilles, en filant, marmottent 

Quelque refrain du temps passé. • 

Le jardinier, dans un lexique , 
Cherche le nom scientifique 



302 GUSTAVE NADAUD. 

Des dahlias ou des œillets; 
Le garde-chasse du village 
Parle des choses d'un autre âge , 
Des loups ou des esprits follets. 

Et , dans ce brouhaha paisible , 
Le grillon ^ causeur invisible , 
Dans un coin du foyer bruit; 
Et quand le coucou de Thorloge 
A chanté dix fois, on déloge; 
On se sépare : bonne nuit! 

Tout s'endort, et moi, je demeure 
Assis encor durant une heure 
Auprès du brasier consumé ; 
Et mes rêves prennent des ailes, 
Pour aller vers ceux ou vers celles 
Qui m'aiment ou qui m'ont aimé. 

Lorsque l'automne, abrégeant la journée, 
A secoué son froid manteau. 

J'aime à m'asseoir, près de la cheminée , 
Dans la cuisine du château. 



CHANSON NAPOLITAINE 

Du temps de nos amours. 

Ma toute belle , 
Vous entendiez toujours 

Ma ritournelle. 
Je comptais vos trésors 



CHANSONS. 303 



Et VOS merveilles ; 
Vous vous bouchiez alors 

Les deux oreilles. 
Je vous disais ceci, 
Ceci ; cela , mille autres choses ; 

Je vous parlais aussi 
Des lis, des myrtes et des roses. 
De vos jardins fleuris 
Fermez les portes : 
Les myrtes sont flétris , 
Les roses mortes. 

L'amour m'a consolé , 

Non pas le vôtre ; 
Pour un cœur envolé , 

J'en trouve un autre. 
Les jours suivent les soirs , 

En ce bas monde; 
Vos cheveux sont trop noirs ; 

J'aime une blonde. 
C'est ici, près de vous, 
Que j'ai trouvé l'art de lui plaire; 

Ses yeux bleus sont plus doux 
Que votre œil noir n'était sévère. 
Voyez comme sa main 

Presse la mienne... 
Passez votre chemin ; 

Dieu vous soutienne ! 

Elle me plaît ainsi , 

Ne vous déplaise. 
En prenez- vous soud? 

J'en suis fort aise. 



304 - GUSTAVE NADAUD. 

Eh quoi ! vous douteriez 

De ma parole ? 
Je crois que vous riez? 

Vous êtes folle. 
De votre grand pouvoir 
Vous connaissez mal la mesure ; 

Vous allez la savoir, 
Et, s'il faut qu'ici je le jure, 
Je jure devant vous. 

Devant Dieu même... 
Je jure à vos genoux 

Que je vous aime. 



LA BUCHE DE XOEL. 

Noël ! la bûche est allumée ! 

Et je suis seul , chez moi , la tuiit. 

Causons avec le feu , sans bruit , 

Porte fermée. 
Il peut trouver longs mes discours ; 
Moi, j'estime les siens trop courts. 
Noël ! la bûche est allumée ! 

Noël ! la bûche est allumée ! 

bûche de Noël, es-tu 

Le rameau d'un cèdre abattu 

Dans ridumée? 
Mais non ; je sais bien qu'autrefois 
Tu fus un chêne dans les bois. 
Noël ! la bûche est allumée ! 



CHANSONS. 3tfô 

Noël ! la bûche est allumëe ! 
Parle-moi de nos jours heureux : 
Tu descends des coteaux ombreux , 

Tout embaumée , 
Apportant dans notre cité 
Les parfums du dernier été. 
Noël ! la bûche est allumée! 

Noël ! la bûche est allumée ! 
As-tu vu des amants s'asseoir 
En attendant l'heure du soir 

Accoutumée? 
Chut! on entend un bruit de pas... 
Non : c'est un cerf qui fuit là -bas. 
Noël ! la bûche est allumée ! 

Noël ! la bûche est allumée ! 
Viendrais-tu pas de la forêt 
Où , sans se perdre , s'égarait 

Ma bien -aimée? 
Les vieux chênes reverdiront , 
La mousse au pied , la feuille au front. 
Noël ! la bûche est allumée ! 

% 

Noël ! la bûche est allumée ! 
Mais toi , tes destins vont finir : 
Allez , bonheur et souvenir , 

Gendre et fumée. 
Adieu , ma bûche de Noël : 
Tout rentre en terre ou monte au ciel. 
Noël ! la bûche est consumée ! 



S) 



;)06 GUSTAVE NADAUD. 



MACADAM. 

Il faut que ma colère éclate : 
J*ai traversé le boulevard; 
Me voilà fait comme un canard... 
Pardon ^ je crois que je me flatte. 
Quel est cet affreux badigeon? 
Gomment nommez- vous ce mélange 
De sable , de pierre et de fange , 
Qui semble un produit de Dijon? 

Macadam, patron de la boue. 
Reçois cette chanson d'hiver 
D'un piéton crotté qui te voue 
A tous les diables de l'enfer ! 

Il nous vient de l'Ecosse antique, 
Ton vieux système recrépi ; 
La banque du Mississipi 
Sortait de la même boutique. 
Pourtant, je dois le confesser. 
Tu nous fais voir des choses neuves ; 
Paris a maintenant dix fleuves , 
Et pas un pont pour les passer ! 

Macadam , patron de la boue , 
Reçois cette chanson d'hiver 
D'un piéton crotté qui te voue 
A tous les diables de Tenfer ! 

Quelquefois , le long du rivage , 
Je chemine, cherchant un gué; 



GHAÎ^SOINS. 307 

Je vois le peuple tariste ou gai 
Qui tourne ou force le passage. 
Les uns marchent sur les talons. 
Les autres enfoncent leurs pointes i 
£t moi , Tœil fixe et les mains jointes , 
Je me dis : « Il le faut , allons ! » 

Macadam , patron de la boue , 
Reçois cette chanson d'hiver 
D'un piéton crotté qui te voue 
 tous les diables de l'enfer ! 

Combien j'ai vu de pauvres dames 

Relever leurs jupons bouffants , 

Et dresser leurs petits enfants 

A ce métier d'hippopotames ! 

Puis , quand ils sont au beau milieu , 

Voici les équipages... gare! 

Tout s'embourbe dans la bagarre... 

Ils sont sauvés , merci , mon Dieu ! 

Macadam , patron de la boue , 
Reçois cette chanson d'hiver 
D'un piéton crotté qui te voue 
A tous les diables de l'enfer ! 

Oui , je le sais , vous êtes riches , 

Vous avez des chevaux de choix, 

£t , sans y penser , je le crois , 

Vous éclaboussez les caniches. 

Au moins, du haut de vos coussins, 

Regardez en bas , je vous prie ; 

Messieurs de la cavalerie, 

Vous oubliez les fantassins. 

20, 



308 GUSTAVE NADAUD. 

Macadam , patron de la boue , 
Reçois cette' chanson d'hiver 
D'un piéton crotté qui te voue 
A tous les diables de Tenfer ! 

Si j'étais peintre ou statuaire, 

Je représenterais Paris 

S 'élevant seul sur les débris 

Des vieilles cités de la terre. 

Ses traits seraient nobles et beaux , 

Il aurait le geste suprême ; 

Son front ceindrait le diadème , 

Et ses pieds auraient des sabots. 

Macadam , patron de la boue , 
Reçois cette chanson d'hiver 
D'un piéton crotté qui te voue 
A tous les diables de l'enfer ! 

Eh quoi ! je parle de statue? 
C'est la tienne qu'on dressera : 
Je la vois, devant l'Opéra, 
De ton manteau jaune vêtue. 
Les cochers et les décrotteurs 
Te devaient certes cette offrande , 
Et, sur le socle, je demande 
A graver ces couplets vengeurs. 

Macadam , patron de la boue , 
Reçois cette chanson d'hiver 
D'un piéton crotté qui te voue 
A tous les diables de l'enfer ! 



CHANSONS. 30» 



LE PAYS NATAL. 

Allez trouver les peuples de Norvège , 

Les Irlandais au dur labeur, 
Les Esquimaux qu'ensevelit la neige , 

Les noirs brûlés par l'équateur : 
Demandez-leur quel est le coin de terre 

Le plus indulgent à ses fils , 
Le doux pays , le climat salutaire : 

Ils vous diront : « C'est mon pays. » 

Pays natal , on te retrouve 
Plus cher, après t'avoir quitte ; 
C'est comme une amitié qu'éprouve 
La distance ou l'adversité. 
Il faut revoir l'église austère 
Avec son clocher qui reluit , 
Et la maison de notre père 
Toute pleine encore de lui. 

Elle a bien pu changer de maître ; 

Ses murs ont été jetés bas : 

Nous saurons toujours reconnaître 

Le sol où s'essayaient nos pas , 

Et la promenade voisine 

Où l'on jouait, enfant heureux, 

Avec la petite cousine 

Dont on croyait être amoureux. 

Je pars , je cours dans la campagne ; 
Je veux aller en liberté 



3!0 GUSTAVE NADAUD. 

RetrouYer ma vieille compagne , 

La jeunesse qui m'a quitté. 

Et je m'arrête et je regarde 

Un sentier perdu dans les bois , 

Et la cabane du vieux garde , 

Grise aujourd'hui , blanche autrefois. 

Là , les arbres de l'avenue 
Semblent agiter leurs grands bras 
Pour saluer la bienvenue 
D'un ami qu'ils n'attendaient pas. 
Et je me dis que ce que j'aime , 
Femme ou chose , doit en retour 
Garder une part de moi-même , 
Pour reconnaître mon amour. 

Et cependant l'étranger passe , 
Sans plaisir comme sans ennui ; 
Le vent eflacera la trace 
Que ses pieds laissent après lui. 
Pourquoi ce charme qui m'enivre? 
Pourquoi pleuré-je sans souffrir? 
C'est là, c'est là qu'il faudrait vivre ; 
C'est là surtout qu'il faut mourir! 

J'ai vu passer sur la terre de France 

Des tribus sans gîte et sans pain , 
Qui s'en allaient demander l'existence 

Aux hasards d'un climat lointain. 
Fier Océan , pour eux calme ton onde ; 

Soleil , adoucis-toi pour eux ; 
Mon Dieu , guidez les enfants du vieux monde 

Fuyant le toit de leurs aïeux ! 



GUANSONSu Mi 



LA LECTURE DU ROMAN. 

Que lis-ta , Margot ? une histoire ? 
Non , un roman ; je le connais. 
S'il croit que nous allons le croire , 
L'auteur nous prend pour des benêts. 
D'abord , son hërùïne est blonde ; 
Je n'ai rien à dire à cela ; 
Mais il ajoute... Halte-là ! , 
Qu'il n'est rien de pareil au monde. 

Ma pauvre Margot , 

N'en crois pas un mot; 
L'auteur a fait une bévue : 

Ma pauvre Margot, 
Il ne t'a sans doute pas vue ; 

N'en crois pas un mot. 

Quel est ce héros à moustache 
Habillé dans le dernier goût ? 
Il n'a pas d'état , que je sache ; 
Il est amoureux , voilà tout. 
On le voit passer, pâle , triste , 
Brun, boutonné, silencieux. 
Il marche en s'essuyant les yeux 
Avec un mouchoir de batiste. 

Ma pauvre Margot^ 
N'en crois pas un mot : 
Tu ne voudrais plus me sourire ; 
Ma pauvre Margot ^ 



31S GUSTAVE NADAUD. 

Voilà ce que l'on gagne à lire ; 
N'en crois pas un mot. 

Après des traverses sans nombre , 
On s'exile dans un château. 
Elle est très-bien mise, il est sombre; 
Le parc est grand, le temps est beau. 
Ils nichent là sous la charmille , 
Gomme des ramiers langoureux. 
Personne ne s'informe d'eux : 
Ils n'avaient donc pas de famille? 

Ma pauvre Margot , 

N'en crois pas un mot : 
Si nous venions à disparaître » 

Ma pauvre Margot , 
Nos amis t'oubllraient peut-être ? 

N'en crois pas un mot. 

C'est ici que l'auteur déploie 
Sa science du cœur humain : 
Ce n'est que dorure , que soie , 
Chêne antique et marbre romain. 
Et j'en suis encore à comprendre 
L'ennui de ce fils de Balzac » 
Qui vit au sein du bric-à-brac 
Et couche dans le palissandre. 

Ma pauvre Margot, 

N'en crois pas un mot : 
L'auteur veut me faire une niche ; 

Ma pauvre Margot, 
Il sait que je ne suis pas riche... 

N'en crois pas un mot. 



CHANSONS. 313 

Le souffle glacë de la bise 

Éteint le feu de leurs amours. 

La dame est toujours très-bi^ mise , 

Le monsieur pleurniche toujours. 

« Adieu y ma belle! — Adieu, mon maître ! » 

Ils quittent tous deux le château ; 

Le concierge y met Técriteau. 

Demain , ils se tûront peut-être ! 

Ma pauvre Margot, 

N'en crois pas un mot : 
Les amoureux tiennent à vivre , 

Ma pauvre Margot, 
Aimons-nous , et fermons ce livre ; 

N'en crois pas un mot. 



LE NID ABANDONNÉ. 

Dans un jardin du voisinage 
Deux merles avaient fait leur nid ; 
Trois œufs furent le témoignage 
Du doux serment qui les unit. 

Je les ai vus sous ma fenêtre, 
De la pointe à là fin du jour, 
Couver, trois semaines peut-être , 
L'espoirtardif de leur amour. 

Les petits ont vu la lumière ; 
J'entends leurs cris ; il faut nourrir 
Cette jeunesse printanière 
Qu'on craint toujours de voir mourir. 



.314 GUSTAVE NADAUD. 

Que de soucis et que de joie ! 
On ne peut rester endormi : 
Sans cesse il Saut guetter la proie ; 
Il faut éviter l'ennemi. 

vertu , tendresse immuable , 
O soins constants, travaux passés. 
Par quel amour insatiable 
Serez-vous donc récompensés ? 

Ce matin , des cris de détresse 
Dans le jardin ont résonné : 
Les merles voletaient sans cesse 
Autour du nid abandonné. 

Sans doute , un épervier rapide , 
Une couleuvre aux yeux perçants, 
Ou des enfants , troupe perfide , 
Auront surpris les innocents? 

Non, dès qu'ils ont senti leurs ailes, 
Les ingrats ont fui pour toujours, 
Avides d'amitiés nouvelles, 
Oublieux des vieilles amours. 

Us vont étaler leur plumage , 
Voler et chanter dans le ciel , 
Sans entendre le cri de rage 
Qui sort du buisson paternel. 

A quelles cruelles épreuves 
Seront soumis les fils ingrats ! 
L'affection, comme les fleuves, 
Descend et ne remonte pas. 



CHANSONS. 315 



Allez, enfants, douces chimères, 
Rêves menteurs qui nous charmez , 
Vous n'aimerez jamais vos.mères 
Autant qu'elles vous ont aimés. 



L'HISTOIRE DE MON CHIEX 

Le héros de la contrée , 
C'est Médor, le grand chasseur. 
Sa mère était Bigarrée , 
Et Misquette était sa sœur. 
Il possède allure prompte , 
Œil vif et noble maintien. 

Ce que je raconte , 
C'est l'histoire de mon chien. 

Viens , Médor, causons ensemble ; 
Ici , mon doux animal ; 
Il ne faut pas que l'on tremble, 
Quand on n'a pas fait le mal. 
Donne-moi la patte et monte 
Sur ce fauteuil, près du mien. 

Ce que je raconte , 
C'est l'histoire de mon chien. 

Médor, il faut que je dise 
Où vous péchez , il le faut : 
Vous avez la gourmandise; 
C'est un fort vilain défaut. 



:n6 GUSTAVE NADAUD. 

Mais tu chasses pour mon compte , 
Et tu m'apportes ton bien. 

Ce que je raconte , 
C'est l'histoire de mon chien. 

Dans des maisons étrangères , 
On me dit que , chaque jour, 
A des levrettes légères 
Vous allez faire la cour. 
Voyez un peu quel mécompte 
Pour Mirza qui n'en sait rien ! 

Ce que je raconte , 
C'est l'histoire de mon chien. 

Avec moi , par les campagnes , 
Tu chasses dans la saison ; 
Au jardin tu m'accompagnes 
Et tu gardes la maison. 
Des amis que je décompte 
Tu restes le plus ancien. 

Ce que je raconte , 
C'est l'histoire de mon chien. 

Tu sais bien l'enchanteresse 
Qui nous gâtait autrefois ? 
Je reconnaissais maîtresse 
A la douceur de ta voix. 
Elle t'embrassait sans honte ; 
Nous l'aimions, tu sais combien... 

Ce que je raconte , 
C'est l'histoire de mon chien. 



CHANSONS. 317 



Médor, si je fus bon maître , 
Tu fiis plus fidèle , toi. 
J'ai d'autres amours peut-être, 
Et tu n'as d'ami que moi. 
Vous voyez qu'en fin de compte 
Médor ne me doit plus rien. 

Ce que je raconte , 
C'est l'histoire de mon chien. 



LIBRE! 

1860. 

Libre, libre, 
Tu vas donc être libre , 
Notre sœur d'au delà des monts ! 
C'est ton nom, c'est ta voix qui vibre 
Dans l'air que poussent nos poumons. 
Le tocsin de ta délivrance 
Nous unit dans un même élan ; 
Le Campanile de Florence 
Répond au Dôme de Milan. 

Libre, libre, 
Tu vas donc être libre ! 
Tu ne connaîtras qu'un drapeau. 
Arrière le vieil équilibre 
Qui parquait un peuple en troupeau ! 
Que ton oreille musicale 
S'ouvre à l'écho qui va changer ; 



318 GUSTAVE NADAUD. 

Tu n'entendras plus sur ta dalle 
Sonner Tëperon étranger. 

Libre, libre, 
Tu vas donc être libre ! 
Il te souvient des anciens preux. 
Nous avons encore la fibre 
Des vaillants et des généreux. 
Que de nos veines soit tirée 
La mesure de ta rançon , 
Et la terre désaltérée 
Aura sa paisible moisson. 

Libre, libre, 
Tu vas donc être libre ! 
Rien ne viendra souiller ton air , 
Des Alpes aux sources du Tibre , 
Et d'une mer à l'autre mer. 
Fils du Gorrége et de Bramante , 
Votre soleil n'est plus terni ; 
Chantez donc les versets du Dante 
Et les hymnes de Rossini ! 

Libre, libre, 
Tu vas donc être libre ! 



MON AMI BERNIQUE. 

C'est un de mes vieux amis, 

Un ami d'enfance. 
Écolier sage et soumis, 

Garçon d'espérance. 



CHAr^SOISS. 319 



Il avait à tous les jeux 
Une chance unique : 
Vous croyez qu'il fat heureux ? 
Bernique ^ 
Bernique , 
Mon ami Bernique. 

Il voulut être avocat ; 

Ce n'est pas trop dire. 
Pour que rien ne lui manquât, 

Il apprit à Ure. 
Il fat fort en droit romain 

Gomme en rhétorique; 
Mais, au premier examen.... 
Bernique , 
Bernique , 

Mon ami Bernique. 

Pour jouer à l'amoureux. 

Gomme tout le monde , 
Il chante en vers langoureux 

Sa cousine blonde. 
Quand il a mis dans son sein 

Un fou platonique , 
Survient un second cousin.... 
Bernique , 
Bernique , 

Mon ami Bernique. 

Il veut voyager sur mer ; 

Funeste aventure ! 
Il saute en chemin de fer ; 

Il verse en voiture. 



320 GUSTAVE NADAUD. 

Il veut aller en ballon 

Jusqu'en Amérique; 

Le voyage sera long... 

Bernique , 

Bernique , 

Mon ami Bernique. 

Voyant que l'oisiveté 

N'emplit pas la caisse , 
Un beau jour , il est tenté 

De grande finesse : 
Il met sa fortune en vin , 

L'envoie au Mexique; 
Vous croyez qu'elle en revint? 
Bernique , 
Bernique , 

Mon ami Bernique. 

Il sollicite ardemment 

Un siège à la chambre ; 
Il l'obtient tout justement 

Le premier décembre. 
Il a la dén^angeaison 

D'être auteur tragique 
Ou préfet... de Montbrison... 
Bernique , 
Bernique , 

Mon ami Bernique. 

Il n'a plus qu'un seul espoir, 

C'est mon héritage. 
Or y c'est là , comme on va voir , 

Un bel avantage. 



CHANSONS. 321 



Pour le narguer en tout temps, 

Le sort ironique 
Me fera vivre cent ans... 
Bernique , 
Bernique, 
Mon ami Bernique. 



NUIT D'ÉTÉ. 

La chaleur du jour est calmée ; 
Viens goûter, ô ma bien -aimée, 

La nocturne fraîcheur. 
L'air plein de parfums nous enivre; 
C'est l'heure où Ton éprouve à vivre 

Une extrême douceur. 

Regarde : la hine arrondie 
S'élève comme un incendie 

Au-dessus du coteau ; 
Elle effleure le gazon pâle. 
Et donne des teintes d'opale 

Aux murs du vieux château. 

Quel silence ! allons sous la voûte 
De ces noirs marronniers... Écoute : 

Ce bruit... n'entends-tu pas? 
Non , c'est le grillon qui s'attarde , 
La blanche phalène... Regarde : 

Ne vois-tu rien là-bas ? 

Ne vois-tu pas des formes blanches 

Glisser deux par deux sous les branches , 

21 



322 GUSTAVE NADAUD. 

En se tenant ainsi? 
Inclinons-nous , ce sont les âmes 
Des seigneurs et des nobles dames 

Qui s'aimèrent ici. 

Oh ! qu'ils sont pâles , les ancêtres ! 
Un jour pourtant de nouveaux maîtres 

Les auront à leur tour , 
Ces mystérieuses allées, 
Ce château , ces nuits étoilées , 

Et ces fièvres d'amour. 

Ah ! si , pour un dessein semblable , 
Ils vont, à l'heure favorable, 

Par le même chemin , 
S'ils se penchent au pied d'un arbre, 
Pareils à des groupes de marbre , 

Et la main dans la main, 

Que , touchés de notre prière , 
Ils daignent jeter en arrière 

Un regard attristé; 
Ils verront passer nos deux ombres , 
Blanches sous les marronniers sombres , 

Par une nuit d'été. 



MON OXCLE GASPARD 

Mon Dieu, quelle affaire! 
Voyez- vous les coups du sort? 
Rien n'est éternel sur terre : 
Mon oncle Gaspard est mort ! 



CHANSONS. 323 



Rangé, modeste, économe » 
Il n'avait pas un défaut; 
Il est mort un peu trop tôt : 
Il était si galant homme ! 
Bon parent, riche rentier, 
Sensible célibataire , 

Fort propriétaire... 
Il m'a fait son héritier. 

Mon Dieu , quelle affaire ! 
Voyez-vous les coups du sort? 
Rien n'est éternel sur terre : 
Mon oncle Gaspard est mort ! 

Pauvre ami , tu peux m'en croire , 
Je ne serai point ingrat; 
Je signerais un contrat 
Pour honorer ta mémoire. 
Ton respectueux neveu 
Va faire à ta gouvernante 

Cent écus de rente , 
Pour remplir ton dernier vœu. 

Mon Dieu , quelle affaire ! 
Voyez-vous les coups du sort ? 
Rien n'est éternel sur terre : ^ 

Mon oncle Gaspard est mort ! 

Je veux, en touchant mes termes, 
Te pleurer tous les trois mois ; 
Je veux pleurer chaque fois 
Qu'on me soldera mes fermes. 
Ému de tant de bienfaits , 
J'aurai des douleurs intimes, 



21. 



324 GUSTAVE NADAUD. 

En palpant les primes 
Des Strasbourg que tu m'as faits. 

Mon Dieu , quelle affaire ! 
Voyez-vous les coups du sort ? 
Bien n'est éternel sur terre : 
Mon oncle Gaspard est mort ! 

Toi que l'on croyait avare , 
Tu thésaurisais pour moi ; 
Tu ne sauras pas l'emploi 
Qu'à ton argent je prépare. 
Par conscience , je veux 
N'en pas conserver un zeste, 

Et léguer le reste 
 mes coquins de neveux. 

Mon Dieu , quelle affaire ! 
Voyez-vous les coups du sort? 
Rien n'est éternel sur terre ; 
Mon oncle Gaspard est mort ! 

C'est horrible 9 quand je pense 
Que, jusqu'au dernier moment, 
On pouvait impunément 
Le rendre à mon espérance. 
C'en %5t fait : il a vécu ; 
Mais son image vivante 

Me sera présente 
Jusqu'à mon dernier écu. 

Mon Dieu , quelle afïaire ! 
Voyez-vous les coups du sort? 
Rien n'est éternel sur terre : 
Mon oncle Gaspard est mort ! 



CHANSONS- 3Î5 



L'ATTENTE. 

J'attends mon amie. 
Je l'attends, l'œil arrêté 
Sur le cadran argenté. 

Aiguille endormie y 
Gomme moi vous l'attendez ; 
J'avance et vous retardez. 

J'attends mon amie. 

J'attends mon amie. 
Tout est prêt ; je vois là-bas 
Nos fauteuils , qui ne sont pas 

De l'Académie y 
Et le tabouret boiteux 
Où quatre pieds en font deux. 

J'attends mon amie. 

J'attends mon amie. 
Voici les fleurs de saison ; 
Elle apporte en ma maison 

Son économie ; 
Elle ne veut qu'im bouquet 
De lilas ou de muguet. 

J'attends mon amie. 

J'attends mon amie. 
Je lis un livre récent ; 
Il me parait amusant 

Gomme Jérémie; 



326 ' GUSTAVE NADAUD. 

Et je ne me souviens plus 

Des chapitres que j'ai lus. 

J'attends mon amie. 

J'attends mon amie. 
L'heure ! . . . aurait-elle oublié ?. . 
Ah ! mon âme , par pitié , 

Restez affermie. 
Au rendez-vous indiqué 
A-t-elle jamais manqué? 

J'attends mon amie. 

J'attends mon amie. 
Si pourtant quelque malheur?... 
Hier, je voyais sa pâleur. . . 

Déjà la demie { 
Aiguille , vous avancez. . . 
Non, car vous me l'annoncez : 

J'entends mon amie. 



L'OUBLI. 

Assurez-vous, mon cœur, que, dans ce monde, 
Rien d'éternel ne saurait vous lier; 
Le plaisir vif et la douleur profonde > 
Sont emportés au cours de la même onde; 
Mon cœur, mon cœur, vous saurez oublier. 

L'oublier, elle! Méconnaître 
La douce voix qui dit mon nom? 



CHANSONS. 3Î7 

Je puis la maudire peut-être , 
La haïr, soit; l'oublier, non! 
Je rougis autant que je souffre 
D'un amour qu'on ne guérit pas. 
Je sens le mal , je vois le gouffre ! 
Où va ma tête? où vont mes pas? 

O Lamartine , ô mon chaste poëte , 
Je veux rouvrir ton livre harmonieux. 
Qu'il sorte enfin de sa longue retraite; 
Gomme autrefois, que mon âme s'arrête 
Sur le feuillet où s'arrêtent mes yeux. 

Que vois-je? une fleur desséchée 
Tombe du livre entre mes doigts. 
Quelle main peut l'avoir cachée?.. 
Ah! oui.... je me souviens.... je vois 
Un grand jardin, une terrasse, 
Une vierge pâle aux yeux bleus.... 
Son nom.... je le sais.... elle passe, 
Un ruban vert dans les cheveux.... 

Cet amour-là, c'est un amour d'enfance 
Éclos un jour au pied d'un vieux tilleul; 
Notre pudeur était notre défense ; 
Nous épelions , écoliers en vacance , 
Un mot nouveau qui s'apprenait tout seul. 

Nous lisions le Lac un dimanche ; 
Elle s'appuya sur mon bras , 
Pour me cueillir cette pervenche , 
En disant : « Ne m'oubliez pas. » 
Nous étions gais comme notre âge, 



328 GUSTAVE NADAUD. 

Et pourtant nous avons pleuré. 
J'ai mis la fleur à cette page, 
En disant : « Je me souviendrai. » 

Assiirez-vous, mon .cœur, que, dans ce monde. 
Rien d'éternel ne saurait vous lier; 
Le plaisir vif et la douleur profonde 
Sont emportés au cours de la même onde; 
Mon cœur, mon cœur, vous savez oublier. 



LE ROI BOITEUX. 

Un roi d'Espagne, ou bien de France, 
Avait un cor, un cor au pie ; 
C'était au pié gauche, je pense; 
Il boitait à faire pitié. 

Les courtisans , espèce adroite , 
S'appliquèrent à l'imiter, 
Et, qui de gauche, qui de droite, 
Ils apprirent tous à boiter. 

On vit bientôt le bénéfice 
Que cette mode rapportait. 
Et, de l'antichambre à l'office. 
Tout le monde boitait , boitait. 

Un jour, un seigneur de province , 
Oubliant son nouveau métier. 
Vint à passer devant le prince , 
Ferme et droit comme im peuplier. 



CHANSONS. 329 

Tout le monde se itiit à rire y 
Excepté le roi , qui tout bas 
Murmura : « Monsieur, qu'est-ce à dire? 
Je crois que vous ne boitez pas? 

— Sire , quelle erreur est la vôtre ! 
Je suis criblé de cors 5 voyez : 
Si je marche plus droit qu'un autre , 
C'est que je boite des deux pieds. » 



L'IMPROVISATEUR DE SORRENTE. 

Un improvisateur, par un beau soir d'été, 
Passait au bord du golfe où se baigne Sorrente. 
La foule l'entoura, nombreuse et turbulente; 
Il prit donc sa guitare et chanta. J'écoutai 
Sa voix mâle et vibrante. 

Que vous chanterai-je ce soir? 
Si quelqu'un désire savoir 
Qui me retient en son pouvoir, 
Je dirai que c'est une brune. 
Sa lèvre est un matin vermeil , 
Sa joue un printemps au réveil; 
Elle a tout l'éclat du soleil, 
Avec la pâleur de la lune. 

Son front se perd dans les sommets 
Où la neige ne fond jamais , 
Et, pour les baiser, tu te mets 
Sous ses pieds, ô mer azurée! 



1 



33) GUSTAVE NADAUD. 

Venise, Milan et Turin 
Sont les trois perles de Técrin 
Qui lui font un collier d'airain ; 
Et Rome , la ville sacrée , 

Rome est son cœur; le sentez-vous? 
Mettez-lui la main sur le pouls , 
Et vous jugerez a ses coups 
De la fièvre qui la tourmente. 
Mais sa volupté , la voilà : 
Naples, Naples, saluez-la! 
Versez le vin de Marsala 
Dans la coupe de mon amante ! 

Elle chante comme Toiseau ; 
La grâce naît sous son pinceau ; 
Elle sacre avec le ciseau 
Les blocs arrachés de la fange. 
Ses vierges descendent du ciel 
Dire. la gloire d'Israël; 
Sa douceur a nom Raphaël , 
Et sa puissance Michel-Ange. 

Et je me dis avec effroi : 
Fût-il prince, empereur ou roi. 
Qui donc serait digne de toi , 
ma fiancée immortelle? 
Et le Vésuve seulement 
Répond par son tressaillement; 
Un douloureux enfantement 
Se prépare en sa citadelle. 

Oh ! quelle sinistre rougeur, 
Lorsque viendra le jour vengeur, 



CHANSONS. 331 

Et que le fleuve voyageur 
Versera sa lave écumante ! 
Quand la foudre aura retenti , 
Peuple, tu seras averti. 
Versez le Lacryma-christi 
Dans la coupe de mon amante ! 

Le chanteur s'arrêta; la foule, avec terreur, 
Écoutait.... écoutait.... Mais une ritournelle 
Arriva jusqu'à nous , et le peuple infidèle 
Oublia l'Italie et le pauvre chanteur 
Pour une saltarelle ! 



LES COTES D'AÎVGLETERRE. 

L'autre jour, dans le parlement 
(Ceci se passe en Angleterre), 
Certain amiral , vieux Normand , 
Connu pour son bon caractère , 
S'écriait : « La France est là-bas , 
Debout sur ses falaises hautes. 
Messieurs, ne nous endormons pas : 

Fortifions , 

Fortifions , 
Fortifions nos côtes. 

« Nos armements sont incomplets ; 
Notre marine est déplorable ; 
Douvres n'est pas loin de Calais , 
Gibraltar n'est pas imprenable. 



;W2 GUSTAVE NADAUD. 

Cherbourg ne s'est-il pas permis 
De nous traiter comme des hôtes? 
Nos amis sont nos ennemis : 

Fortifions, 

Fortifions, 
Fortifions nos côtes. » 

tt Devant le commodore anglais , 
Dit un autre, je me découvre; 
Mais si Douvre est près de Calais , 
Calais n*est pas bien loin de Douvre. 
Quoi ! la France , en combat naval , 
Vrai , c'est à s'en tenir les côtes , 
Lutter avec... mais c'est égal : 

Fortifions , 

Fortifions , 
Fortifions nos côtes. » 

Alors un ministre fameux 

Dit : a Messieurs, je suis bien le vôtre ; 

Vous avez raison tous les deux. 

Mais vous avez tort l'un et l'autre. 

Le ministère qui n'est plus 

Avait commis fautes sur fautes. 

Savez-vous ce que j'en conclus? 

Fortifions , 

Fortifions , 
Fortifions nos côtes. » 

Chers Anglais , gardez votre sol ; 
Votre tâche est assez remplie : 
Vous avez pris Sébastopol 
Et combattu pour l'Italie. 



CHANSONS. 333 



Vous possédez la Toison d'or; 
Reposez-vous, fiers Argonautes. 
Si le cœur vous en dit encor, 

Fortifiez , 

Fortifiez , 
Fortifiez vos côtes. 



A PROPOS D'ANNEXION. 

1860. 

J'ai pour voisin un fils de la Savoie , 
D'or pour le cœur, d'acier pour le jarret. 
Si loin , si loin que le client l'envoie , 

Il part plein de joie, 
Courrier agile et messager discret. 
J'eus, hier soir, recours à son office 
Pour un billet, une invitation ; 
Je causai donc avec l'ami Maurice , 

Et, non sans malice. 
Je prononçai le mot d'annexion. 
Il répondit : « Ma mère était Française , 
Mon père aussi, moi de même, et, ma foi. 

Je serais fort aise 
Que mes enfants le fussent comme moi. 

u Je ne suis pas savant en écriture ; 
Je le dirais qu'on ne me croirait pas ; 
Mais le coup d'œil remplace la lecture : 

C'est loi de nature 
Que l'eau des monts coule de haut en bas. 



334 GUSTAVE NADAUD. 

J'ai vu rouler l'inondation blanche 
Sur les valions creusés par le torrent. 
• On doit toujours tomber par où Ton penche. 

Gomme l'avalanche, 
L'homme a sa pente et court à son courant. 
Or, voyez-vous, ma mère était Française, 
Mon père aussi, moi de même, et, ma foi. 

Je serais fort aise 
Que mes enfants le fussent comme moi. » 

« Mais , mon ami , lui dis-je , l'Italie 
Vous sera-t-elle un pays étranger? 
Sa grande tache est à moitié remplie ; 

Faut-il qu'on oublie 
Le sort commun et le commun danger? 

— Oh ! non , monsieur, j'ai le cœur d'un bon frère, 
Et l'Italie est notre sœur à tous. 

Elle a nos vœux ; mais si ma sœur m'est chère , 

J'aime aussi ma mère : 
J'ai bu son lait, et son sang coule en nous. 
Car, avant tout, ma mère était Française, 
Mon père aussi, moi de même, et, ma foi. 

Je serais fort aise 
Que mes enfants le fussent comme moi. 

» Et puis, monsieur, la langue est un baptême; 
On peut s'entendre encore en un procès. 
Si je veux dire à quelqu'un que je l'aime , 

Ca va de soi-même. 
Je parle franc, c'est-à-dire français. 

— C'est bien , Maurice , il faut que je vous laisse ; 
Je vous comprends, vous comprendre m'est doux. 
Allez porter ma lettre à son adresse : 



CIIAINSONS. 335 

C'est chose qui presse. 
A des amis je donne un rendez-vous. 
— Je pars, monsieur, ma mère était Française, 
Mon père aussi , moi de même , et , ma foi , 

Je serais fort aise 
Que mes enfants le fussent comme moi. » 



M'AIMEZ-IOIS? 

Vous êtes si jolie... 

Laissez-moi 
Vous regarder, Julie , 

Sans effroi. 
Vos regards que j'appelle 

Sont si doux ! . . . 
Je vous aime , cruelle ; 

M'aimez-vous? 

Si vous vouliez m'entendre , 

Je serais 
Respectueux et tendre... 

A peu près. 
Vous-même seriez franche , 

Entre nous, 
A charge de revanche... 

Voulez-vous ? 

Vous aimez à sourire ; 

Est-ce vrai? 
Il fallait me le dire ; 

Je rirai. 



333 GUSTAVE NADAUD. 

On sait bien que les hommes 

Sont des fous; 
Comptez combien nous sommes 

Riez-vous ? 

Mais la mélancolie 

Vous sied mieux ; 
Vous avez l'Italie 

Dans les yeux. 
La douleur a ses charmes , 

Sans courroux, 
Je veux boire vos larmes. 

Pleurez-vous? 

Aimez -vous les voyages? 

Nous suivrons 
La marche des nuages 

Sur nos fronts. 
Nous fuirons les attaques 

Des jaloux ; 
Nous reviendrons... à Pâques. 

Partons-nous ? 

L'amour, qu'il rie ou pleure, 

N'est-il pas 
La chose la meilleure 

D'ici-bas? 
C'est moi qui vous supplie 

A genoux , 
D'être heureuse, Julie : 

M'aimez-vous? 



CHANSONS. 337 



LE MANDARIX. 

Pé-Pi-Po, fils de Tsi-Tsin-Tson, 
Mandarin du Céleste Empire, 
Chantait toujours une chanson 
Que je vais tenter de traduire : 
a J'ai le bonnet à bouton d'or, 
Je porte la soie amarante, 
Et pourtant je suis jeune encor, 
Je navigfue entre ving^ et trente. 
Je compte parmi les lettrés, 
Dans les manuscrits je sais lire. 
Et par moi les livres sacrés 
Disent ce que je leur fais dire. 
Depuis quinze ou seize cents ans 
Mes aïeux font des ana(p*ammes ; 
On dit même que je descends 
De Confucius par les femmes. 

Et pourtant il me manque , hélas ! 
Je ne sais quoi... Le ciel me vienne en aide ! 

Pour avoir ce que je n'ai pas, 
Je donnerais tout ce que je possède. 

» Ce rien qui manque a mon bonheur, 
Je le cherché et je le demande. 
J'ai la bouche arrondie en cœur 
Et les yeux fendus en amande. 
Tous les éléments de beauté 
Sont réunis dans ma personne , 
Double menton , nez épaté , 

22 



n 



338 GUSTAVE NADAUD. 

Teint d'orange en saison d'automne. 
J'ai de grands ongles aux dix doigts , 
Mes petits pieds sont deux merveilles , 
Et pas un ne pourrait , je crois. 
Montrer de plus grandes oreilles. 
Mon front semble un onyx poli 
Où s'enchâsseraient deux turquoises ; 
Enfin je suis le plus joli 
Des Chinois, selon les Chinoises. 

Et pourtant il me manque , hëlas ! 
Je ne sais quoi... Le ciel me vienne en aide! 

Pour avoir ce que je n'ai pas , 
Je donnerais tout ce que je possède. 

» Ce n'est pas non plus la santé : 
J'ai l'estomac d'une baleine , 
Et je me suis toujours porté 
Gomme la Tour de porcelaine. 
J'ai des fermes et des palais , 
Des terres , des chasses , des pèches ; 
J'achète l'opium des Anglais 
Et je leur vends des feuilles sèches. 
Je dors quatorze heures par jour, 
Dans mon hamac je me balance ; 
J'apprends à battre du tambour 
Et je fredonne la romance. 
Au besoin, je suis belliqueux; 
Je commande à dix mille braves ; 
Je dois être plus brave qu'eux , 
Puisqu'ils sont mes humbles esclaves. 

Et pourtant il me manque , hélas ! 
Je ne sais quoi... Le ciel me vienne en aide ! 



CHANSONS. 339 

Pour avoir ce que je n'ai pas, 
Je donnerais tout ce que je possède. » 

Il sur\'int alors , m'a-t-on dit , 

Deux malheurs, la guerre et la peste. 

Le pauvre mandarin perdit 

Fortune, bouton et le reste. 

«I Bon , dit-il , le sort rigoureux 

M'apprend enfin à me connaître ; 

On ne voit qu'on était heureux 

Qu'à l'heure où l'on cesse de l'être. 

Cet inconnu tant souhaite 

Vient à point combler ma lacune : 

Il me manquait l'adversité 

Pour apprécier la fortune. 

Si je retrouve un jour mon bien , 

Mon rang, mon titre et ma jeunesse, 

Il ne me manquera plus rien , 

Maintenant que j'ai la sagesse. 

Mais il me manque désormais 
Je sais bien quoi... Le ciel me vienne en aide! 

Pour retrouver ce que j'avais. 
Je donnerais tout ce que je possède. 



ELLE! 

Mes amis, ce chant est pour elle; 

Qu'il vole comme une étincelle , 

Au loin porté par vous ! 

Vous le lui chanterez peut-être ; 

22. 



340 GUSTAVE NADAUD. 

Mais vous ne pourrez la connaître ; 
N'en soyez pas jaloux. 

Son nom , nul ne le sait au monde , 
Ni si sa tête est brune ou blonde , 

Ni ses yeux noirs ou bleus : 
Qu'importe à vous comme à moi-même? 
Ce n'est pas chez elle que j'aime 

Des yeux ou des cheveux. 

Ce n'est pas pour sa taille exquise 
Que mon culte la divinise, 

Ni pour son doux maintien ; 
Ce n'est pas pour son cou d'albâtre , 
Mais pour son cœur^ qui ne sait battre 

Qu'à l'unisson du mien. 

C'est pour les larmes, ondes pures, 
Qu'elle verse sur mes blessures , 

Pour son rire embaume , 
Pour cette douceur égoïste, 
Que je lui dois et dont j'existe. 

De me savoir aimé. 

Car mon orgueil est d'un sauvage ; 
Je ne permets pas de partage 

Où je me livre entier. 
Si je venais à douter d'elle , 
Je saurais , esclave rebelle , 

La fuir et l'oublier. 

Ma vie est soudée à la sienne; 
Il faut qu'intact elle maintienne 



CHANSONS. 341 

Le dépôt de ma foi. 
Son souffle est Tair qui me fait vivre , 
Son àme , ouverte comme un livre , 

Son âme est toute en moi. 

Or, mes amis, je le demande, 
Qu'importe à ma vanité grande 

Sa mise ou sa beauté? 
Que me fait la chair ou la toile 
Qui sert de prison à l'étoile 

De ma divinité? 

Qu'il soit de porphyre ou de pierre , 
C'est la ferveur de la prière 

Qui consacre Fautel. 
Et maintenant y qu'elle soit laide! 
Je l'accorde , si je possède 

Ce qu'elle a d'immortel. 

Comme elle est, je l'aime et l'honora; 
Je l'aimerais plus laide encore 

Eh bien, que direz-vous, 
Lorsque vous saurez qu'elle est belle 
Comme un marbre de Praxitèle , 

Belle à vous rendre fous? 



UNE HISTOIRE DE VOLEUR 

On aime à causer après boire ; 
Chacun racontait son histoire 
De revenants ou de voleurs. 
Le mari d'une dame brune 



342 GUSTAVE NADAUD. 

Dit : Je vais vous en conter une 
Qu*on n'a pas entendue ailleurs. 

J'étais de garde à la mairie; 
Servir sa dame et sa patrie , 
C'est le devoir d'un troubadour ; 
Mais Héloïse est si peureuse , 
Que j'eus l'idée aventureuse 
De déserter avant le jour. 

Il était une heure et demie : 
La chambrée était endormie ; 
Doucement je lève le pié ; 
Je traverse la ville grise , 
Tout ébaubi de la surprise 
Que j'allais faire à ma moitié. 

J'arrive enfin devant mon louvre 
Que vois-je? ma fenêtre s'ouvre.. 
En mon absence que fait-on? 
Un gaillard à mine incongrue 
Se laisse glisser dans la rue , 
Du haut de mon propre balcon. 

Il ne faut pas grande finesse 
Pour deviner de quelle espèce 
Était ce nocturne rôdeur : 
Sortir ainsi de notre chambre , 
Au milieu du mois de décembre. . , 
A coup sûr c'était un voleur. 

Que faire en cette circonstance? 
Pour y songer avec prudence , 



CHANSONS. 343 

Je reste tapi dans mon coin ; 
Et lorsque , pale de colère , 
Je m*élance sur le corsaire , 
Le corsaire était déjà loin. 

J'éveille en sursaut mon concierge; 
Je monte droit comme flamberge ; 
J'entre comme un coup de fusil. 
Héloïse, sortant d'un somme, 
Me dit : « C'est toi, mon petit homme? 
Tu rentres tard ; quelle heure est-il? » 

Chaque objet était à sa place ; 
Nul dérangement, nulle trace 
De voleur ni de loup garou. 
Mon or était sur ma commode ; 
Ma montre , selon ma méthode , 
Était suspendue à son clou. 

Je m'élance vers la fenêtre ! 
Vous vous imaginez peut-être 
Qu'elle était ouverte? Non! Mais.... 
Ici commence l'impossible : 
Quelle était.la main invisible?... 
C'est ce qu'on ne saura jamais. 

Ce siècle est celui des miracles : 
Nous assistons à des spectacles 
Où la raison ne conçoit rien. 
Voilà mon histoire authentique; 
Qui pourra l'expliquer l'explique ; 
Moi , je donne ma langue au chien. 



3W GUSTAVE NADAUD. 



LA PROMENADE. 

Nous nous promenions tous les deux 
Par une chaleur accablante. 
Crédule comme un amoureux, 
Dans la forêt j'étais heureux 
De guider sa marche indolente. 
Je serrais son bras sous le mien ; 
Je prenais ma voix la plus douce ; 
Mes yeux étaient' de l'entretien ; 
Mais elle ne comprenait rien : 
Le sol n'avait-il pas de mousse? 

La mousse, elle était sous nos pieds, 

Comme un tapis de haute laine , 

Couvrant les tertres émaillés. 

Dressant des sièges appuyés 

Au dossier robuste d'un chêne. 

Mais elle ne semblait rien voir, 

Et, rassemblant des fleurs sans nombre. 

Sans même penser à s'asseoir, 

Elle baissait son voile noir : 

Les arbres n'avaient-ils pas d'ombre? 

L'ombre, elle était sur notre front, 
A midi , l'heure du silence , 
Quand tout mouvement s'interrompt, 
Que tout subit le poids de plomb 
D'une invincible somnolence. 



CHANSONS. 3A5 

Mais elle n'avait pas au cœur 
Le sentiment de mon ivresse ; 
Elle troublait cette langueur, 
Chantant comme un oiseau moqueur : 
N'avait-elle pas de jeunesse? 

La jeunesse , elle était partout , 

Dans son enfantine figure , 

Dans son teint, dans sa voix, dans tout. 

Dans mon cœur, dans mon sang qui bout. 

Dans la saison, dans la verdure. 

Et le soir nous revînmes las , 

Moi, plein d*amour et de tristesse, 

Elle, avec son sourire : hélas! 

A quoi servent donc ici-bas 

La mousse, l'ombre et la jeunesse? 



LA BRUYERE. 

Un jour de la saison dernière , 
Elle vint ici , m'apportant 

Une bruyère 
Que nous fêtâmes en chantant. 
Un jour de la saison dernière. 

Je l'arrosais soir et matin , . 
Croyant que la plante donnée, 

A son destin 
Tenait notre vie enchaînée ; 
Je l'arrosais soir et matin. 



346 GUSTAVE NADAUD. 

Travail perdu, peine inutile. 
Elle étoufFe en ces murs étroits ; 

L'air de la ville 
Est mortel à la fleur des bois. 
Travail perdu, peine inutile. 

La pauvre plante va mourir! 
Elle se penche.... Que m'importe? 

Je sais soufFrir; 
Je la garderai vive ou morte. 
La pauvre plante va mourir. 

J'arracherai ses fleurs pâlies , 
Et je les tiendrai pour toujours 

Ensevelies 
Dans le livre de nos amours. 
J'arracherai ses fleurs pâlies. 

Elles dormiront leur sommeil , 
Sans demander l'eau des rosées , 

Ni le soleil , 
Ni l'air des collines boisées. 
Elles dormiront leur sommeil. 

Le souvenir seul est durable : 
L'espérance bâtit dans l'air 

Ou sur le sable, 
Le temps présent est un éclair- 
Le souvenir çeul est durable. 



CHANSONS. U7 



LA FERME DE BEAUVOIR. 

C'est à la ferme de Beauvoir 

Qu'est un troupeau de vaches blanches. 

Je vais là-bas, tous les dimanches , 

Rien que pour les voir. 
Quand elles mangent dans l'étable, 
On dirait des gourmands à table ; 
Et, lorsque les foins sont rentres, 
Elles s'abattent sur les prés , 

Gomme des avalanches. 
Je vais le dimanche à Beauvoir, 
Pour seulement apercevoir 

Les grandes vaches blanches. 

C'est à la ferme de Beauvoir 

Qu'est un grand chien qui bat les autres. 

Le lundi, j'y mène les nôtres. 

Rien que pour le voir. 
Mais dès qu'ils ont pu reconnaître 
De quel côté s'en va leur maître , 
Ils disparaissent pas à pas , 
Tète en arrière et queue en bas , 

Comme petits apôtres. 
Le lundi, je vais à Beauvoir, 
Pour seulement apercevoir 

Le chien qui bat les autres. 

C'est à la ferme de Beauvoir 
Qu'est le vieux berger Nicodème. 



348 GUSTAVE NADAUD. 

Tous les jeudis, j'y vais de même, 

Rien que pour le voir. 
Il me raconte un tas d'histoires ; 
Il épelle dans des grimoires 
Et lit couramment dans la main. 
Il est long comme un grand chemin , 

Et sec comme carême. 
Le jeudi, je vais à Beauvoir, 
Pour seulement apercevoir 

Le berger Nicodème. 

C'est h la ferme de Beauvoir 
Qu'est une fillette que j'aime. 
Denise est son nom de baptême, 

Et je vais la voir. 
Ce n'est pas pour les vaches blanches 
Que je vais là tous les dimanches ; 
Je n'y vais pas tous les lundis 
Pour le chien, ni, tous les jeudis, 

Pour le vieux Nicodème. 
Tous les jours, je vais h Beauvoir, 
Pour seulement apercevoir 

La fillette que j'aime. 



LE VEXT QUI PLEURE. 

« Mon fils, mon fils, tu ne dors pas; 

Repose-toi ; c'est l'heure. 
— Mère, n'entends-tu rien là-bas? 

— J'entends le vent qui pleure! 



CHANSONS. 349 

— Écoute : on dirait une voix ; 
Il dit : Je suis la froide haleine , 
Le soupir errant de la plaine , 
Le frisson humide des bois. 
Quand j'étends mes ailes funèbres , 
La saison vermeille s'enfuit ; 

Je pousse le jour vers la nuit 
Et les rayons vers les ténèbres. 
Je flétris les fleurs de l'été ; 
J'emporte la feuille qui tombe; 
Et j'entraîne l'humanité 
Vers la tombe ! 

— Mon fils , mon fils , tu ne dors pas ; 
Repose-toi ; c'est l'heure. 

— Mère, n'entends-tu rien là-bas? 
— J'entends le vent qui pleure ! 

— Écoute : c'est le cri lointain , 
L'écho douloureux des orages ; 
Les flots avides de naufrages, 
Ce soir, réclament leur butin. 
Entends-tu craquer le navire, 
Les cordages siffler dans l'air? 
Le mât se courbe vers la mer. 
Et la voilure se déchire ! 
Vois-tu les marins à genoux? 

A Dieu recommandons leur âme : 
Priez pour eux , priez pour nous , 
Notre-Dame ! 

— Mon fils, mon fils, tu ne dors pas, 
Repose-toi ; c'est l'heure. 



350 GUSTAVE NADAUD. 

— Mère, n'entends-tu rien là-bas? 

— J'entends le vent qui pleure ! 

— Écoute : ce sont les accents 
Qui partent des âmes blessées ; 
C'est la plainte des délaissées. 
C'est le désespoir des absents : 
« Que t'ai-je fait , ô ma patrie , 
Pour perdre ma part de ton ciel? 
Ton lait a la douceur du miel , 
Et ta poitrine s'est tarie ! 

Je suis l'orphelin irrité ; 
Je t'aimais d'un cœur idolâtre; 
Pourquoi m'as-tu déshérité, 
O marâtre J. » 

— Mon fils , mon fils , tu ne dors pas ; 
Repose-toi ; c'est l'heure. 

— Mère, n'entends-tu rien là-bas? 

— J'entends le vent qui pleure ! » 



FLORIMOND L'ENJOLEUR 

C'est un enjôleur de filles 
Que ce monsieur Florimond ; 
Tous les parents vous diront 
Qu'il fait l'effroi des familles. 
Pourtant il a l'air si doux , 
£t sa figure est si bonne. 
Qu'il n 'effarouche personne 
Quand il passe près de vous. 



CHANSOr^S. 351 



Il VOUS dit avec mystère 
(C'est un vrai dëmon !) : 
a Bonjour, Berthe ou Glaire. 

— Bonjour, monsieur Florimond. » 

H est toujours sur la piste. 

Lorsque nous nous promenons. 

Il sait par cœur tous les noms . 

De grise tte ou de modiste. 

Sur l'horloge du quartier 

II faut qu'il règle sa montre , 

Car toujours on le rencontre 

Au sortir de l'atelier. 

Il passe... on sourit, on cause 
(C'est un vrai démon!) : 
« C'est vous, Jeanne ou Rose? 

C'est moi, monsieur Florimond. » 

NiB croyez pas qu'il soit louche 

S'il regarde de travers ; 

Il vous parle à mots couverts 

D'un seul côté de la bouche. 

Il sait dire ce qu'il veut : 

« Cher ange !' charmante fille ! 

Beau temps !» si le soleil brille , 

£t s'il pleut... eh bien, s*il pleut, 

Il vous prête un parapluie 

(C'est un vrai démon !) : 

« Prenez, Amélie. 

— Merci, monsieur Florimond. » 

Dans les fêtes de village 
Toujours nous le rencontrons ; 



352 GUSTAVE NADAUD. 

Il nous ofFre des marrons 
£t des objets de ménage. 
Mais s'il aperçoit là-bas 
Les yeux des parents sévères , 
Il fait apporter des verres 
Pour boire avec les papas ; 
£t tout bas il vous invite 
(C'est un vrai démon !) : 
«Valsons, Marguerite. 

— Valsons, monsieur Florimond. » 

L'autre jour, il ma suivie 
Jusqu'au chemin de la croix. 
Je n'ai jamais eu , je crois , 
Si grande peur de ma vie. 
Il parlait si bien , si bien , 
Il racontait des folies 
Si drôles et si jolies , 
Que je n'y comprenais rien. 
Puis , prenant sa voix câline 
(C'est un vrai démon !), 
Il dit : « Joséphine ! . . . 

— N^nni , monsieur Florimond ! » 



LA MERE FRANÇOISE. 

« Où vas-tu , la mère Françoise, 
Avec ton grand voile croisé 
Et ton manteau couleur d'ardoise , 
Le long du chemin malaisé ? 
La nuit pourrait bien te surprendre , 
Le ciel est noir. 



CHANSONS. 353 

— Là-bas, là-bas, je vais l'attendre, 
Il doit rentrer ce soir. 

— Ah ! pardon , j'oubliais : la guerre , 
Ton fils Joseph... je Tai connu ; 

Il était soldat. . . pauvre mère ! 
Il est... il n'est pas revenu. 
Toi seule n'as pas pu comprendre 
Ton désespoir. 

— Là-bas , là-bas , je vais l'attendre ; 
Il doit rentrer ce soir. 

— Et tu l'attends encore? Écoute : 
Ici-bas , on sait quand on part ; 
On se retrouvera sans doute, 

Les uns plus tôt, d'autres... plus tard. 
Mais l'heure , nul ne peut prétendre 
A la savoir. 

— Là-bas, là-bas, je vais l'attendre ; 
Il doit rentrer ce soir. 

— Mère Françoise , aime ta fille ; 
Ton Joseph , il faut l'oublier ; 
Les garçons n'ont pas de famille ; 
Les filles gardent le foyer. 

Elle, tu peux toujours l'entendre. 
Toujours la voir. 

— Là-bas , là-bas , je vais l'attendre ; 
Il doit rentrer ce soir. 

— Écoute : j'ai cru reconnaître 

La voix qui t'appelle là-bas. 

23 



:m GUSTAVE NADAUD. 

Demain, il reviendra... peut-être; 
Elle t'attend, viens, prends mon bras. 
Ensemble nous allons descendre 
Le long chemin. 

— Demain, demain, j'irai l'attendre, 
Il reviendra demain. » 



CONSOLATIOX. 

Nous avons trop versé de larmes ; 

Trop de plaisirs nous ont lassés ; 
Remettons-nous des anciennes alarmes , 
Consolons-nous de nos bonheurs passés. 

Consolons-nous , ô mon amie , 
Des jours heiureux , des mauvais jours : 
Si nous avions l'âme moins affermie. 
Nous douterions de nos longues amours. 

Nous avons eu nos temps d'orage 

Et nos soleils éblouissants ; 
Et maintenant, échappés du naufrage. 
Eloignons-nous de ces flots menaçants. 

Nous avions des gaités sans cause, 
Comme des chagrins sans raison , 
Qui nous faisaient rire de toute chose , 
Ou qui sur nous répandaient leur poison. 

Voici le calme de l'automne 
Après les ardeurs de l'été ; 



CHANSONS. 355 

Sans amertume et sans lutte il nous donne 
Son abondance et sa tranquillité. 

Vous fûtes mon plus grand délice , 

Et je n'ai souffert que par vous : 
<}ue le printemps à l'automne s'unisse 
Dans un lointain mélancolique et doux. 

Ainsi de tons riches et sombres 

Le peintre charge ses pinceaux ; 
Et de l'hymen de l'éclat et des ombres 
Naît l'harmonie, âme de ses tableaux. 

Je garderai de mon martyre, 

Je garderai de mon bonheur, 
Vue tristesse au fond de mon sourire, 
Comme un sourire au fond de ma douleur. 



LA MOUCHE DE M. LETORTU. 

Quand monsieur Letortu se couche , 
Il pense endormir son ennui ; 
Mais une coquine de mouche 
Vient bourdonner autour de lui. 

Bji. 
La mouche lui dit à l'oreille : 
n L'ami, l'ami, tu n'es pas beau : 
Voyez le drôle de museau 
Quand il sommeille ! » 

— Te tairas-tu , 

Mouche de monsieur Letortu? 

-Bji. 

S3. 



:J56 GUSTAVE NADAUD. 

— a Que me veut cette impertinente ? 
Va-t'en , mouche du diable , sors ! 

Je n'aime pas qu'on me plaisante ; 
Je suis grave lorsque je dors. » 

Bji. 
Aussitôt la mouche de dire : 
a Histrion , sois grave , tant mieux ; 
C'est justement ton sérieux 
Qui "me fait rire. » 

— Te tairas-tu, 
Mouche de monsieur Letortu? 

— Bji. 

— « Je suis riche et ne puis comprendre 
Cette, étrange inquisition : 

Si le sommeil était à vendre , 
J'en aurais pour un million » 
Bji. 

— « L'ami, l'ami, ton or est louche ; 
Tu l'as gagné, par quel moyen ? 

Ne le dis pas ; Dieu le sait bien , 
Et moi , ta mouche. » 

— Te tairas-tu , 
Mouche de monsieur Letortu? 

- Bji. 

— « Une chose me contrarie : 
J'ai trop longtemps boudé le roi. 
Pour servir encor ma patrie , 
J'accepterais un bon emploi. » 

Bji. 



CHANSONS. 357 

— « Voyez-vous ces petits apôtres 
Qui servent leur bourse et le roi ! 
Nous saurons nous passer de toi 

Et de bien d'autres. » 

— Te tairas-tu , 
Mouche de monsieur Letortu ? 

— Bji. 

— « C'en est trop, et, sur ma parole. 
Tu me le paîras cette fois. » 

Il se lève... La mouche vole; 

Mais elle est prise entre deux doigts. 

Bji. 
La mouche expire sans défense ; 
Mais elle dit en bourdonnant : 
» Où placeras-tu maintenant 
Ta conscience ? » 

— Te tairas-tu , 
Mouche de monsieur Letortu? 



UN REGARD. 

Le ciel était chargé d'orage ; 
L'oiseau poussait son cri d 'effroi , 
Lorsque , dans l'ombre du nuage , 
Un clair rayon se fit passage , 
Et ce rayon tomba sur moi. 

Je crus que la nature entière 
Chantait l'hymne de son réveil. 



358 - GUSTAVE NADAUD. 

Je voulus lever la paupière , 
Et je reconnus ta lumière , 
O mon étoile , ô mon soleil ! 

Car ce rayon ëtait la flamme 
De ton regard et non des cieux ; 
Et le regard de toute femme 
Est un rayon qui part de Tàme 
Pour traverser le ciel des yeux. 

Je sentis ma poitrine atteinte 
Comme d'une pointe d'acier ; 
Mais je reçus le coup sans plainte , 
Et j'en veux conserver l'empreinte , 
Gomme la marque d'un collier. 

Dans ce regard (je sais me taire) , 
Dans ce regard j'ai lu ton cœur. 
Et je m'enferme solitaire , 
Pour m'enivrer de mon mystère , 
Gomme on savoure une liqueur. 

Pardonne, si j'ai su traduire 
Ton furtif et muet aveu ; 
Ta bouche n'eût osé le dire ; 
^a main se refuse à l'écrire ; ' 
Je l'emporte avec ton adieu. 

Quand viendra la saison glacée , 

Triste au retour comme un départ. 

J'évoquerai par la pensée 

Gette lueur non effacée , 

Pour me chauffer à ton regard. 



CHANSONS. 35^ 



LA NÉVRALGIE. 

Le mal que pos grossiers aïeux 
Avaient appelé rhumatisme 
A pris un nom mélodieux , 
Grâce à notre néologisme. 
Les nerfs, aux dépens des humeurs. 
Ont trouvé leur sphère élargie ; 
Ainsi font la mode et les mœurs : 
Tout le monde a sa névralgie. 

Dès qu'elle vous prend tête ou bras, 
Cette infatigable compagne 
Vous parcourt du haut jusqu'en bas 
Et de la plaine à la montagne. 
En vain la chassez-vous du sud , 
Au nord elle se réfugie , 
Insaisissable comme Jud.... 
Tout le monde a sa névralgie. 

Hélas ! n'avons-nous pas aussi , 
Dans notre petite cervelle , 
Un hôte assidu, le souci. 
Qui voyage et se renouvelle? 
Soyez berger ou soyez roi , 
Toujours l'implacable vigie 
Vous regarde et vous dit : C'est moi. 
Tout le monde a sa névralgie. 

Son nom est ici vanité , 
Là-bas , misère et poésie , 



m» GUSTAVE NADAUD. 

Ambition , de ce côté , 
De l'autre, amour et jalousie. 
Traitez le mal vieux ou nouveau 
Par l'abstinence ou par l'orgie; 
Il boit du vin, il boit de l'eau. 
Tout le monde a sa névralgie.. 

Médecins , rebouteurs de corps , 
Philosophes, rebouteurs d'âmes, 
Découvrez-nous donc vos trésors 
De préceptes et de dictâmes. 
Vos successeurs , pour nos enfants , 
Inventeront quelque magie. 
Nous sommes trop vieux de cent ans. 
Tout le monde a sa névralgie. 



LE BONHOMME SÉRAPHIN. 

Dans ma ville de province , 
Étant enfant, j'ai connu 
Un vieillard petit et mince 
Dont le nom m'est revenu. 
H s'habillait à la mode 
Des écoliers ; mais enfin , 
H était vieux comme Hérode , 
Le bonhomme Séraphin. 
Et nous disions au collège 
Que ses cheveux fins et longs , 
Ayant traversé la neige , 
Étaient redevenus blonds. 



CHANSONS. 361 



Notre tête est une cage 
Faite pour un hôte ailé ; 
Elle a perdu son usage 
Quand l'oiseau s'est envolé.. 
Dans sa folie ingénue , 
Le pauvre vieillard disait 
Sa jeunesse revenue : 
Est-ce lui qui s'abusait? 
Avec ses traits doux et blêmes 
Il inspirait la pitié : 
Les petits enfants eux-mêmes 
L'avaient pris en amitié. 

Tous les jours, quand la cohorte 
Des écoliers matineux 
Rasait le seuil de sa porte , 
Il prenait rang avec eux. 
Puis y dans un coin de la classe. 
Sans se distraire un moment, 
Toujours à la même place 
Il ouvrait son rudiment. 
Puis enfin , quand les aiguilles 
Marquaient midi , grave et lent , 
Il allait jouer aux billes 
Ou guider un cerf-volant. 

Ainsi , d'année en année , 
Il suivait le même cours, 
Et la classe terminée 
Pour lui commençait toujours. 
Un matin , le vieil élève 
A son banc ne parut pas : 
Il avait, comme en un rêve, 



362 GUSTAVE NADAUD, 

Passé de vie à trépas. 
Et les enFants de la ville, 
Qui le croyaient endormi , 
Jusqu'à son dernier asile 
Conduisirent leur ami. 

Si le ciel , en ma vieillesse , 

Devait briser la cloison 

Qui tient captive l'hôtesse 

Que j'appelle ma raison , 

Au moins, dans son inclémence , 

Qu'il adoucisse ma fin , 

En m'accordaiit la démence 

Du bonhomme Séraphin ; 

Et, parmi la bande folle, 

Je veux qu'il mer soit permis 

De retourner à l'école 

Avec mes petits amis. 



LE MARI DE MADAME VICTOIRE 

Quelle adorable créature 

Que cette madame Mais non ; 

Soyons discret, par aventure; 
Ne disons que son petit nom : 
Victoire (la voilà connue) 
A le plus malin des maris, 
Qui dès long^temps l'a prévenue 
Contre les galants de Paris. 

• 

« Vois-tu , nous autres hommes, 
Voilà ce que nous sommes , 



CHANSONS. 363 

Tous autant de menteurs. 
J'espère bien , Victoire , 
Que tu ne vas pas croire 
Ce que te disent tes flatteurs. 

« Rapporte-t'en à moi, mignonne, 
Et crains ces gens sans foi ni loi. 
Je te connais mieux que personne. 
Et je les connais mieux que toi. 
Ce sont des pécheurs en eau ti*ouble ; 
Ils tendent leur ligne au poisson , 
Et mettent une amorce double 
De compliments à l'hameçon. 

tt Vois-tu, nous autres hommes, 
Voilà ce que nous sommes , 
Tous autant de menteurs. 
J'espère bien , Victoire , 
Que tu ne vas pas croire 
Ce que te disent tes flatteurs. 

« Je rends justice à ton mérite ; 
Mais si tu parais écouter 
Leur petit jargon hypocrite , 
Ils sont capables de vanter 
Ta douce voix , quand elle est aigre , 
Tes cheveux longs, quand tu les perds, 
Ton bras dodu , quand il est maigre , 
Et tes yeux bleus, quand ils sont verts. 

«Vois-tu, nous autres hommes. 
Voilà ce que nous sommes , 
Tous autant de menteurs. 
J'espère bien , Victoire , 



:î«4 GUSTAVE NADAUD. 

Que tu ne vas pas croire 
Ce que te disent tes flatteurs. 

« Tu n'es pas plus sotte qu'une autre , 

Et tu les vois venir d'ici : 

Le bien qu'ils veulent, c'est le nôtre. 

Tu souris, tu comprends : merci. 

Tu connais maintenant leurs fraudes ; 

Tu sais que , femmes et maris , 

Ils font de tout des gorges chaudes. 

Sitôt que le poisson est pris. 

« Vois-tu , nous autres hommes, 
Voilà ce que nous sommes , 
Tous autant de menteurs. 
J'espère bien, Victoire, 
Que tu ne vas pas croire 
Ce que te disent tes flatteurs. » 

Tel est le nouveau thermomètre 
Qu'éprouve avec ou sans succès 
Un mari bien digne de l'être. 
Qu'en adviendra-t-il? Je ne sais. 
On attend , pour régler sa montre , 
Que l'heure ait sonné par ici. 
Les uns sont pour, les autres contre. 
Veut-on mon avis? Le voici : 

C'est que, nous autres hommes, 
Voilà ce que nous sommes , 
Tous autant de menteurs ; 
£t madame Victoire 
N'a jamais paru croire 
Ni son mari, ni ses flatteurs. 



CHANSONS. 365 



LORSQUE J'AIMAIS. 

Lorsque j'aimais, lorsque j*aimciis. . . 
O le bon temps, 6 la jeunesse, 
Vous qui ne reviendrez jamais , 
Vous fuyez de quelle vitesse ! 

Ai-je bien employé ces jours 
Si regrettés et si rapides? 
Non ; quelque amertume toujours 
Arrive à nos lèvres avides. 

Nous avons besoin de souffrir 
Les maux que chaque jour apporte , 
Et nous ne savons pas ouvrir 
Quand le bonheur frappe à la porte. 

Le bonheur, espoir des humains. 
Si fragile et si dérisoire , 
Que, le tenant dans les deux mains, 
Nous ne pouvons encore y croire. 

Mais je n'ai jamais regretté 
Mes angoisses ni mes alarmes. 
Et pour ma première gaité 
Je n'aurais pas donné mes larmes. 

Ceux-là seuls peuvent être heureux 
(Et ceux-là ne sont pas des nôtres) 
Qui trouvent leur plaisir en eux 
Et ne souffrent pas dans les autres. 



366 GUSTAVE NADAUD. 

Dans le livre , bientôt fermé , 
Où nous écrivons notre histoire, 
Le temps où nous avons aimé 
Laissera seul une mémoire. 

Dirai-je que ce temps a fui? 
Non; le jour succède à l'aurore. 
C'était hier, c'est aujourd'hui , 
Et ce sera demain encore ; 

Car l'amour vrai n'est destiné 
Qu'à ceux qui peuvent le comprendre , 
Et quand le cœur s'est bien donné, 
Il ne saurait plus se reprendre ? 



L'ALCYON. 

Ainsi qu'une onde tourmentée, 
Notre existence est emportée 
Par un invincible courant. 
Trouverons-nous une retraite 
Où notre navire s'arrête 
Dans le remous de ce torrent? 

Nous voulions garder une trace 
De toute chose ayant sa place 
Dans le cœur ou dans la raison ; 
Mais les souvenirs du voyage , 
Avec les arbres du rivage. 
Sont déjà loin à l'horizon. 



CHANSONS. 367 

Dans Tespace étroit de son orbe » 
Le moment présent nous absorbe; 
Nos jours s'écoulent confondus , 
Semblables aux flots qui se brisent, 
S'amoncellent et se détruisent, 
Pour se redresser éperdus. 

Si du moins , dans notre impuissance , 
Dieu nous accordait la licence 
D'imiter l'alcyon des mers , 
Qui, sans efFroi de la tourmente, 
Établit sa maison flottante 
A la cime des flots amers ! 

Alors , on dit que la tempête , 

Qui des grands mâts couche la tête. 

Ne peut submerger le roseau 

Où dort la paisible couvée 

Sur le sein des eaux soulevée , 

Gomme Moïse en son berceau. 

Pourquoi ne peut-on pas, de même, 
Trouver au pays où l'on aime 
Cet esquif léger et mouvant 
Qui vogue sans voile ni rame , 
Qui se plie au choc de la lame 
£t se courbe au souffle du vent? 

Ainsi , sur l'océan du monde , 
Nous livrerions au gré de l'onde 
Le nid de mousse et de velours 
Où seraient mollement bercées 
Nos plus attachantes pensées , 
Nos amitiés et nos amours. 



368 GUSTAVE NADAUD. 



SIMPLE PROJET. 

Écoute le simple projet 

Qui m'est arrivé tout d'un jet, 

Et qu'ici je consigne : 
Nous faisons un voyage à pié , 
Tous deux, l'un à l'autre appuyé, 

Gomme à l'ormeau la vigne. 

Tu prends une robe lilas; 
A ton corsage tu mettras 

Cette fleur que. je cueille. 
Tu coiffes le ruban vert d'eau , 
Qui sied à ton double bandeau 

Gomme à l'arbre la feuille. 

Nous partons au premier matin ; 
Nous allons en pays lointain , 

A Saint-Gloud, je suppose; 
Moi , fier de ton chaste embarras , 
Et toi, suspendue à mon bras 

Comme au rosier la rose. 

Dans les champs nous nous élançons, 
Cherchant, moi la fleur des buissons, 

Et toi la pâquerette. 
Je me déchire aux églantiers , 
Et tu bondis par les sentiers 

Comme au bois la chevrette. 

Nous nous offrons un grand dinc 
Par ton esprit assaisonné 



CHANSONS. :^iO 

Et par ta chansonnette. 
Tu diras celle qui me plait, 
Tu sais : « Au bois rossigpiol est.... ^ 

Comme au champ Talouette. 

Nous voyons descendre au couchant 
Le soleil , lorsque s'approchant 

La nuit tendra ses voiles. 
Et nous suivons dans leur décours 
Nos jours passés , nos heureux jours , 

Comme au ciel les étoiles. . 

Tu veux de ce projet charmant 
Savoir quel est le dénoûment? 

Tu me la donnes belle! 
Tout en est simple , et frais , et doux : 
Le soir, nous rentrerons chez nous . 

Comme au nid riiirondellc. 



ADIEUX A LX ASII. 

4 

Ainsi, tu pars, et je demeure 
Tout seul dans la maison qui pleure 

Un maître absent ; 
Ton amitié Tavait peuplée, 
Et tu la laisses désolée , 

En me laissant! 

Ainsi passera comme un rêve 
L'intimité longue et trop brève 
Qui nous unit. 



ï> 



370 GUSTxWE NADAUD. 

Quand les oiseaux ont pris leurs ai les ^ 
Adieu les amours fraternelles , 
Adieu le nid ! 

m 

Je contemple d'un œil avide 
La place qui va rester vide 

A mon foyer; 
Nous étions faits pour vivre ensemble y. 
£t maintenant, vois-tu, je tremble 

De t'oublier. 

Oh ! non , tû ne pourrais le croire ; 
N'attristons pas notre mémoire, 

Serrons nos fleurs; 
Rappelons-nous ce que nous sommes. 
Et qu'il ne sied pas à des hommes 

De fondre en pleurs. 

Gardons une image sereine 
De ces jours révolus à peine, 

Légers et doux ; 
Sachons achever notre ouvrage; 
Ayons ce suprême courage : 

Souvenons-nous. 

Écoute : il est minuit, j'arrive; 
Tu m'attends, l'oreille attentive. 

Près des tisons ; 
Bientôt la lampe est ranimée. 
J'ai pris ma place accoutumée. 

Et nous causons. 

gens de bourse et de finance , 
Gens plus sérieux qu'on ne pense , 
Juifs ou chrétiens , 



CHANSONS. 371 



Que nous apprêterions à rire 
Si quelqu'un pouvait vous redire 
Nos entretiens ! 

Car notre ambition commune 
Ne fatijjue pas la fortune 

Et ses hasards^ 
Nous buvons la vieille ambroisie 
Que nous versent la poésie 

Et les beaux-arts ! 

G*est au commerce des {j^énies 
Que nos âmes se sont unies 

D'un doux lien , 
Et que béni soit leur empire , 
Si l'amour du beau nous inspire 

L'amour du bien ! 

Là, nous trouvons une patrie, 
Nous relevons , toute meurtrie , 

La vérité ; 
Nous soulevons un coin du voile 
Qui nous cache encore une étoile, 

L'humanité ! 

Oh! n'abaissons pas nos pensées; 
Tenons-les fièrement dressées 

Vers les hauts lieux ! 
Nous nous sommes fait la promesse 
De respecter notre jeunesse , 

Devenus vieux. 

Mais , selon notre noble envie , 
Rendons conforme notre vie 
A nos discours. 



24. 






:\7% GUSrAVE NADAUD. 

Va maintenant où Dieu t'envoie i 
Nous avons la moisson de joie 
De nos vieux jours. 

Vois, je ne répands plus de larmes; 
Ta vertu vient donner des armes 

A ma douleur; 
Mon foyer ne sera pas vide , 
C'est là que ton âme réside; 

Je n^ai plus peur. 

C'est là que je te garde un temple; 
Sois mon conseil et mon exemple , 

Inspire-moi ; 
Et si tu rjeviens , je Tignore , 
Puisses-tu me trouver encore 

Digne de toi ! 

O ma chambre silencieuse , 

Le bruit qui vous faisait joyeuse 

S'est endormi..^. 
Mais , écoutez , soyez discrète , 
Demain , nous célébrons la fête 

De notre ami! 



CAUSERIE D'OISEAUX. 

J'étais dans un vallon plein d'ombre 

Qu'habitaient des oiseaux sans nombre 

Revenus avec les beaux jours; 

Ils couraient dans l'herbe émaillée , 

Ou voletaient dans la feuillée , 

Ou dans l'air traçaient leurs contours. 



CHANSONS. .173 

Et je leur dis dans ma paresse : 
A Pourquoi vous agiter sans cesse , 
Pourquoi ne pas vous reposer? » 
Sans doute ces mots les touchèrent , 
Car tour à tour ils s'approchèrent, 
Et nous nous mîmes à causer. 

« Crois-tu, me dit une hirondelle, 
Que ce soit pour montrer mon aile 
Que je passe comme l'ëclair? 
Je poursuis l'insecte rapide 
Qui va rasant le sol humide , 
Ou s'élève dans le ciel clair. » 

— « Moi, dit un épervier, je chasse; 
Je suis l'oiseau de noble race , 

Le conquérant, le fils des rois. 
Mes vassaux ou mes adversaires , 
A la puissance de mes serres , 
Ont bientôt reconnu mes droits. » 

Des pigeons saccageant les seigles 
Disaient : « Nous faisons les espiègles 
Et nous fêtons le renouveau. 

— Moi , » disait une pie avare , 
a J'amasse ; Targent est si rare ! 

— Moi , je pille , » dit un moineau. 

Et la troupe, en franche lippée. 
Tout le jour n'était occupée 
Que de ses grossiers appétits, 
Comme font les poissons dans l'onde , 
Gomme tous les êtres du monde , 
.Bêtes ou non , grands ou petits. 



374 GUSTAVE NADAUD. 

ce Mais toi qui restes sur ta branche , 
Beau chanteur, oiseau du dimanche , 
Pourquoi ne prends-tu pas ton vol? 
Pourquoi chanter à perdre haleine 
Le demi-jour et la nuit pleine? 
— Pour chanter, » dit le rossignol. 



LE BONHEUR ET L'AMOUR. 

A la porte de Marguerite , 
Un matin , on frappe tout bas : 
« Ouvrez bien vite. 

— Nommez-vous, ou je n'ouvre pas. 

— Qui je suis , belle Marguerite? 
Vous ne comptiez pas sur l'honneur 

De ma visite , 
Car on me nomme le Bonheur. 

— Le Bonheur? » dit la jeune fille; 
a Me voici : soufFrez seulement 

Que je m'habille. 
Je suis à vous dans un moment. 

— Mon enfant, ouvrez-moi la porte; 
La toilette ne sert de rien; 

Et puis, qu'importe? 
Je suis aveugle, on le sait bien. 

— C'est vrai, mais ma honte est extrême, 
Car, je ne sais par quel souci , 

Devant moi-même 
Je n'oserais paraître ainsi. 



GHAINSONS. 375 

Donnez-moi la moitié d'une hem*e , 
Et je serai prête à mon gré. 
— Soit, je demeure , » 

Répond l'étranger; «j'attendrai. 

• 

— Vous, attendre? » dit Marguerite : 
4c Je voudrais bien vous croire ; mais 

C'est chose écrite, 
<Jue le Bonheur n'attend jamais. 

-Ses discours ne sont pas les vôtres ; 
Monseigneur, vous vous trahissez. 

Cherchez-en d'autres : 
Passez votre chemin, passez. 

A ce trait j'ai pu vous connaître, 
Et, si je m'en fie à mon cœur. 

Vous devez être 
L'Amour, et non pas le Bonheur. » 



A VOS AMOURS. 

Votre verre a choqué le mien , 

Selon le vieil usage, 

Et votre voix m'engage 
A prolonger cet entretien. 
S'il faut chanter celle que j^aime. 

Volontiers j'obéis, 
Car je suis absent de moi-même 

Comme de mon pays. 

Des mœurs anciennes 
Suivons le cours : 



:J70 GUSTAVE NADAUD. 

Je bois à vos amours, 

Kt vous boirez aux miennes. 

Entre elle et moi Ton avait cru 

Mettre la terre entière : 

Je regarde en arrière 
Le sillon que j*ai parcouru. 
Pour traverser les mers lointaines , 

Mon cœur se fait vaisseau ; 
Pour francbir les monts et les plaines , 

Mon cœur se fait oiseau. 

Des mœurs anciennes 

Suivons le cours : 
Je bois à vos amours, 
Et vous boirez aux miennes. 

En m'éloignant je lui prorais 

Qu'à l'heure coutumière 

Je dirais ma prière , 
Et que son nom y serait mis. 
Avant que paraisse l'aurore, 

Ce doux nom me poursuit , 
Et ma prière dure encore 

Lorsque revient la nuit. 

Des mœurs anciennes 

Suivons le cours : 
Je bois à vos amours, 
Et vous boirez aux miennes. 

Si quelqu'un de vous a connu 
Les tourments de l'absence , 
Qu'il ait la souvenance 



eu AN s ON s. 377 



Du pays qui Ta retenu. 
Si quelque chaste fiancée 

Attend votre retour, 
Adieu , portez-lui la pensée 

D'un exilé d'amour. 

Des mœurs anciennes 

Suivons le cours : 
Je bois à vos amours, 
Et vous boirez aux miennes. 



L'HISTOIRE DU GÉNÉRAL 

Je vais vous raconter l'histoire 
De mon illustre Général. 

— Qu'on verse à boire 
Au Caporal ! 

— H naquit dans un âge tendre 

A Lille, en Flandre. 
Jeunes conscrits, écoutez bien 
Ce que raconte votre ancien : 

J'ai soif! à boire ! 

— Qu'on verse , vejse à boire 

Au Caporal ! 
Il va conter l'histoire 

Du Général. 

Je vais vous raconter l'histoire 
Du père de mon Général. 

— Qu'on verse à boire 



:J78 GUSTAVE NADAUD. 

Au Caporal ! 

— Il se montra de grande taille 

A la bataille. 
Il a cueilli bien des lauriers 
Dans le premier carabiniers. 

J'ai soif! à boire ! 

— Qu'on verse , verse à boire 

Au Caporal ! 
Il raconte l'histoire 

Du Général. 

Je vais vous raconter l'histoire 
Du frère de mon Général. 

— Qu'on verse à boire 
Au Caporal ! 

— Il tira le numéro treize... 

£t trois font seize. 
H a cueilli bien des lauriers 
Dans le deuxième cuirassiers. 

J'ai soif! à boire ! 

— Qu'on verse , verse à boire 

Au Caporal ! 
Il raconte l'histoire 

Du Général. 

Je vais vous raconter l'histoire 
De l'oncle de mon Général. 

— Qu'on verse à boire 
Au Caporal ! 

— Il est sorti de la fabrique 
Polytechnique. 



CHANSONS. 379 

Il a cueilli bien des lauriers 
Dans le troisième canonniers. 
J'ai soif! a boire ! 

— Qu'on verse , verse à boire 
Au Caporal ! 

Il raconte l'histoire 
Du Général. 

Je vais vous raconter l'histoire 
De la sœur de mon Général. 

— Qu'on verse à boire 
Au Caporal! 

— On appréciait sa cuisine 

A la cantine. 
Elle arrosa bien des lauriers 
Dans le quatrième lanciers. 

J'ai soif! a boire! 

— Qu'on verse , verse à boire 
Au Caporal ! 

Il raconte l'histoire 
Du Général. 

Je vais vous raconter l'histoire 
Des enfants de mon Général. 

— Qu'on verse à boire 
Au Caporal ! 

— C'étaient des conscrits bien honnêtes, 

Comme vous l'éles , 
Payant la goutte à leur ancien 
Qui leur disait : Écoutez bien : 

J'ai soif! à boire! 



380 GUSTAVE NADAUD. 

— Qu'on verse, verse à boire 

Au Caporal ! 
Il a conté l'histoire 

Du Général. 



SUPPOSITION. 

Vous êtes triste , mon amie ; 

Triste, pourquoi? 
Le bonheur vous tient endormie , 

Écoutez-moi : 

Vous êtes jeune, et je suppose 

Que ving^ ans , c'est si peu de chose , 

Soient révolus : 
Je suis ridé , ma tête est blanche ; 
Votre corps moins souple se penche; 

Nous n'aimons plus. 

Alors , un soir, un soir d'automne , 

Je vous revois , 
Nous sommes vieux, vous êtes bonne 

Gomme autrefois. 

Je prends votre main dans la mienne. 
Et je vous dis : « Qu'il vous souvienne 

Des jours passés , 

Quand jeunes et libres ensemble v 

Ma voix s'éteint, votre main tremble; 

Vous rougissez. 



CHANSONS. a8t 

Et pourtant ma phrase s'achève : 

« Vous souvient-il 
Combien nos cœurs avaient de sève 

En notre avril? 

Combien nous étions l'un à l'autre , 
Et quel bonheur était le nôtre, 

O mon trésor ! 
Lorsqu'une commune pensée 
Tenait notre vie enlacée 

A son fil d'or? » 

Alors, je veux. aussi le croire, 

Votre œil pâli 
Retrouve une larme , en mémoire 

D'un long oubli. 

Et vous me dites : « Laissez laisse 

Notre amour et notre jeunesse ; 

Je m'en souviens. 
Je veux plutôt les désapprendre 
Et ne pas remuer la cendre 

Des temps anciens. » 

Eh bien , j'ai commis un mensonge 

Triste et pesant : 
Ce passé revu dans un songe, 

C'est le présent. 

Ces heures, ces rapides heures 
Que je rappelle et que tu pleures , 

Nous les pressons ; 
Ces printemps que les hivers chassent , 
Ils ne sont pas passés , ils passent , 

Et nous passons ! 



;i82 GUSTAVE NADAUD. 

Et tu resterais endormie 

Auprès de moi ? 
Vous êtes triste, mon amie, 

Triste, pourquoi? 



LA MAISON BLANCHE. 

Nous irons dimanche 
A la maison blanche. 

Vieille chanson , pourquoi viens-fu toujours 
M'entretenir de ce fameux dimanche , 
Où nous verrons la maison blanche 
Qui doit héberger nos amours ? 
Je n'en sais rien , et pourtant je te chante : 
C'est que le cœur est un clavier vivant; 
Un air joyeux y fait souvent 
Vibrer une corde touchante. 
Comme, a travers le jour d'une cloison, 
On aperçoit un horizon immense , 
Ainsi je revois mon enfance 
Dans une ligne ou dans un son : 

Nous irons dimanche 
A la maison blanche. 

Blanche maison , est-ce un premier amour 
Que ton image évoque en ma pensée? 

Oui , ma petite fiancée 

Devait attendre mon retour. 
J'avais treize ans quand elle en avait douze, 



CHANSONS. 38ÎJ 

Et nous allions devant nous, ignorant 

La distance qui naît du rang 

Ou de la fortune jalouse. 
Je la quittai : ce fut sans désespoir ; 
On m'envoyait là-bas dans un collège ; 

Adieu pour longtemps, lui disais-je; 

Elle répondit : Au revoir : 

Nous irons dimanche 
A la maison blanche. 

Pourtant un jour, jour gai, jour de printemps, 
La ville était dans Téglise assemblée , 

Et les cloches de leur volée 

Frappaient les échos éclatants. 
Elle apparut ; sa marche était aisée ; 
Je la voyais de loin, j'étais tremblant; 

Elle portait le voile blanc ; 

On disait : La belle épousée ! 
L'orgue chantait avec ses mille voix , 
Et moi , caché sous les arceaux gothiques , 

Je croyais parmi les cantiques 

Entendre le chant d'autrefois : 

Nous irons dimanche 
A la maison blanche. 

Tin autre jour, jour de deuil, jour d'hiver, 
Le glas des morts s'épandait sur la ville ; 

Gomme une discorde civile , 

D'un long sanglot il frappait l'air. 
Je pénétrai dans la même chapelle : 
Elle était là ; mais je ne pus la voir ; 

Cette fois, son voile était noir. 



:î84 GUSTAVE KADAUD. 

On disait : Si jeune et si belle ! 
L'orgue pleurait; des gémissements sourds 
Allaient mourir sous la voûte drapée , 
Et la lugubre mélopée 
Me répétait toujours, toujours : 

Nous irons dimanche 
A la maison blanche. 

Et, depuis lors, je la revois souvent; 

Le temps, dont rien ne ralentit la course, 
Remonte pour nous vers sa source ; 
Elle vit, et je suis enfant. 

Elle est encor ma jeune fiancée ; 

Elle s'enfuit dès que revient le jour; 
Mais chaque nuit, à son retour. 
Reprend l'histoire commencée. 

Ses yeux sont d'or et sa voix est de miel ; 

Sa lèvre a pris l'angélique sourire , 
Et je crois l'entendre me dire. 
En levant un doigt vers le ciel : 

Nous irons dimanche 
A la maison blanche. 



PLDICA. 

Nous avons fait le tour de nos corbeilles 
Qu'habitent des monceaux de fleurs ; 

Nous admirions leurs nuances vermeilles 
Et leurs pénétrantes senteurs ; 

Et je cherchais la fleur que j'ai rêvée. 



CHANSONS. 385 

a La voici , » disiez-vous ; mais non ; 
Dans nos jardins je ne Tai pas trouvée : 
Pudica serait son doux nom. 

On la verrait au sommet des montagnes y 

Au bord des ruisseaux écartés ; 
Elle naîtrait à Tair pur des campagnes 

Gomme à la brume des cités. 
Elle ornerait le palais y la chaumière , 

De son incarnat radieux ; 
Et son parfum serait une prière 

Qui monte de la terre aux cieux. 

Ne cherchez pas dans les jardins d*Âsie 

La fleur que Dieu cache ici-bas : 
Il lui faudrait une terre choisie 

Que le soleil n'atteignît pas. 
Car Pudica , c'est une jeune fille 

Qui croît sous la garde du ciel , 
Dans le terrain fécond de la famille , 

A l'ombre du toit maternel. 



TROP TARD. 

Hier, pour cueillir la framboise, 
Je m'en vais d'abord 
Au chemin du Nord : 

Je me dirigeais vers Pontoise. 
Ma montre , il paraît y 
Hier retardait : 

J'arrive; l'horloge ennemie 

S'apprête à sonner la demie. 







:J8« GUSTAVE NADAUD. 

Prompt comme l'oiseau , 
Je vole au bureau. 
Je dis de ma voix la plus ferme : 
a Pontoise ! » Le guichet se ferme. 
Trop tard ! 
J*ai manqué le dëpart. 

Il me faut errer dans la gare. 

Que faire en errant 

Une heure durant? 
Je vais allumer un cigare. 

Que faire en fumant? 

Penser tristement 
A ceux qui là-bas vous attendent ; 
Ils sont treize qui me demandent. 

Le couvert est mis ; 

Salut, mes amis. 
L'air est doux, le ciel est superbe. 
Gomme on doit être bien sur l'herbe ! 
Trop tard ! 
J'ai manqué le départ. 

Que n'avais-je réglé ma montre? 

Sans mon accident, 

J'aurais cependant 
Pu faire une bonne rencontre : 

TTn riche éditeur, 

Un vieux sénateur 
Qui m'aurait pris pour secrétaire, 
Ou bien une jeune insulaire 

Cherchant des maris , 

N'importe à quel prix, 
Et qui se serait enflammée 



CHANSONS. .-)87 

Pour mon profil de vieux camée. 
Trop tard ! 
J*ai manqué le départ. 

On dit qu'autrefois la fortune 

Doucement allait 

En cabriolet ; 
Mais cette lenteur l'importune. 

Un train de vapeur 

Ne lui fait plus peur. 
La foule se presse aux portières ; 
Les premiers prennent les premières. 

C'est bien : les seconds 

Auront les wagons ; 
La vapeur siffle ; le train vole : 
Voilà l'express pour le Pactole ! 
Trop tard ! 
J'ai manqué le départ. 

On devrait plaindre, en ce bas monde, 

Ceux que le hasard 

Fit naître en retard , 
Ne fût-ce que d'une seconde. 

Je suis dans ce cas, 

Et n'en riez pas , 
Car je vous entraine en ma chute : 
C'est à ce fragment de minute 

Qu'on doit la façon 

De cette chanson. 

Si je n'avais pas manqué l'heure, 

J'en aurais fait une meilleure. 

Trop tard ! 

J'ai manqué le dépai't. 

25. 



38» GUSTAVE NADAUD, 



CARCASSONNE. 

A Je nie fais vieux, j'ai soixante ans^ 

J'ai travaillé toute ma vie, 

Sans avoir, durant tout ce temps y, 

Pu satisfaire mon envie. 

Je vois bien qu'il n'est ici-bas 

De bonheur complet pour personne. 

Mon vœu ne s'accomplira pas : 

Je n'ai jamais vu Garcassonne ! 

» On voit la ville de là-haut, 
Derrière les montagnes bleues; 
Mais, pour y parvenir, il faut, 
Il faut faire cinq grandes lieues; 
En faire autant pour revenir! 
Ah ! si la vendange était bonne ! 
Le raisin ne veut pas jaunir : 
Je ne verrai pas Garcassonne! 

» On dit qu'on y voit tous les jours y 
Ni plus ni moins que les dimanches. 
Des gens s'en aller sur le cours , 
En habits neufs, en robes blanches. 
On dit qu'on y voit des châteaux 
Grands comme ceux de Babylonc , 
Un évéque et deux généraux ! 
Je ne connais pas Garcassonne ! 

» Le vicaire a cent fois raison : 

C/est des imprudents que nous sommes 



CHANSONS. 389 

Il disait dans son oraison 
Que l'aiiibition perd les hommes. 
Si je pouvais trouver pourtant 
Deux jours sur la fin de l'automne. . . « 
Mon Dieu ! que je mourrais content 
Après avoir vu Carcassonne ! 

« Mon Dieu ! mon Dieu ! pardonnez-moi 

Si ma prière vous offense; 

On voit toujours plus haut que soi, 

En vieillesse comme en enfance. 

Ma femme, avec mon fils Aig^nan, , 

A voyagé jusqu'à Narbonne; 

Mon fillejil a vu Perpignan , 

Et je n'ai pas vu Carcassonne ! » 

Ainsi chantait, près de Limoux, 
Un paysan courbé par l'âge. 
Je lui dis : « Ami , levez-vous ; 
Nous allons faire le voyage. » 
Nous partîmes le lendemain ; 
Mais (que le bon Dieu lui pardonne!) 
Il mourut à moitié chemin : 
Il n'a jamais vu Carcassonne ! 



LE PRINCE INDIEN. 

Certain prince de l'Hindoustan , 
Qui s'ennuyait comme un sultan , 
Avait puisé dans des lectures 
Un goût effréné d'aventures, 



390 GUSTAVE NADAUD. 

Qui se traduisit un beau soir 
De la façon qu'on va savoir. 

Tandis que derrière sa porte 
Dormait l'innombrable cohorte 
Des dignitaires du palais , 
^Chambellans, g[ardes et valets 
Chargés de veiller sur le maitre , 
Crac! il sauta par la fenêtre. 

Le voilà courant à grands pas 

Les provinces de ses États 

Qu'il ne connaissait qu'en peinture , 

Admirant la riche nature 

Et se disant en aparté : 

« Dieu! que c'est bon, la liberté! » 

Après avoir, à perdre haleine , 

Franchi les monts , franchi la plaine , 

Il entra poudreux et crotté 

Dans une opulente cité. 

Et vit devant une boutique 

Des gens qui parlaient politique . 

Comme il était un peu bavard, 
Il trouva bon de prendre part 
A cet entretien populaire; 
l'n des bourgeois , homme colère , 
Lui dit, dès le troisième mot : 
« Mon ami, vous êtes un sot. »» 

Le prince pensa : « Sur mon âme , 
Cet homme est fou : ma cour proclame 
Que j'ai plus d'esprit à moi seul 



CHANSONS. " 391 

Que mon père , que mon aïeul , 
Et que toute l'espèce humaine : 
C'est un fou, la chose est certaine. » 

Gomme il parlait ainsi tout bas , 
Il aperçut quelques soldats 
Qui poussaient des bottes d'escrime. 
ft Bon y dit le prince mag^nanime , 
' Cachons mon rang, et montrons-leur 
Ce que c'est qu'un royal tireur. » 

C'est dit; un jeune volontaire 
Se dispose à le satisBsûre. 
Son fleuret était moucheté , 
Par bonheur pour Sa Majesté , 
Qui se vit battre , battre , battre 
Comme farine ou pierre à plâtre. 

ft Oh ! oh ! dit le royal tireur, 
Ceci doit cacher une erreur, 
Car mon adresse est bien connue : 
Toute ma cour est convenue 
Que j'étais hier un héros; 
J'ai boutonné dix généraux. » 

Il s'en allait l'oreille basse , 
Quand il vit sur une terrasse 
Des étrangers , Chinois et Grecs , 
Qui, graves, jouaient aux échecs. 
Il monte et propose partie ; 
On l'accueille avec sympathie. 

Il trouve vingt joueurs tout prêts ; 
On commence.... Dix coups après, 



:J92 GUSTAVE NADAUD. 

Le prince était mat. « Qu'est-ce à dire? 
Je suis le plus fort de l'empire. 
Il Faut qu'on m'ait joué des tours ; 
Au palais je gagnais toujours. » 

Il part; au sortir de l'allée, 
Il trouve une femme voilée : 
«Vous plait-il, madame, un valet? 

— Fi! seigneur, vous êtes trop laid. 

— Quoi, laid! Je suis laid? dit le prince; 

Voyez le goût de la province ! 

« 
On m'a toujours dit à la cour 

Que j'étais beau comme le jour. » 

Tout en s'exprimant de la sorte , 

Il sent une pression forte 

Au talon droit : un paysan 

L'écrasait de son pied pesant. 

« Oh ! dit le prince , prenez garde , 
Mon ami, j'ai la main gaillarde, 
Et l'on m'a dit que , tout enfant , 
J'étais plus fort qu'un éléphant. » 
Lors , le paysan , sans colère , 
Prend mon prince et le pose à terre. 

Le malheureux , se relevant , 
Se dit : « Là-bas , je suis savant , 
J'ai de l'esprit, je suis sublime 
Aux jeux , à la lutte , à l'escrime , 

De plus aussi beau que le jour 

Retournons bien vite à la cour ! » 



CHANSONS. :393 



FLEURS, FRUITS ET LÉGUMES. 

L'étalage de la fruitière, 

€e matin , était des plus beaux : 

Des fleurs, des fruits, et puis, derrière. 

Des tas de légpimes nouveaux. 

J*aperçus un jeune homme imberbe 
Qui s'arrêtait, et qui bientôt 
Fit achat d*un bouquet superbe 
<}u*il cacha sous son paletot. 

Puis , un monsieur à barbe blonde 
Bravement se fit octroyer 
Les plus belles fraises du monde , 
Qu'il emporta dans leur panier. 

Enfin un bourgeois à gros ventre 
Vient après eux, verbe et front hauts, 
Longtemps marchande, sort, puis rentre, 
Et part avec des artichauts. 

Je pensai que ces personnages 
Pouvaient , pour de bonnes raisons , 
Représenter dans ses trois âges 
La loi du cœur et des saisons : 

L'un , le printemps et l'espérance , 
L'autre, juillet avec l'amour, 
Et le dernier, la souvenance^ 
Quand l'automne est sur le retour. 



1 



394 GUSTAVE NADAUD. 

Et je me dis : Ce serait drôle , 
Si ces trois divers acheteurs 
Devaient jouer chacun un rôle 
Dans une pièce à quatre acteurs ; 

Si ces fleurs, ces fruits, ces lég^umes 
Étaient pour la même — Mais non, 
Gela n*est pas dans nos coutumes ; 
Et puis comment le saurait-on? 

J'aime mieux penser, au contraire , 
Que Tun était un fils chéri , 
Le second un excellent frère , 
Et le troisième un bon mari. 



LE RUISSEAU. 

Que dis-tu, ruisseau transparent, 

En courant 
Sur ton lit de sable et de pierre? 
Est-ce un chant, est-ce une prière 
Que tes eaux s'en vont murmurant? 

Tantôt ta voix semble , plaintive , 
Le bruit du vent dans les roseaux ; 
Tantôt, avec des cris d'oiseaux. 
En jouant tu baises la rive. 

Quand bien loin vers d'autres climats 

Tu t'en vas. 
Vas-tu recueillir sur la route 



CHANSONS. 395 

Les larmes que goutte par goutte 
L*hoinme doit .verser ici-bas ? 

Es-tu la sueur de la terre 
Qu'agite un labeur incessant? 
Viens-tu nous montrer en passant 
Que la fatigue est salutaire? 

Le ruisseau répond : J*ai ma loi ; 

Gomme moi 
Tu cherches en vain ton mvstère ; 
Je ne sors du sein de la terre 
Que pour y rentrer comme toi. 

Je nais aux régions lointaines 
Que parfume l'air des hauts lieux ; 
Ma source est voisine des cieux ; 
Mon poids me pousse vers les plaines. 

Parmi les cailloux arrondis, 

Je bondis, 
Rapide comme l'avalanche , 
Aussi pur que la robe blanche 
Attachée aux monts engourdis. 

Bientôt, par des pentes fleuries 
Je parviens aux premiers hameaux ; 
Guidé par d'habiles canaux , 
Je vais arroser les prairies. 

Je descends grossi par les eaux 

Des coteaux ; 
Un moulin m'oppose sa roue ; 



:\m GUSTAVE NADAUD. 

D'un obstacle aisé je me joue, 
Et je cours à d'autres travaux. 

Plus loin , des forêts abattues 
J'emporte les débris craquants, 
Gomme la lave des volcans 
Charriant les blocs des statues. 

Je berce en mon calme bassin 

Un essaim 
De barques aux rames nacrées ; 
Des bateaux chargés de denrées 
Lentement sillonnent mon sein. 

Je baigne les villes altières, 
Et l'eau virginale des monts 
Entraîne vos impurs limons : 
Les ruisseaux deviennent rivières. 

Toute source en mon lit profond 

Se confond ; 
A mon onde un peuple s'abreuve ; 
Je suis roi des eaux : je suis fleuve , 
Et j'aspire au gouffre sans fond. 

Déjà ma vieillesse commence ; 

Je ne suis né que pour mourir. 

On ne se lasse de courir 

Qu'en tombant dans la hier immense 

Que dis-tu, ruisseau transparent, 

En courant 
Sur ton lit de sable et de pierre? 
Est-ce un chant, est-ce une prière 
Que tes eaux s'en vont murmurant? 



CHANSONS. 397 



UNE EXPIATION. 

t 

Saint, Arthur, cocher plein d'élégance, 
Bel écuyer, joueur et Ubertin , 
Riche d'état, prodigue de naissance; 

Il n'est pas midi, que je pense : 

Où vas-tu de si grand matin ? 
La vie humaine est longue et monotone, 
Grave d'ennuis et pleine d'embarras. 
Tu veux, dis-tu, la mener courte et bonne? 

Jouis avant que l'heure sonne 

Non , tu dois vivre , tu vivras ! 

Va, mon fils; dépense, dépense. 
Tu subis une dure loi : 
Dépense, dépense, dépense. 
La Providence 
A ses desseins sur toi. 

Il faut qu'il ait une origine impure , 

€e lourd métal qui glisse entre tes doigts. 

Qu'il ait le sceau du vol et de l'usure , 

Qu'il soit chargé d'une souillure 

Dont tu ne peux porter le poids. 
Dieu doit garder des peines exemplaires 
Aux criminels riches et triomphants. 
Ton héritage est gros de ses colères : 

Il faut que le crime des pères 

Soit expié par les enfants. 



398 GUSTAVE NADAUD. 

Va, mon fils; dépense, dépense, 
Tu subis une dure loi : 
Dépense, dépense, dépense. 
La Providence 
A ses desseins sur toi. 

Sens-tu partout crouler ton édifice ? 
L'usurier court à la maison en feu; 
Sa part est là, ton luxe en fait justice; 

Le revenu de l'avarice 

Sera dévoré par le jeu. 
Tu veux en vain t'arréter sur la pente ; 
Tu marcheras sans repos , sans retour, 
Et le plaisir fuira ta lèvre ardente ; 

L'amitié te sera pesante; 

Tu ne connaîtras pas l'amour. 

Va, mon fils; dépense, dépense. 
Tu subis une dure loi : 
Dépense, dépense, dépense. 
La Providence 
A ses desseins sur toi. 

Où donc serait la vengeance céleste , 
Si tu pouvais , brisant un pacte ancien , 
Mettre h l'abri l'épargne qui te reste , 

Pour vivre paisible et modeste 

Et finir en homme de bien ? 
Non ! c'est ton or qui fera ton supplice : 
Qu'il soit le flot par l'orage battu ; 
Que tout courant lui creuse un précipice ; 

Qu'il tombe dans l'égout du vice 

Pour remonter à la vertu ! 



CHANSONS. 399 

m 

Va, mon fils; dépense, dépense. 
Tu subis une dure loi : 
Dépense, dépense, dépense. 
La Providence 
A ses desseins sur toi. 

Et maintenant, que vingt ans, je suppose, 

Soient écoulés, te voilà seul, transi. 

Sur un grabat , vieillard pauvre et morose ; 

Écoute : par ta porte close 

Un cbant de joie arrive ici. 
Un artisan et sa jeune épousée 
Ouvrent le bal ; tit les connais tous deux. 
Dans ton déluge ils trouvent leur rosée ; 

Toute colère est apaisée : 

Tu peux mourir, ils sont heureux. 

Va, mon fils; dépense, dépense. 
Tu subis une dure loi : 
Dépense, dépense, dépense. 
La Providence 
A ses desseins sur toi. 



QUINZE AVKIL. 

Je demande à mon amie 

Par quelle erreur 
Elle a pris l'économie 

En sainte horreur; 
Pourquoi , n'ayant pas les vices 



7*00 GUSTAVE NADAUD. 

Des filles d'or, 
Elle en a tous les caprices 

Et plus encor? 
' Elle rëpond haut et ferme 

Dans son babil : 
«t Je suis née un jour de terme , 

Le quinze avril. » 

C'est en effet la journée 

Où dans nos doi{]^ 
Glisse la somme épargnée 

Durant trois mois ; 
C'est l'époque où tout programme 

Se fait nouveau, 
Où le serpent et la femme 

Changent de peau , 
Où la laine se renferme 

Pour le coutil : 
Elle est née un jour de terme , 

Le quinze avril. 

Il faut bien qu'elle produise 

■ 

Trois mois avant 
Tout ce qui sera de mise 

L'été suivant. 
Puis la floraison des roses 

Viendra bientôt ; 
Elles ne sont pas écloses 

Qu'il les lui faut. 
C'est l'heure où la vigne germe, 

Non sans péril : 
Elle est née un jour de terme. 

Le quinze avril. 



CM AN SON s. Wi 

Elle me traite d'avare 

Si je prétends 
Que le chasselas est rare 

Dans le printemps. 
Parfois enfin je me fâche , 

Puis , tout confus , 
Je transige comme un lâche , 

Car un refus, 
C'est la poudre qu'on enferme 

Dans le baril : 
Elle est née un jour de terme , 
' Le quinze avril. 

Elle a des fêtes sans nombre 

Qu'elle connaît. 
Pas un saint ne reste à l'ombre 

Dans son carnet. 
C'est la sainte Mousseline, 

Le saint Bijou, 
La déesse Crinohne, 

Le dieu Joujou ; 
Et moi je suis le dieu Terme 

Mis sur le gril : 
Elle est née un jour de terme , 

Le quinze avril. 

Je me plume et me dédore ; 

Mais, entre nous, 
Elle m'aime et je l'adore : 

Que voulez-vous? 
Une femme qu'on possède 

Chez soi , pour soi , 

Et qui n'est vraiment pas laide 

26 



*02 GUSTAVE NADAUD. 

Dans son emploi , 
Gela flatte l'épiderme ; 

C'est si gentil ! 
Elle est née un jour de terme , 

Le quinze avril. 



ELOGE DE LA VIK. 

Je vois , je respire , je sens , 
J'écoute, je marche, je pense. 
Mon âme vers le ciel s'élance , 
Et des membres obéissants 
Secondent mon intelligence. 

Je vis, j'en rends grâce au destin. 
Que d'autres méprisent la vie ! 
Ma soif ne s'est pas assouvie , 
Et je veux ma part du festin 
Où le Créateur me convie. 

Je contemple, heureux spectateur, 

Cette fête de la nature,' 

Et de ma chétive stature 

Je cherche à comprendre l'Auteur 

De cette immense architecture. 

Pour semer sur nous ses trésors 
Ses mains libérales s'abaissent ; 
Notre âme et nos yeux s'en repaissent, 
Et des besoins de notre corps 
Il fait des plaisirs qui renaissent. 



CHANSONS. 403 

Il a varié les saisons 
A l'exemple de nos caprices; 
Nous rêvons mers et précipices , 
Et vers nos étroites maisons 
Nous retournons avec délices. 

Le charme au but vient s'allier : 

Les fruits germent des fleurs sans nombre , 

Et dans la foret pleine d'ombre 

Pousse le bois de mon foyer 

Pour le retour de l'hiver sombre. 

Je goûte la paix du sommeil , 
L'abandon d'une causerie, 
Et les beaux-arts et l'industrie, 
' Et ta splendeur, ô mon soleil ! 
Et ton haleine , ô ma patrie ! 

J'ai des parents, j'ai des amis; 
J'aspire à toutes les tendresses, 
Et si l'amour, de ses largesses, 
Ne tient pas ce qu'il a promis , 
Je suis heureux de mes faiblesses. 

L'instant vole et s'évanouit; 
Mais je le fixe en ma pensée , 
Et son image retracée 
Rend un charme au plaisir qui fuit 
Et même à la douleur passée. 

De chaque fruit, fût-il amer. 

On exprime une molle essence , 

Et je la recueille d'avance, 

Pour plus tard embaumer mon air 

Des parfums de la souvenance. 

26. 



J^O^ GUSTAVE NADAUD. 

Seigneur, vous êtes généreux ; 
Je vous bénis et vous implore 
De mon couchant à mon aurore : 
Heureux , et même malheureux , 
Mon Dieu , faites-moi vivre encore ! 

C'est le cri de l'humanité, 
Cri de salut ou de détresse : 
Aimer dans sa verte jeunesse , 
Penser dans sa maturité , 
Se faire aimer dans sa vieillesse. 

Et quand le souffle aérien 

Fuira notre dépouille blême , 

Se survivre encore à soi-même 

Dans l'estime des gens de bien 

Et dans le cœur de ceux qu'on aime, 



VIVE MARGOT. 

La bonne dame Marguerite 
Avait depuis trente printemps , 

A cinquante ans , 
Un perroquet d'un vrai mérite : 
Ces oiseaux-là vivent longtemps. 
Quelques amis , en sa jeunesse , 
Par cœur avaient appris un mot 

Au bon Jacquot; 
C'était le nom de sa maîtresse : 

« Vive Margot ! » 



CHANSONS. ;o.> 

La dame alla dans l'autre inonde. 
Jacquot, sans être consulté. 

Fut acheté 
Par une fille rose et blonde , 
Couturière de qualité. 
Elle voulut lui faire apprendre : 
« Du rog[non !» et « Du bon fricot ! » 

Maître Jacquot 
Répondait sans vouloir comprendre : 

a Vive Margot ! » 

Un vieux colonel en retraite, 
Privé de son commandement 

Bien indûment, 
Fit achat de la pauvre béte 
Qui lui tint lieu de régiment. 
Tous les jours c'étaient des vacarmes, 
Jurons de soldat, cris d'argot; 

Maître Jacquot 
Disait , au lieu de : « Portez armes ! » 

a Vive Margot ! » 

Puis il poursuivit son voyage ; 
Il traversa de main en main 

Le genre humain , 
Chacun lui parlant son langage 
Tudesque ou franc, grec ou romain : 
« Vive le roi, le czar, le pape! 
Goddam ! tarteifle ! per Bacco î » 

Maître Jacquot 
Répondait en riant sous cape : 

« Vive Margot ! » 



406 GUSTAVE NADAUD. 

Tout meurt; les perroquets eux-mêmes 
Sont soumis aux lois du destin. 

Un beau matin , 
Jacquot, sans cris et sans blasphèmes, 
Partit pour le pays lointain. 
La fidélité nous honore, 
Si mince que soit son écot. 

Le bon Jacquot 
Ouvrit le bec pour dh'e encore : 

a Vive Margot ! » 



LE POMMIER. 

Le vent est un subUme orchestre 
Qui fait vibrjsr l'écho terrestre 

Et fait Tarbre chanter. 
Il souffle dans les branches folles 
Des sons qui semblent des paroles 

Et qu'on pourrait noter. 

Hier, je trouve sur ma route 

Un pommier qui causait. 
Ému, je m'arrête, j'écoute. 

Voici ce qu'il disait : 

Passant qui regardes mes pommes , 
Tu vois sans doute que nous sommes 

En plus d'un point pareils; 
Mes fruits sont amers ou suaves , 
Gomme tes jours légers ou graves, 

Nébuleux ou vermeils. 



CHANSONS. UQ7 

Que d'espérances avortées 

Dans leur première fleur ! 
Que de croissances trop hâtées 

Que le ver perce au cœur ! 

Pourtant la sève germe et monte; 
Alors un prodigue sans honte 

Sur nous lève la main ; 
Il cueille sa vendange verte 
Et vient couper l'artère ouverte 

Au miel du lendemain. 

Ou bien c'est l'homme au cœur de marbre , 

L'avare froid et dur, - 
Qui laisse dessécher sur l'arbre 

Mon sang liquide et mûr. 

Ainsi vous récoltez sans cesse , 
Par trop de hâte ou de paresse , 

Le fruit vert ou gâté. 
Le sage seul, parmi les hommes, 
Cueille ses jours, cueille ses pommes, 

Dans leur maturité. 



LA DAME AU PASTEL. 

Pour le jour de sainte Isabelle , 
Certain mari des plus jaloux 
Fit à sa femme , jeune et belle , 
Un don singulier entre tous : 
Il disposa dans une boite 



408 GUSTAVE NADAUD. 

Neuf OU dix crayons de pastel 
Représentant de gauche à droite 
Tous les rayons de Tarc-en-ciel. 
« Je sais ton goût pour la peinture » 
Dit le madré; favorisons 

Les penchants de notre nature 

J'ai mes raisons. 

» D'abord, essayons de ce rose; 

'ml ' 

Avec le doigt cela s'étend 
Sur la joue, et la fleur éclose 
N'a pas un ton plus éclatant. 
Voici le noir pour la paupière 
Qu'on estompe par des glacis; 
Tu peux de la même matière 
Allonger l'arc de tes sourcils. 
En vain chercherait-on à Sèvres 
De plus riches combinaisons.... 

N'oublions pas le rouge aux lèvres 

J'ai mes raisons. 

» Il faudrait encor, ce me semble , 
Pour adoucir le coloris, 
Répandre sur tout cet ensemble 
Un nuage en poudre de riz. 
Blanchissons les monts et les plaines 
Du dos, de l'épaule et du cou; 
Garde un peu de bleu pour les veines 
Qui vont se perdre on ne sait où. 
Maintenant, admire toi-même 
Le chef-d'œuvre que nous faisons. 
Te voilà telle que je t'aime... 
J'ai mes raisons. » 



CHANSONS. 409 



On peut deviner la tactique 
De cet ingénieux mari : 
Saisissez le lis magnifique, 
Cueillez le papillon fleuri. 
Le lis aussitôt se déflore, 
Et le pollen vous reste aux doigts. 
Femme peinte se décolore 
Gomme le papillon des bois. 
Ne portez sur un tel ouvrage 
Ni main ni lèvre.... Mais passons... 
Je n'en dirai pas davantage.... 
J*ai mes raisons. 



MA MAISOX. 

On dit que ce pays est triste , 
Que son climat est sombre et froid , 
Que le voyageur et l'artiste 
S'éloignent de ce ciel étroit. 

Et pourtant, lorsque j'examine 
Ce site ài'horizon prochain. 
Qui commence et qui se termine 
Dans un pli léger du terrain , 

Il me parait que la nature 
N'est pas la même ici qu'ailleurs. 
Et qu'en aucun lieu la verdure 
N'a de ces profondes couleurs. 



410 GUSTAVE NADAUD. 

Parmi la broussaille toufHie 
Brille la tuile au ton joyeux : 
Du vert qui repose la vue 
Et du rouge qui rit aux yeux. 

C'est moins un bois qu'une charmille. 
Plus un vallon qu'une hauteur; 
C'est chaste comme la famille 
Et calme comme le bonheur. 

On sent qu'une douce existence 
Doit s'abriter en ce réduit; 
Elle s'ouvre sur le silence 
Et se referme au premier bruit. 

Oui , tout me charme et me pénètre 
Dans ce coin de terre et de ciel. 
Si j'étais fleur, j'y voudrais naître; 
Abeille, j'y ferais mon miel. 

Rossignol, je serais fidèle 
Aux échos de ce site ombreux , 
Et je nicherais, hirondelle, 
A l'angle de ce toit heureux. 

Pourquoi? je m'en vais vous le dire, 
Et vous me donnerez raison : 
Ce site et ce toit que j'admire, 
C'est mon pays et ma maison. 



CHANSONS. JUl 



LA CHEVRETTE. 

Je marchais seul, à Taventure, 
Au plus profond de la forêt, 
Devisant avec la. nature, 
Sans lui demander son secret. 

Dans cette double nonchalance 
Où sont le corps et l'àme recueillis, 

J'aspirais l'ombre et le silence j 
Lorsque j'entends, dans les flofs du taillis. 

Gomme un bruissement de rame ; 
En écoutant, je distingue des pas 

Plus légers que des pas de femme , 
Touchant le sol et ne le pressant pas. 

Et bientôt je vois apparaître 
Deux chevreuils l'un l'autre suivant. 
Si bien que je pus reconnaître 
Une mère avec son enfant. 

La chevrette marchait première. 
L'oreille ouverte au murmure des bois , 

Guidant son fils dans la carrière ; 
Moi , je restais immobile et sans voix. 

Elle ne me vit pas, sans doute. 
Ou, me voyant, n'en conçut pas d'effroi. 

Car, cessant de suivre sa route. 
Le groupe heureux s'arrêta devant moi. 



M2 GUSTAVE NAÇAUD. 

Et témoin de leur confidence , 
Je pus comprendre les avis , 
Fruits. tardifs de l'expérience, 
Que donne une mère à son fils. 

Elle semblait lui faire entendre 
Gomme on devient habile h se pourvoir 

De feuille saine et d'herbe tendre 
Pour le repas et le gîte du soir; 

Gomment on saisit dans l'espace 
Le moindre son par le vent apporté; 

Gomment se dérobe une trace , 
Avec quel art un piège est évité; 

Puis encore , par quelle adresse 
On sait prendre sous les halliers 
La piste d'un frère en détresse 
Pour donner le change aux limiers. 

Je reconnaissais ce langage 
Qu'à tout enfant une mère épela, 

Quand tout à coup, dans le feuillage, 
Un bruit.... Un homme était aposté là; 

Il se redressa leste et souple. 
Muet, glacé, des yeux je le suivis; 

Il visa lentement le couple : 
Deux coups de feu partirent.... Et je vis.... 

Pourtant cet homme était tranquille ; 
Aucun instinct bas ou cruel 
Sur sa figure juvénile 
Ne décelait le criminel. 



CHANSONS. 4ia 



Son regard n'était pas féroce ; 
Ni l'intérêt, ni la brutalité, 

N'expliquait ce besoin précoce 
D'un attentat froidement médité. 

La colère ni la vengeance 
N'armait son bras; il n'avait pas enfin 

L'àpre excuse de l'indigence. 
Ni le conseil insensé de la faim. 

Et je vis se tordant par terre 
La chevrette et son jeune faon. 
Chasseur, tu n'as donc pas de mère? 
Chasseur, tu n'as donc pas d'enfant? 



SAINT MATHIEU DE LA DROME. 

Vous qui prédisez la tempête, 
Vous qui domptez les éléments 
Dans cinq ou six départements , 

Double et triple prophète, 
Nos cris iront-ils jusqu'à vous 

Dans votre haut royaume? 

Saint Mathieu de la Drôme, 
Priez pour nous ! 

Vous qui parlez avec les astres 
Comme on cause avec des amis, 
Des ouragans qu'ils ont promis 

Conjurez les désastres. 
Quand ils auront frappé leurs coups , 



414 GUSTAVE NADAUD. 

Versez-nous votre baume. 
Saint Mathieu de la Drôme , 
Priez pour nous ! 

La lune, votre confidente, 

A fait des taches au soleil : 

Dès lors, phis de printemps vermeil , 

Plus d'année abondante. 
Rendez leur saveur aux fruits doux , 

Aux plantes leur arôme. 

Saint Mathieu de la Drôme , 
Priez pour nous ! 

Vous dirigiez les longs voyages 
Des vents déchaînés dans l'Éther ; 
Vous êtes le vieux Jupiter 

Assembleur de nuages. 
La terre gravite au-dessous ; 

Le ciel est votre dôme. 

Saint Mathieu de la Drôme , 
Priez pour nous ! 

Il se peut bien qu'on vous ennuie 
Par des souhaits compromettants : 
Le blé demande le beau temps , 

L'avoine veut la pluie. 
Pour ne pas faire de jaloux , 

Pesez bien chaque atome. 

Saint Mathieu de la Drôme, 
Priez pour nous l 

Oui , nous savons bien que nous sommes 
Les fils incrédules d'Adam ; 



CHANSONS. 415 

m 

Plus d*un de nous a lu Renan... 

Ayez pitië des hommes ! 
Faites qu'au moins ils soient absous 

S'ils ont chante ce psaume : 

Saint Mathieu de la Drôme , 
Priez pour nous ! 



LES BOSSES DE GROS-JEAN 

Gros-Jean est venu sur son âne , 
Ce matin , me montrer son crâne : 

— J'ai là , dit-il , de tous côtés , 
Des bosses ; vous qui savez lire , 
Tâtez-les et me racontez 

Ce que cela veut dire. 

— Quoi ! Gros-^Tean , vous aussi , 
Vous avez donc plus d'un souci ? 

Entre les mains je prends su tête, 
Et du premier coup je m'arrête : 

— Gros- Jean , voici la vanité : 
Cette bosse; palpez vous-même. 

— Oui , monsieur, c'est la vérité , 
Je m'admire et je m'aime. 

— Quoi ! Grossi ean , vous aussi , 
Vous avez donc plus d'un souci ? 

Voici l'amour de la fortune : 
Cette bosse est assez commune ; 






416 GUSTAVE NADAUD. 

Mais pour vous, paysans sensés, 
C'est le vin, la viande et la miche. 

— Non pas ; on n'a jamais assez 
Tant qu'un autre est plus riche. 

— Quoi ! GrosJean , vous aussi , 
Vous avez donc plus d'un souci? 

Tenez , en voici bien d'une autre : 
L'ambition!... Quelle est la vôtre? 
D'avoir le foin dans vos greniers 
Et la paix dans votre ménage ? 

— Mais non : je serais volontiers 
Maire de mon village. 

— Quoi ! Gros-Jean , vous aussi , 
Vous avez donc plus d'un souci ? 

Voici le jeu, l'amour... la gloire! 
Oh ! maintenant je puis tout croire ! 
On n'en saurait jamais finir, 
Si l'on voulait compter la somme 
De soucis que peut contenir 
La cervelle d'un homme ! 

— Quoi ! Gros-Jean , vous aussi , 
Vous avez donc plus d'un souci? 



CHANSON», 417 



LE 29 FEVRIER 



HOMMAGE A ROSSINI. 

Il est né dans notre patrie 
(Nous sommes tous de Pesaro) 
Un enfant que la loterie 
A pourvu d'un bon numéro. 
Son premier cri fut un dièze ; 
La note n'était pas mauvaise : 
L'oiseau préludait dans son nid. 
Cet oiseau sera Rossim. 

On sait d'une façon très-claire 
Que, grâces à l'an bissextil, 
Son dix-huitième anniversaire 
Vient de sonner. Ainsi soit-il ! . 
Jl doit avoir eu pour nourrice 
Quelque divine cantatrice 
Par qui son berceau fiit béni. 
Cet enfant devint Rossini. 

Il eut pour compag[non d'enfance 
Un voisin de terre et de ciel, 
Un peintre de quelque espérance 
Que l'on appelait Raphaël. 
Bien que distants de plusieurs lustres , 
Tous les deux sont assez illustres : 
Le premier est dans l'infini , 
Le second a nom Rossim. 



27 



418 GUSTAVE NADAUD. 

A six ans, il a fait Armide, 
La Gazza ladra, le Barbier; 
A sept ans, la Semiramide, 
Toujours le vingt-neuf février. 
Deux ans après , avec la France 
Il sijjne un traité d*alliance ; 
Vous savez ce qu*il a fourni... 
Ce jeune homme a nom Rossn». 

Alors il trouve que nous sommes 
Trop exigeants pour les enfants. 
Il a fait assez pour les hommes ; 
Il se repose... il a neuf ans. 
Il se met un doigt sur la bouche ; 
Tout à coup le soleil se couche 
Avant que le jour soit fini. 
Ce soleil a nom Rossini. 

Il ne faudrait poiuiant pas croire 
Qu'on fût satisfait en tout lieu 
De voir toujours la même gloire 
Aller toujours au même dieu. 
Les esprits forts , hommes et femmes , 
Hasardaient quelques épigrammes 
Sur le signor Vacarmini. 
Ce... signor était Bossini. 

Et maintenant le jeune artiste 
Vit en France au milieu de nous. 
Simple inunortel et pianiste , 
Aflable et fin y caustique et doux. 
Quand chez lui le monde s'égare , 
Dans sa chambre il fume un cigare 



G 11 A IN SOIS s. 419 



Ou compose un macaroni. 
Ce gourmand a nom BossiNi. 

Le temps s'enfuît, le siècle marche; 
Plus d'un monument s'est usé. 
Il a coulé tant d'eau sous l'arche, 
Qu'à la fin le pont s'est brisé. 
Nous sommes partis ; bon voyage ! 
Les hommes passent d'âge en âge ; 
Un seul de nous a rajeuni : 
Celui-là sera RossiNi. 



LE FROID A PARIS. 

Il faisait froid , le six janvier ; 

Paris était gelé sur place ; 

Le thermomètre Chevallier 

Marquait dix degrés sous la glace. 

Des employés dans leur bureau 

Se chauffaient autour d'un grand poêle.. 

Et je pensais aux porteurs d'eau, 

Qui sont mouillés jusqu'à la moelle. 

Les passants, laids à faire peur. 

Agitaient leurs jambes rétives 

Et lançaient des flots de vapeur 

A l'instar des locomotives. 

Des cache-nez d'un goût affreux 

Laissaient voir des fronts bleus et rouges. . . 

Et je pensais aux malheureux 

Qui n'ont pas de feu dans leurs bouges. 

ti. 



420 GUSTAVE NADAUD. 

Une élégante au pied cambré 
Sur le sol battait la mesure ; 
Son corps paraissait enterré 
Dans le velours et la fourrure. 
Ses yeux , soleils parisiens , 
Cachaient leurs rayons sous un voile... 
Et je pensais aux bohémiens 
Qui couchent à la belle étoile. 

Près d'un hôtel passant le soir, 
Je vis, se dressant sur les hanches. 
Des cavaliers en habit noir 
Danser avec des robes blanches ; 
Ils bondissaient sur les planchers 
Comme des bonshommes de liège... 
Et je pensais à leurs cochers 
Qui les attendaient sur leur siège. 

Je rentrai chez moi tout transi ; 

Mais, quel dénoùment de théâtre ! 

L'amitié m'attendait ici , 

Un bon feu pétillait dans Tàtre. 

A ces deux intimes foyers 

S'échauffa notre causerie... 

Et nous pensions aux prisonniers 

Qui sont là-bas en Sibérie ! 



CHANSONS. Wl 



CONSEIL A MARIE. 

Vous avez confiance en moi , 
Dites-vous? C'est très-bien, Marie; 
J'y mettrai de la bonne foi. 
De quoi s'agit-il, je vou» prie? 

Je vois deux chapeaux étalés 
Devant vous , l'un bJeu , l'autre rose 
Il faut choisir, et vous voulez 
Que je sois juge en votre cause ? 

C'était bien la peine, vraiment. 
D'interpeller un philosophe 
Pour connaître son sentiment 
D'une couleur ou d'une étoffe ! 

Le bleu , cela parait certain , 
Convient aux blondes , et le rose 
Sert la blancheur de votre teint. 
Mais si nous parlions d'autre chose? 

Vous n'avez pas ces yeux profonds 
Et cette tête intelligente 
Pour amuser à des chiffons 
L'activité qui vous tourmente. 

N'est-ce pas un peu le devoir 
D'une femme économe et sage 
De s'appliquer et de pourvoir 
Aux menus I)osoins du ménage? 



4Î2 GUSTAVE NADAUD. 

Travaux vulgaires, direz-vous? 
• Mais votre grâce les amende ; 
Quand le commandement est doux , 
On bénit la main qui commande. 

Puis vous avez le sentiment 

Des beaux-arts et des belles-lettres : 

Soyez éprise follement 

Des bons auteurs et des grands maîtres, 

Vous reste-t-il quelques loisirs? 
Tant mieux : vous serez obligée 
D'avoir pour vos menus plaisirs 
Une petite protégée. 

L'exercice du bien n'est pas 
Si dispendieux qu'on le pense , 
Et dans les miettes d'un repas 
On peut trouver une existence. 

Songez-vous que la charité 

Est un besoin des nobles âmes? 

Elle est femme, çt sa chasteté 

!N 'accepte que des mains de femmes. 

Songez-vous que... Mais votre esprit 
Est ailleurs tandis que je cause. 
Admettez que je n'ai rien dit, 
Et choisissez le chapeau rose. 



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CHANSONS. '»S3 



LES PECHES DE VIGXE. 

1867. 

Sur la lisière de la vig^ne 
S'élève un modeste arbrisseau. 
Un pécher qui coupe la ligne 
Des ceps étages au cordeau. 
Il semble être là par mégarde; 
On ne recueille pas ses fruits. 
Je m'interroge , et je regarde 
Ce qu'il est et ce que je suis. 

Le printemps fait monter la sève 
Le long des rameaux conducteurs. 
Avril parait y le bourgeon crève; 
L'arbre a donné toutes ses fleurs. 
Puis sa feuille taiUée en flèche 
Mesure l'ombre aux plants voisins. 
Au vent du sud elle se sèche 
Pour laisser mûrir les raisins. 

• 

Vient le mois d'août , le mois suprême 
Qui convertit la sève en miel. 
Le fruit mûr tombe de lui-même 
Au pied de l'arbre paternel. 
Les enfants y engeance maligne , 
Par les chemins vont maraudant , 
Et mordent aux pêches de vigne 
Dont le sang jaillit sous la dent. 



424 GUSTAVE NADAUD. 

Ainsi végète, axmi bourgeonne' 
L'arbuste où florit ma chanson ; 
Il ne porte ombrage à personne ; 
Ses fruits tombent dans leur saison . 
Le premier venu les ramasse 
Et se désaltère un instant : 
Le bon Dieu m'a fait cette grâce , 
Et je le bénis en chantant. 



L'ETAMIXE. 

Sur la fleur qui se pluît au champ 
En son vol s'arrête l'abeille. 
Une étamine, en se penchant. 

Lui dit ce chant 
Que le cœur murmure à Toreille : 

Prends mes parfums et bois mes pleurs , 
Heureux insecte qui voltiges. 
Mais n'as-tu pas pitié des fleurs, 

« 

Tes pauvres sœurs, 
Que le sort attache k leurs tiges? 

Ecoute-moi : si plus d'un jour 
Mes saveurs firent ton délice , 
Si jamais tu connus l'amour, 

Sois à ton tour 
Ma confidente et ma complice. 

Une secrète afiinité 
Pousse l'amoureuse étamine 



CHANSONS. /«SS 



Vers le pistil déshérité 

Dont la beauté 
Par delà les monts se devine. 

Vingt fois j*ai pris pour messager 
Le vent.... Le vent est infidèle; 
Il n'a jamais su diriger 

Le corps léger 
Que je confiais à son aile. 

Et le pollen ne rencontrait 
A la fin de sa course errante 
Que l'épi , l'herbe ou la foret , 

Ou s'égarait 
Sur quelque fleur indifférente. 

Ma poussière se dispersait : 
Emportes-en quelques parcelles 
Dans le velours de ton corset, 

Et pars.... Qui sait?... 
Abeille, que n'ai-je tes ailes! 

Sur chaque fleur va te poser, 
Et si le sein de la plus belle 
àS'entr'ouvre comme pour puiser 

Notre baiser, 
Abeille , arréte-toi : c'est elle ! 

Je sens ce qu'elle a dû souffrir 
A ma peine, qui fut amère. 
Adieu. Puisses-tu la {guérir! 

Je vais mourir : 
Qu'elle vive et qu'elle soit mère ! 



420 GUSTAVE NADAUD. 



LA RETRAITE. 

Elle m'a dit : « Fuyez la ville, 
Cherchez le repos et Toublî ; 
Vous avez là-bas un asile 
Où , comme l'étang immobile , 
La vie est sans cours et sans pli. » 

Et j'en ai cru mon doux prophète; 
Je suis parti , je suis venu 
Me retremper dans la retraite , 
Et le jardin me faisait fête 
Gomme s'il m'avait reconnu. 

J'ai retrouve ma vie ancienne , 
Les matins plus longs que les soirs, 
Et la langue qui fut la mienne : 
Il faut bien que je m'en souvienne 
Auprès de l'aire et des pressoirs. 

C'est le rossignol qui m'éveille; 
Je cours éveiller le grillon. 
Tout me consulte ou me conseille : 
Travaille , me dit une abeille ; 
Ne fais rien , dit un papillon . 

J'écoute parfois la première, 
J'imite souvent le second , 
Et je m'en vais par la clairière 
Faire ma halte buissonnière , 
Gomme un écolier vagabond. 



CHANSONS. 427 

Parfums choisis , grâce bénigne , 
La nature a tout rassemblé , 
La fleur des prés qui se résigne , 
La fleur suave de la vigne 
Et la fleur modeste du blé; 

La rose qui dit la louange 
Du rosier, roi de la saison , 
Et le lis blanc, au cœur orange, 
Qui prophétise la vendange 
Trois mois après sa floraison. 

Puis à mes rêves je m'attelle ; 
Ils vont devant et j'obéis. 
Je réfléchis, je me rappelle : 
Dieu! si j'allais rencontrer celle 
Qui m'exile dans mon pays ! 

Eh bien , je le dis , je le jure , 
Non, le calme n'est pas ici! 
L'amour m'a laissé sa morsure^ 
Gomme le fer dans la blessure , 
J'emporte après moi mon souci. 

Lis orgueilleux, roses vermeilles, 
Soyez sans grâce et sans parfums ; 
Raisins , descendez de vus treilles ; 
Rentrez dans vos ruches , abeilles ; 
Taisez-vous, oiseaux importuns! 

Que tombe la neige annuelle, 
Que se dépouillent les bois verts , 
Et j'aurai ma saison nouvelle : 
Il n'est pas de printemps loin d'elle; 
Auprès d'elle il n'est pas d'hivers ! 



428 GUSTAVE NADAUD. 



L'AIGUILLEUR. 

Celui qui compte les années 

Des frêles humains , 
Celui qui tient nos destinées 

Entre ses deux-mains, 
Ce n'est plus Minos ni la Parque , 
Ce n'est plus le fier potentat, 
Le médecin ni le soldat : 
Un autre dieu conduit la barque : 

Aiguilleur, garde à toi ! 
Aiguilleur, en place! 
Voici le convoi 
(Garde à toi!) qui passe. 

L'aiguilleur est Tintelligence 

Du siècle nouveau ; 
Il commande à la force immense 

Du fer et de l'eau. 
Gardien sévère de la ligne , 
Il faut qu'il reste , en son emploi , 
Infaillible comme la loi 
Kt grave comme une consigne. 

Ne ris pas , garde à toi , 
Aiguilleur, en place! 
Voici le convoi , 

(Ne ris pas !) qui passe. 

Voyez-le quand le train accoste 
Et quand il s'enfuit, 



CHANSONS. /»2:> 



Exact à riieure et fixe au poste, 

Le'joiir ou la nuit. 
Pour lui le Sommeil est un crime ; 
Vn seul retard, un seul oubli, 

Un seul et tout est accompli : 

Vn train va sombrer dans Tabime. 

Ne dors pas , garde à toi , 
Aiguilleur, en place! 
Voici le convoi 
(Ne dors pas!) qui passo. 

Si parfois de ses camarades 

Le joyeux essaim 
Va par d'abondantes rasades 

Fêter quelque saint, 
Lui seul de ces poisons infâmes 
Sait le danger, qu'il s'interdit. 
Il ne boit pas, car il s'est dit 
Que l'aiguilleur a charge d'àmes. 

Ne bois pas , garde à toi , 
Aiguilleur, en place ! 
Voici le convoi 
(Ne bois pas!) qui passe. 

Voyageurs qui courez la France, 

Aller et retour. 
Saluez cette Providence 

A trois francs par jour, 
Qui tient le fil de vos chimères, 
De vos espoirs, de vos tourments, 
Les larmes de tous les amants 
Et le cœur de toutes les mères. 



430 GUSTAVE NADAUD, 

Aiguilleur, garde à toi , 
Aiguilleur, en place! 
Voici le convoi 
(Garde à toi !) qui passe. 



LE LIVRE FAVORI. 

Le livre de choix ou d'étude 
Qu'on repasse par habitude 
Et les yeux fermés à demi, 
Celui qui semble de lui-même 
Se rouvrir aux pages qu'on aime. 
Ce livre-là , c'est un ami , 

Un ami qui vous fait visite 
Et qui, venant sans qu'on l'invite, 
Jamais ne se montre importun. 
On le déguste feuille à feuille, 
Ainsi qu'un fruit mûr on le cueille. 
On le hume comme un parfum. 

Il n'exige pas qu'on l'admire; 
Il vous instruit sans vous le dire. 
Professeur indulgent et doux. 
On sent l'écrivain dans le livre ; 
Il semble tout exprès revivre 
Pour venir causer avec vous. 

Il charme bien plus qu'il n'étonne; 
Son orgueil n'offense persoifne, 
Il vous maintient à sa hauteur. 



CHANSONS. 431 



On finit le vers qu'il commence ; 
S'il ne l'avait écrit d'avance, 
On croirait en être l'auteur. 

D'autres veulent un g[rand théâtre ; 

Il leur faut la foule idolâtre 

Et les chaudes ovations. 

Ils cherchent les routes nouvelles , 

Et vous emportent sur leurs ailes 

Vers les hautaines régions. 

On veut les suivre dans l'espace ; 
Le souffle manque , l'œil se lasse , 
On retombe tout haletant. 
On rentre au logis habitable, 
Et l'on retrouve sur sa table 
Le livre ami qui vous attend. 

Nous ne vivons pas sur des cimes ; 
Craignons les poètes sublimes 
Gonflés de leurs propres efforts. 
Ceux qui conviennent à nos âges , 
Ce sont les simples et les sages, 
Et non les puissants et les forts. 

Pour moi, si l'on veut le connaître, 
Celui que j'ai choisi pour maître. 
C'est l'homme élégant et poli 
Qui fuyait les cités malsaines , 
Et qui m'invite avec Mécènes 
Dans sa villa de Tivoli. 

Je conviendrai , pour être juste , 
Qu'il flattait un peu trop Auguste, 



M2 GUSTAVE NADAUD. 

Et que trop large était son cœur; 
Mais il est maître en l'art de vivre , 
Et sa bonne humeur vous enivre 
Ainsi qu'une vieille liqueur. 



L ESTOMAC. 

Ce n'est pas tout de manger et de boire « 

S'il en faut croire 
Certain dicton tourne comme un refrain. 
Je n'en connais ni l'auteur ni la date; 

Est-ce Ilippocrate, 
Ou Désaugiers, ou Brillât-Savarin? 

Voici ce dicton populaire 
(C'est de l'homme que l'on parlait) : 
« Dites-moi comment il digère , 
Et je vous dirai ce qu'il est. » 

C'est en effet l'estomac qui te mène, 

Machine humaine 
Qu'un grand ressort anime et fait mouvoir. 
S'il marche mal ^ l'horloge la meilleure 

Ne sait plus l'heure 
Et prend toujours le matin pour le soir. 

L'estomac dirige la tête, 
Et la pensëe est un ruisseau 
Qui prend sa source dans la béte 
Pour se filtrer dans le cerveau. 



CHANSONS. A33 

* 

Selon l'état du corps qui la voit naître, 

Elle peut être 
Triste ou riante alors qu'elle jaillit. 
Pareille à l'eau qui va calme ou rapide , 

Trouble ou limpide, 
Selon le sol où s'est creusé son lit. 

Connaissez-vous un hypocrite. 
Un bilieux au teint cuivré? 
Vous connaissez une gastrite 
Dans un appareil délabré. 

Les mécontents, les pointus et les aig^res, 

Espèces maig^res , 
Tristes engins , pauvres tempéraments : 
L'ambition , la fureur des richesses , 

Lourdes espèces, 
Grands appétits et mauvais instruments! 

Voyez au contraire cet homme 
Qui rit et chante en un taudis , 
Rouge et poli comme une pomme , 
Il digère, je vous le dis. 

Il sent toujours germer dans sa poitrine 

La fleur divine, 
Fleur de gaité qui s'ouvre avec le jour. 
Il est heureux d'un rayon qui l'enivre, 

Heureux de vivre, 
Enclin au bien et dispos à l'amour. 

Soignons ce précieux viscère 

Comme la prunelle des yeux : 

Le rétabUr, c'est nécessaire ; 

L'entretenir, cela vaut mieux. 

28 



434 GUSTAVE NADAUD. 

Certain mari , gouverné par sa femme ^ 

Un jour réclame 
L'autorité, signe d'échaufFement ! 
Uif purgatif rétablit l'équilibre , 

Et, l'esprit libre, 
Il redevient mouton en'un moment. 

L'estomac, c'est l'homme lui-même; 
C'est par là qu'on nous a légué 
L'esprit malsain et le teint blême, 
Ou le teint clair et le cœur gai. 

Hier, un pinson me lançait sa roulade : 

a Mon camarade , 
Lui dis-je alors, te voilà bien joyeux? » 
Il répondit dans sa trille légère : 

« L'oiseau digère 
Mieux que personne; il doit donc chanter mieux. 



w 



LE PORTRAIT DE TOINOX. 

Voici le portrait fidèle ' 

De celle 
Qui prendra, j'en ai bien peur, 

Mon cœur. 

C'est la fille la plus blonde 

Du monde. 
Voulez-vous savoir son nom? 

Toinon. 



CHANSONS. 435 

Sa chevelure indocile 

Oscille 
Gomme le seigle mouvant 

Au vent. 

Son nez plein de hardiesse 

Se dresse. 
Elle a des petits yeux gris 

Souris , 
Avec un reflet étrange 

D'orange, 
Où se glisse un rayon pur 

D'azur. 

Ses lèvres semblent deux fraises 

Fort aises 
De voir les perles qui sont 

Au fond ; 
Et deux petites fossettes 

Sont prêtes 
A rire au premier bon mot 

D'un sot. 

Sur sa peau hmpide éclate 

L'agate, 
Et, sous les tissus discords, 

Son corps 
Souple comme un cou de cygne 

S'indigne 
De l'étreinte des corsets 

Français. 

Elle a des pieds ridicules ; 

Ses mules * 

28. 



436 GUSTAVE NADADD. 

Chausseraient au plus deux doigts 

Chinois , 
Et quand sa main élégante 

Se gante, 
On la pourrait d'un baiser 

Toiser. 

Elle est bien la plus mignonne 

Personne 
Et Tesprit le plus étroit 

Qui soit. 
Elle n'a pas deux idées 

Soudées 
Dans son tout petit cerveau 

D'oiseau. 

Elle n'a jamais pu suivre 

Un livre 
Jusqu'au troisième feuillet 

Complet. 
Travailler, comme la pluie , 

L'ennuie; 
Réfléchir, pas ne le peut 

Qui veut. 

Entreprend-elle un ouvrage? 

Courage ! • 
Vos doigts sont de si gentils 

Outils ! 
Mais , crac ! son aiguille lasse 

Se casse , 
Ou son petit dé d'enfant 

Se fend. 



CHANSONS. 437 



Elle ne fait rien qui vaille 

Et bâille, 
En arrangeant, le matin, 

Son teint, 
Et puis , comme une alouette , 

Caquette , 
Quand on est dans son boudoir. 

Le soir. 

Elle dit des fariboles 

Si folles , 
Qu'on les répète parfois 

Au bois ; 
Mais elle en rit la première , 

Bien fière 
De montrer ses dents et ses 

Succès. 

Elle pleure une romance 

Immense , 
Rien que pour montrer qu'elle a 

Le /a. 
Elle crie un air à boire. 

Histoire 
De faire apprécier, chut! 

Son ut! 

Bref, elle est inimitable 

A table; 
Mais si jamais , quelque jour» 

L'amour 
Entrait chez cette poupée 

Drapée 



438 GUSTAVE N AD A UD. 

Dans des flots de falbalas 
Lilas, 

Adieu, rire, chansonnettes, 

Fossettes , 
Cheveux , propos et regards 

Épars ! 
Voyez-vous cette amoureuse 

Pleureuse , 
Qui n'eut jamais de chagrin 

Un grain! 

Sa naïveté frivole 

S'envole; 
Le coloris de son teint 

S'éteint; 
Elle n'est plus qu'une bonne 

Personne. 
Eh bien, malgré tout cela, 

Voilà 

Voilà le portrait fidèle 

De celle 
Qui prendra, j'en ai bien peur. 

Mon cœur. 



LE RENDEZ-VOUS. 

Le matin de sa fraîche haleine 
Parfume les monts et la plaine ; 

Je pars leste et joyeux. 
Où je vais, faut-il vous le dire? 



CHANSONS. «39 

Je vais.... tous ceux qui savent lire 
Le liront dans mes yeux. 

Oui, buissons qui bordez la route, 
Et d'où s'épanche goutte à goutte 

L'humidité' des nuits; 
Oui , fleurs avides de lumière , 
Ruisseau qui cours à la rivière , 
Soleil qui me conduis , 

Humble mousse et chêne superbe, 
Insectes de l'air et de l'herbe , 

Ne devinez-vous pas. 
Gais pinsons fêtant la verdure , 
Joie ou larmes de la nature , 

Qu'on nous attend là-bas? 

L'amour est dans l'air que j'aspire; 
Il est bien mieux dans son sourire , 

Dans aes cheveux flottants. 
Vingt fois j'ai compté la distance; 
Je n'ai que deux heures d'avance ; 

Arriverai-je à temps? 

O mon cœur, tâchez de vous taire : 
Le voici , le bois solitaire 

Où doucement je vais. 
Elle ne peut encor m'attendre.... 
Est-ce une erreur? je crois entendre.... 

C'est toi !.. . Je le savais. 

Je te sens expirer et vivre ; 
Entre mes bras tu tombes ivre 
D'amoureuse langueur. 



AW GUSTAVE NADAUD. 

Restons unis dans cette fièvre , 
La lèvre parlant à la lèvre , 
Et le cœur sur le cœur ! 

Que dis-tu? Quoi? L'heure s'achève? 
Partir! Mais c'était donc un'rêve? 

Déjà tu disparais? 
Tu ne parles plus.... je t' écoute, 
Et tout seul je reprends ma route. 

Courts plaisirs, longs reg^rets! 

Le corps s'en va, l'àme demeure; 
La part qui reste est la meilleure : 

Elle n'est plus à moi. 
Dans mon exil comment vivrai-je? 
Que l'heure trop lente s'abrège! 

Deux jours, deux jours sans toi ! 

Temps jaloux , itiudra-t-il sans cesse 
Qu'on se plaigne de ta vitesse 

Dans la prospérité? 
vieillard, agite ton aile; 
Je vais vivre deux jours loin d'elle , 

Deux jours , l'éternité ! 



CHEVEUX NOIRS ET BLAXCS. 

J'avais vingt-cinq ans, j'étais amoureux. 

Et pour ma maîtresse 
Je voulus choisir, parmi mes cheveux , 

La plus noire tresse. 



CHANSONS. 4Vl 

Tout en la coupant, je fîis bien forcé 

De voir, non sans peine% 
Plus d*un fil d'argent qui s'était glissé 

Dans ma pure ébène. 
Alors je me dis : Un amant discret 

Ferait h sa belle 
Un don qui toujours le rappellerait, 

Sans danger pour elle. 
Chaque cheveu blanc fut pris à son tour, 

Et, la moisson faite, 
J'offris ce présent à ma belle, un jour. 

Le jour de sa fête. 

J'avais cinquante ans, j'étais amoureux, 

Et pour ma maîtresse 
Je voulus choisir, parmi mes cheveux , 

La plus blanche tresse. 
Tout en la coupant, je vis d'un côté, 

Non sans quelque gloire, 
Plus d'un cheveu brun encore incrusté 

Dans mon pur ivoire. 
Alors je me dis : Un amant discret 

Ferait à sa belle 
Un don qui toujours le rappellerait. 

Sans danger pour elle. 
Je pris un par un chaque cheveu noir, 

Et , la moisson faite , 
J'offris ce présent à ma belle, un soir, 

Le soir de sa fête. 

Ces doux souvenirs écrits en cheveux , 

La même personne 
Tous deux les reçut, les garda tous deux. 

Cela vous étonne? 



4*2 GUSTAVE NADAUD. 

Le temps est passé de la floraison 

Argentée ou noire; 
L'automne a détruit ma double toison 

D'ébène et d'ivoire. 
Mais nous possédons quelque chose là 

Que rien ne déflore : 
Un cœur bien donné, qui jadis parla, 

Qui bégaye encore. 
Et nous revoyons nos jours et nos soirs, 

La vendange faite , 
Et mes cheveux blancs et mes cheveux noirs , 

Quand revient sa fête. 



THOMAS ET MOI. 

Lors des noces de ma cousine , 
Au chant du coq je suis parti 
Pour Saint-Flour, la ville voisine, 
Avec Thomas, mon apprenti. 
Je me dis : Ce bon camarade , 
Yais-je le rendre assez content! 
Il était bien un peu malade ; 
Mais moi, j'étais si bien portant! 

A Saint-Flour, le jour de la fête 

De saint Éloi , 
Quelle noce nous avons faite, 

Thomas et moi ! 

Nous allâmes à la mairie , 
Puis à l'église , en nous suivant 



CHANSONS. 443 



Gomme un piquet d'infanterie» 
Thomas derrière et moi devant. 
Ensuite , on revint chez l'épouse ; 
Nous étions mis , il fallait voir ! 
Thomas avait gardé sa blouse , 
Mais moi, j'avais mon habit noir. 

A Saint-Flour, le jour de la fête 

De saint Ëloi , 
Quelle noce nous avons faite, 

Thomas et moi ! 

Puis on fit un repas sortable ; 
On mangeait tant qu'on en pouvait; 
Nous étions tous assis à table , 
Hormis Thomas , qui nous servait. 
Un chacun avait sa serviette , 
Chacun son verre à plusieurs fins; 
Thomas s'enivrait de piquette ; 
Mais je buvais de si bons vins ! 

A Saint-Flour, le jour de la fête 

De saint Éloi, 
Quelle noce nous avons faite , 

Thomas et moi I 

Nous fumâmes de gros cigares , 
Pour faire plaisir à Thomas, 
Qui , voyant nos mines bizarres , 
S'amusait et ne fumait pas. 
Bref, nous fîmes telle ripaille 
Que la nuit ne vint qu'au matin. 
Thomas fit son lit dans la paille ; 
Moi, je dormis dans du satin. 



44* GUSTAVE NADAUD. 

A Saint-Flour, le jour de la fête 

De saint Éloi , 
Quelle noce nous avons faite , 

Thomas et moi ! 

Puis on s'embrassa tous en ronde , 

Hormis Thomas , mon apprenti , 

Qui convint que jamais au monde 

Il ne s'était tant diverti. 

Puis chacun reprit sa monture, 

Les invités , les mariés ; 

Moi, je revins dans ma voiture, 

Et Thomas revint sur ses pieds. 

A Saint-Flour, le jour de la fête 

De saint Éloi , 
Quelle noce nous avons faite, 

Thomas et moi ! 



DEMAIN. 

Jour attendu, jour près d'éclore, 
Que l'aube prochaine colore 
D'un rayon d'or et de carmin , 
Espérance donnée à l'homme. 
Quel est le nom dont on te nomme? 
Demain . 

Hier a passé comme un song[e ; 
Aujourd'hui parait et se plonge 
Dans le néant du gouffre humain. 



CHANSONS. 445 



Mais toi qui nais pour disparaître, 
Tu disparaîtras pour renaître , 
Demain . 

Dans les plis flottants de ton voile , 
Tu portes la brillante étoile 
Qui marque le bout du chemin. 
Mais tu pâlis h la lumière 
Gomme Tétoile matinière, 
Demain. 

Le jour vient, la vision passe; 
Une autre se dresse en sa place , 
Souriante et tendant la main. 
Mais quand on approche du terme , 
La main se tourne et se referme , 
Demain. 

Demain , toi seul peux faire accroire 
Que le repos , l'or et la gloire 
S'unissent dans un doux hymen. 
La jeunesse ardente t'implore, 
Et le vieillard t'espère encore , 
Demain. 

Promets à d'autres tes largesses; 
Je demande que tu me laisses 
L'héliotrope et le jasmin. 
Ce sont les fleurs qu'elle préfère , 
Et c'est demain l'anniversaire, 
Demain . 



446 GUSTAVE NADAUD. 



LE FANTASSIN. 

Le. fantassin est le soldat 

Qui porte une arme sur l'épaule , 

Autant par goût que par état ; 

C'est le fils de la Gaule. 
Sur ses jarrets il va d'aplomb , 
Le corps dispos et l'âme nette ; 
Il a de la poudre et du plomb , 

Il a sa baïonnette. 

Le cavalier 

Cherche à briller. 
Le fantassin , petit de taille , 
Est celui qui gagne bataille. 

Le fantassin a bien appris 

Pans quelque vieux livre d'histoire 

Que c'est h pied , en tout pays , 

Que marche la victoire. 
Faut-il grimper de bas en haut 
Sous les gréions de la mitraille, 
Passer ravin , donner assaut , 

Franchir fosse ou muraille? 

Le cavalier 

Reste au quartier. 
Le fantassin au pied agile 
Est celui qui force une ville. 

Le fantassin n'a pas besoin 
D'un serviteur qui le gouverne : 



CHANSONS. 447 



Ce n'est pas l'avoine et le foin 
Qu'on mange à la caserne. 

Son fourniment est un peu lourd ; 

Mais dans son sac il porte l'arche ; 

Ce n'est pas un torrent qui oourt, 
C*est un rocher qui marche. 

Le cavalier 

Fait son métier. 
Le fantassin , soldat modèle , 
Est celui qui prend citadelle. 

Le fantassin , dans ses amours , 
Est toujours discret et modeste ; 
Il est pudique en son discours 

Et timide en son geste. 
Il obtient des succès flatteurs 
Sans traîner une sabretache , 
Sans prendre des airs séducteurs , 

Sans friser sa moustache. 

Le cavalier 

Veut essayer. 
Le fantassin au cœur sensible 
Est celui qui touche la cible. 

Le fantassin , avec raison , 
N'a pas l'uniforme qui brille; 
Il n'est pas« de grande maison; 

Le peuple est sa famille. 
Son régiment sera toujours 
L'unique blason de sa race. 
Sonnez, clairons; battez, tambours : 

C'est le drapeau qui passe! 



U8 GUSTAVE NADAUD. 

Le cavalier 

Perd l'étrier. 
Le fantassin détruit ou fonde. 
C'est celui qui mène le monde. 



LE CAVALIER. 

Alerte, cavalier, alerte! 

La trompette , avant le soleil , 

A sonné le réveil. 
Alerte ! 
La campagne est calme et déserte ; 
Le brouillard blanchit le sentier; 
L'oiseau dort, le lièvre est au gîte; 
L'homme seul se lève et s'agite. 

Alerte, cavaher! 

En selle, cavalier, en selle! 
Ton cheval a flairé là -bas 

La poudre des combats. 
En selle! 
Comme à la jeune demoiselle 
Il hii faut bijoux et collier. 
Il obéit à la syllabe , 
Il sait le français et l'arabe. 

En selle, cavalier! 

En plaine, cavalier, en plaine! 
Les talus et les chemins creux 
Sont bons pour les peureux. 
En plaine! 



CHANSONS. Vi* 



Tu bois l'air à poitrine pleine ; 
Franche course et franc étrier! 
Guerriers qui craignez les entailles , 
Restez cachés sous vos murailles. 
En plaine, cavalier! 

Fourrage, cavalier, fourrage! 
Il te faut nourrir bien ou mal 

Le maître et Tanimal. 
Fourrage ! 
Toutes les femmes du village 
Vont pourvoir à ton râtelier. 
Elles ont toujours le cœur tendre : 
Elles donnent ou laissent prendre. 

Fourrage, cavalier! 

Galope, cavalier, galope! 
Tes aïeux , à cheval aussi , 

Ont passé par ici. 
Galope ! 
Ils ont fait le tour de l'Europe. 
Pour connaître le monde entier. 
Il fallait inventer l'Afrique, 
La Cochinchine et le Mexique. 

Galope, cavalier! 

Au sabre, cavalier, au sabre! 
L'ennemi, qui te croyait loin. 
Est tapi dans son coin. 
Au sabre! 
Ton cheval résiste et se cabre ; 
Dans ses flancs enfonce l'acier. 
Il bondit pieds par-dessus tète. 



89 



450 GUSTAVE NADAUD. 

Adieu, carre, besogne est faite! 
Au sabre , caTalier ! 

Victoire, cavalier, victoire! 
Tu ramènes au camp lointain 

Prisonnier et butin. 
Victoire ! 
Le soleil se couche en sa gloire. 
Sois humain pour ton prisonnier; 
Songe au ciel , écris à ta mère : 
Un mot là-haut, un mot sur terre. 

Victoire, cavalier! 



LES MALHEUREUX. 

Il vient de frapper à ta porte, 
M'as-tu dit, l'âpre visiteur 
Qui s'abat où le vent le porte 
Et que l'on nomme le Malheur. 
Le Malheur? Ami, tu blasphèmes; 
Alors que diras-tu de ceux... 
Ah ! nous pensons trop à nous-mêmes 
Pensons aux malheureux. 

Faut-il que ta voix m'importune 
Des peines que nous souffrons tous. 
Quand de ta mauvaise fortune 
Tant de pauvres seraient jaloux ? 
Le pain manque-t-il à ta bouche? 
Ton foyer est-il ténébreux? 
Le froid est dur, la faim farouche : 
Pensons aux malheureux. 



CHANSONS. 451 



Parmi tes compagnons de route, 
Tu vois ceux qui sont devant toi ; 
Quelques-uns arrivent sans doute : 
Sais-tu combien ? Sais-tu pourquoi ?. 
D'autres disputent aux orages 
Leurs navires aventureux ; 
Mais as-tu compté les naufrages? 
Pensons aux malheureux. 

Nous pâtissons par notre faute , 
Lorsque nous voulons nous hausser. 
C'est l'âme qu'il faut porter haute , 
Ce sont les yeux qu'il faut baisser. 
Ainsi y pour la riche insolence 
Tu deviendras moins rigoureux , 
Et plus sensible à l'indigence : 
Pensons aux malheureux. 

Médite bien la parabole 
D'un vieux prêtre mahométan : 
Il donnait toujours une obole 
Qui renaissait au même instant. 
Donne l'obole du derviche : 
Si tu peux être généreux, 
Ne seras- tu pas assez riche? 
Pensons aux malheureux. 



LE COCHER DES GRÈVES. 

A Paris , dans le temps des grèves , 
J'appris un peu tous les états ; 
On fait faire par des élèves 
Ce que les maîtres ne font pas. 

20. 



432 GUSTAVE NADAUD. 

Aussi d*étranges aventures 
• De ma vie ont marqué le cours. 
Lors de la grève des voitures 
Je fus cocher pendant huit jours. 

Aigle d'un petit séminaire 
Où j'avais tous les premiers prix, 
Je fus envoyé par mon maire 
Dans un collège de Paris. 
C'est là qu'à force de tortures 
J'obtins deux prix au grand concours, 
Lors de la grève des voitures 
Je fus cocher pendant huit jours. 

Je devins bachelier es lettres , 
Licencié, mais sans emploi ; 
J'étais aussi fort que mes maîtres 
Qui n'étaient pas plus forts que moi. 
Dans les vieilles littératures 
J'aurais pu faire aussi mon cours. 
Lors de la grève des voitures 
Je fîis cocher pendant huit jours. 

J'entrai dans la chapellerie, 
A la grève des chapeliers ; 
Je fiis dans la carrosserie , 
A la grève des carrossiers. 
J'ai de pavés et de toitures 
Fourni la ville et les faubourgs. 
Lors de la grève des voitures 
Je fus cocher pendant huit jours. 

J'ai subi bien des épigrammes; 
Mais, sans accident, j'ai conduit 



CHANSONS. *53 

Bien des messieurs chez bien des dames, 
Au tarif de jour et de nuit. 
J'ai fait parfois des conjectures 
Qui n'aboutissaient pas toujours. 
Lors de la grève des voitures 
Je fus cocher pendant huit jours. 

Les cochers ont repris leur siège ; 
On m'a mis à pied sans regret : 
Phaéton fond comme la neige 
Sitôt qu'Apollon reparaît. 
Les plus hautes magistratures 
Ont leurs allers et leurs retours. 
Lors de la grève des voitures 
Je fus cocher pendant huit jours. 

Si maintenant je me repose , 

Je ne suis pas encore au bout : 

Quand on n'est pas bon à grand'chose 

On peut se croire propre à tout. 

J'ai pour toutes les conjonctures 

Préparé mon petit discours : 

Lors de la grève des voitures 

Je fus cocher pendant huit jours, ^ J 



H 



J'aurai des harangues choisies 

Quand se tairont les avocats ; < 

Je ferai protêts et saisies ^j 

Quand les huissiers n'en feront pas. " 

J'embrouillerai des procédures 

Durant la vacance des cours. 

Lors de la grève des voitures 

Je fus cocher pendant huit jours. 



454 GUSTAVE NADAUD. 

Quand chômeront les journalistes 
Je fabriquerai des journaux , 
Des râteliers, quand les dentistes. 
Et quand les peintres , des tableaux ; 
Des chansons et des ouvertures , 
Quand chômeront les troubadours. 
Lors de la grève des voitures 
Je fus cocher pendant huit jours. 

Si par hasard (mais c'est un rêve) 
Les sénateurs et députés 
S'entendaient pour se metti*e en grève , 
On me verrait des deux côtés. 
Bref, toutes les grèves futures 
Peuvent compter sur mon concours. 
Lors de la grève des voitures 
Je fus cocher pendant huit jours. 



LES CHAUSSETTES. 

Ce matin même, en m'habillant. 
Dans mon armoire de bois blanc 
J'ai voulu prendre des chaussettes. 
Fi ! que mon linge est mal tenu ! 
Voyez cet orteil demi-nu 
Qui passe eiitre deux aiguillettes ! 

Chaussettes , je vous reconnais. 
Certain soir, je me promenais 
Dans un bois que je me rappelle. 
Un colporteur, à pas de loups. 



CHANSONS. 455 

Vint à passer auprès de nous , 
De nous... car j'étais avec elle. 

Le colporteur était subtil ; 

« Çà, mes amoureux , nous dit-il, 

Me ferez-vous pas vos emplettes? » 

Nous répondîmes : « Pourquoi pas? » 

Pour elle j'achetai des bas ; 

Elle prit pour moi des chaussettes. 

Gomme elle était joUe alors ! 
Un parfum sortait de son corps ; 
Et quelle taille était la sienne ! 
Plus d'un passant, sur le chemin, 
Disait, après mûr examen : 
« Voyez la belle ItaUenne ! » 

— Italienne? Vous riez : 
Voyez ces mains , voyez ces pieds ! 
D'où cela vient-il, je vous prie? 
Pour moi , si l'on veut le savoir. 
Mon ciel est là dans son œil noir, 
Et ses deux bras sont ma patrie. » 

Que je l'aimais ! que je l'aimais ! 
Son esprit avait des sommets 
Où son cœur seul pouvait atteindre. 
Sa beauté, comme le soleil. 
M'inondait d'un rayon vermeil : 
Tous nos amis voulaient nous peindre. 

Que de courses à travers champs ! 
Quel amour des soleils couchants , 
Quelle fureur de paysages ! 



45C GUSTAVE NADAUD. 

Nous partions bras dessus dessous 
Et nous allions droit devant nous ; 
Nous étions fous... nous étions sages ! 

Hélas ! que suis-je maintenant , 
Lorsque je pleure en revenant 
âSur des aventures passées? 
Nos sempiternelles amours 
Ont fait ce qu'elles font toujours... 
Et mes chaussettes sont percées. 



LES DEUX OMBRES. 

Un soir, au bord du Styx ou du Cocyte, 
Deux morts cherchant leur dernier gîte 
Se disposaient à passer Teau. 

L'un emportait une sacoche pleine 
Qu'il dissimulait y non sans peine ^ 
Dans un des plis de son manteau. 

L'autre glissait comme l'eau sous une arche; 

Rien ne pouvait gêner sa marche , 

Ni le manteau, ni le trésor. 
Caron de loin aperçut les deux ombres , 

Et traversant les vagues sombres , 

Il les joignit d'un seul essor. 

« Toi le premier, dit-il à l'homme riche ; 
Mais ce n'est pas ici qu'on triche : 
Laisse ton argent sur le bord. 



GHAINSOISS. 457 

€aron n'est pas le nocher du Pactole ; 
il ne te prendra qu'une obole 
Pour te conduire jusqu'au port. » 

L'avare alors jette des cris de rage ; 

Il répand son or sur la plage 

Et se livre enfin à Car on , 
Qui sans effort pousse sa barque au large , 

Aborde , dépose sa charge , 

Et revient d'un coup d'aviron. 

« Est-ce mon tour? dit le pauvre. — Sans doute. 

— Eh bien, partons. En barque! en route! 

Merci , Garon ; embrasse-moi ! » 
En débarquant, il trouve sur l'arène 

Une sacoche toute pleine : 

a Prends, dit Caron ; tout est pour toi. 

— Pour moi , de l'or? répond le pauvre hère : 
J'en eus ; il ne m'en souvient guère , 
Gaiment je me suis ruiné. 

— Prends donc, te dis-je ! Il faut que tout s'inscrive : 
On retrouve sur cette rive 

L'or que sur l'autre on a donné. » 

Caron n'est plus ; autre temps, autres fables. 

Nous changeons nos dieux et nos diables ; 

Mais la vérité ne meurt pas. 
Conservons-en la croyance féconde : 

Nous trouverons dans l'autre monde 

Ce que nous donnons ici-bas. 



458 GUSTAVE NADAUD. 



LA COMPLAINTE DU GRAND PRUSSIEN 

leee. 

C'est un grand pays que la Prusse , 
Bien qu'elle soit un peu trop Russe : 
C'est là , chez un peuple allemand y 
Affaire de tempérament. 

Elle possède son grand homme ; 
Vous savez comment il se nomme : 
Monsieur le comte de Bismark : 
Cela rime avec Danemark. 

Il a vu dans cette assonance 
Un décret de la Providence 
Qui rendait son règne certain 
Dans le Sleswig et le Holstein. 

C'est lui qui mène le royaume ; 
Il mène aussi le roi Guillaume y 
Le même qui jFîit libéral 
Quand il était prince royal. 

C'est le plus hardi des ministres ; 
Il tient lui-même ses registres , 
Et prend de son autorité 
Un budget qui n'est pas voté. 

Il se disait que l'Italie y 
Grâce à Cavour, s'est accomplie , 
Et qu'il pourrait... Mais des Cavour, 
Il ne s'en fait pas un par jour. 



CHANSONS. 459 

Gerte , il a de yastes idées ; 
Mais pour qu'elles soient fécondées , 
C'est peu de gouverner son roi, 
Il faut avoir un peuple à soi. 

Avant de se mettre en campagne , 
Il a convoqué l'Allemagne , 
Jugeant que pour faire un bon coup 
Il est prudent d'être beaucoup. 

Achille appelle Diomède : 
L'Autriche est venue à son aide. 
Étant deux grands contre un petit, 
Ils se sont mis en appétit. 

Avec nombreuse infanterie , 
Cavalerie, artillerie, 
Ils ont pris. Diippel et Rensbourg , 
Soi-disant pour Augustenbourg. 

Puis ils se sont dit : Pour les rendre , 
Autant valait ne pas les prendre ; 
Et , se partageant le gâteau , 
Chacun a choisi son morceau. 

On était d'accord pour la guerre ; 
Mais pour la paix on ne l'est guère : 
Quand on arrive au résultat , 
Nul n'est content de son état. 

Bismark a dit : « Je suis prophète ; 
Donc que ma volonté soit faite. 
J'aurai pour moi le droit canon. » 
L'Autriche a répondu : « Mais, non. » 



400 GUSTAVE NADAUD. 

Là-dessus on lève des troupes ; 

Le feu va se mettre aux étoupes. 

« C'est vous ! dit^Bismark en courroux. 

— Mais non, répond MensdorfF, c'est vous ! » 

Le public, qui voit bien les choses. 
Commence à rire de leurs gloses : 
Pourquoi lever tant de soldats , 
Puisque vous ne vous battrez pas ? 

Rédigez force protocoles ; 
Vous pouvez agir en paroles 
Et vous traiter du haut en bas , 
Puisque vous ne vous battrez pas. 

Tout finit par des chansonnettes ; 
Rengainez donc vos baïonnettes , 
Monsieur le comte de Bismark , 
Vous n'aurez pas le Danemark. 



Celui qui fit cette complainte 
Croyait que la justice est sainte , 
Que le cri de l'humanité 
A quelque droit d'être écouté. 

Le droit nouveau, c'est la conquête 
Peuples germains , baissez la tête ! 
Meunier, on t'a pris ton moulin. 
Où sont les juges de Berlin? 



CHANSONS- 4<}| 



TU NE COMPRENDS PAS. 

Tu ne comprends donc pas 
Que ton regard est ma lumière , 
Et que si parfois ta paupière 
S'égare sur un autre, hélas! 
Je sens un froid qui me pénètre , 
Le doute envahit tout mon être? 

Non, tu ne comprends pas. 

Tu ne comprends donc pas 
Que ta voix est mon harmonie , 
Que si ta parole bénie 
Sur un autre tombe tout bas, 
Je voudrais tarir sur tes lèvres 
La musique dont tu me sèvres? 

Non, tu ne comprends pas. 

Tu ne comprends donc pas 
Que ton sourire est ma caresse, 
Et que si parfois il s'adresse 
A qui que ce soit ici-bas , 
Ce m'est une mortelle injure 
Que je te dois et que j'endure? 

Non, tu ne comprends pas. 

Tu ne comprends donc pas 
Que tes yeux , ta voix , ton sourire 
Sont l'air vital que je respire ? 



462 GUSTAVE NADAUD. 

Et ces biens que tu me donnas. 
Tu ne peux les prêter à d'autres , 
Car ils sont miens, puisqu'ils sont nôtres. 
Mais tu ne comprends pas. 



CATHERIXE. 

Mes frères sont là-bas , 
Qui font tourner la roue à bras 
Ou la meule. 
Et moi , dans la maison , 
Je demeure , comme en prison , 
Toute seule. 

Petit Pierre, pourquoi... 
(Je suis fille) 
Ne m'a-t-on pas donnée à toi ? 
Courez, mon aiguille. 

Mes parents , tout le jour, 
Restent aux champs jusqu'au retour 
De l'étoile. 
Moi , je couds les habits 
Pris dans la toison des brebis 
Ou la toile. 

Petit Pierre, pourquoi... 
(Je suis fille) 
Ne m'a-t-on pas donnée à toi ? 
Gourez, mon aiguille. 



CHANSONS. 4f)3 



Je chantais autrefois 
Gomme les merles dans les bois. 
A cette heure , 
Je les entends chanter 
Sans désir de les imiter, 
Et je pleure. 

Petit Pierre, pourquoi... 
(Je suis fille) 
Ne m'a-t-on pas donnée à toi? 
Gourez, mon aiguille. 

Mes cheveux vont blanchir ; 
Mais à quoi sert de réfléchir? 
J'étais blonde. 
Je n'en ai pas juré ; 
Mais jamais plus je n'aimerai 
Dans ce monde. 

Petit Pierre, pourquoi... 
(Je suis fille) 
Ne m'a-t-on pas donnée à toi? 
Gourez mon aiguille. 

Allez , allez , mes sœurs , 
Aspirer, sous la haie en fleurs , 
L'aubépine. 
Et vous , restez ici 
A ressasser votre souci , 
Gathcrine. 

Petit Pierre, pourquoi... 
(Je suis fille) 
Ne m'a-t-on pas donnée à toi? 
Courez, mon aiguille. 



4CV GUSTAVE NADAUD. 



LA GLORIEUSE. 

Elle était devant son miroir, 
Lissant le double bandeau noir 
De sa chevelure soyeuse ; 
Elle dit d'un ton dédaig^neux : 
« Comment trouvez-vous mes cheveux ?« 
La glorieuse ! 

« On m'a dit souvent que mes yeux 
Sont aussi profonds que les cieux , 
Surtout quand je suis sérieuse. 
Voulez-vous vous en assurer? 
Tâchez de me faire pleurer. » 
La glorieuse ! 

« Pour ma bouche, c'est différent; 
Je n'ai d'orgueil en la montrant 
Que les jours où je suis rieuse. 
Mes dents ont des reflets nacrés ; 
Faites-moi rire, vous verrez. » 
La glorieuse ! 

« Et puis , ne remarquez-vous pas 
La blancheur mate de mon bras , 
Et cette ligne harmonieuse 
Qui va de l'épaule au menton , 
Beauté de sculpteur, me dit-on? » 
La glorieuse ! 



CHANSONS. «05 



M Vous n'avez non plus jamais dit 
Que j'ai le pied petit, petit, 
(Jue ma taille est délicieuse. 
Je n'en tire pas vanité ; 
Mais on me l'a tant répété ! » 
La glorieuse ! 

« Si vous n'êtes pas fou de moi , 
Je ne puis comprendre pourquoi. 
Répondez, je suis curieuse. 
Me trouvez-vous quelque défaut? » 
Alors, je m'écriai tout haut : 
o La glorieuse ! » 

« Oui , glorieuse , c'est cela ! 
H me faut, sous ce titre-là, 
Une chanson vive et joyeuse ! w 
Pendant deux jours j'ai résisté , 
Et le troisième, j'ai chanté : 
« La glorieuse. » 



CHASFT D'AMOUR. 

O vous qui fûtes à ma vie 
Ce qu'aux aveugles est le jour. 
Je voudrais, selon votre envie, 
Que vers vous mon âme asservie 
S'exhalât dans im chant d'amour. 

Parmi les langues les plus douces , 
Je choisirais des mots bénis , 
Tendres comme les jeunes pouss(»s , 



3) 



466 GUSTAVE NADAUD. 

Et plus délicats que les mousses 
Dont les oiseaux tissent leurs nids. 

J'emprunterais à la musique 
Ses accords les plus caressants. 
Aux ruisseaux leur note rustique , 
A la mer son vaste cantique , 
Aux ramiers leurs plaintifs accents. 

J'emprunterais à la peinture 
Son azur et son vermillon , 
Au printemps sa jeune verdure , 
Son duvet à la pêche mûre, 
Sa poudre d'or au papillon. 

J'irais partout comme l'abeille 
Prendre son miel à chaque fleur, 
Cueillir ce qui flatte l'oreille , 
Ce qui charme, ce qui réveille 
L'odorat, les yeux ou le cœur. 

Et je dirais : « Je vous adore. 
Je vous aime et n'aime que vous. » 
Mais ce n'est pas assez encore ; 
Il faudrait des mots que j'ignore, 
Des mots plus chastes et plus doux, 



L'OISEAU EN CAGE 

J'écoutais de ma fenêtre 
Un oiseau qui fredonnait ; 
C'était un merle peut-être, 
Ou peut-être un sansonnet. 



CHANSONS. 46i7 

Il m'éveillait dès l'aurore , 
Je l'entendais jusqu'au soir ; 
La nuit il chantait encore , 
Et je ne pouvais le voir. 

Lors , je dis au chanteur sombre : 
« Tous les jardins sont fleuris , 
Tous les bosquets sont pleins d'ombre : 
Pourquoi rester à Paris? 

<t Ici , la feuille est flétrie 
Au premier souffle d'été ; 
Va goûter dans ta patrie 
L'air pur de la liberté. » 

J'en aurais dit davantage; 
Un soupçon vint m'arréter : 
Sans doute il était en cage. . . 
Mais alors, pourquoi chanter? 



BLONDE ET BRIXE. 

Pour l'amour d'une blonde 

J'ai fait bien des faux pas. 

Les beautés de ce monde 

A mes yeux n'avaient pas 

D'appas. 

Elle est plus enivrante 

Que la chaleur du ciel ; 

Elle est plus transparente 

Que l'ambre et que le miel. 

Elle porte à la tète 

30. 



V'i8 GUSTAVE NADAUD. 

Comme un coup de marteau ; 
Elle vous rend plus béte 
Que la mouche ou Toiseau 

Dans Teau. 
Je pris sa taille ronde 
Avant d'avoir vingt ans : 
Pour l'amour de ma blonde, 
Que j'ai perdu de temps ! 

Pour l'amour d'une brune 
J'ai fui le cru natal ; 
Sur le cours de la lune 
J'ai mis mon capital 

Total. 
C'est une Bourguignonne ; 
Klle est plus belle à voir 
Qu'un nuage d'automne 
Dans la pourpre du soir. 
Aucune fleur ne pousse 
Plus de parfums dans l'air ; 
Sa chaleur est plus douce 
Que le feu vif et clair, 

L'hiver. 
Son teint, comme la prune, 
Est bleuâtre et changeant : 
Pour l'amour de ma brune , 
Que j'ai mangé d'argent ! 

Ces deux sœurs non pareilles, 
Belle nuit et beau jour, 
Habitaient des bouteilles 
Où je bus tour à tour 
L'amour. 



CHANSONS. Ui\ii 



Sur les dents m'a mis l'une , 
Et l'autre sur le flanc ; 
Le vin rouge est ma brune , 
Ma blonde est le vin blanc. 
Allez y brune , allez , blonde : 
Vos charmes sont menteurs. 
Je ne suis plus du monde ; 
Emportez vos faveurs 

Ailleurs. 
Je fais économie 
De temps et de santé , 
Pour l'amour de ma mie 
Qui ne m'a rien coûté. 



LE CONSTRUCTEUR. 

Il a plu longtemps dans les monts; 
La rivière jaune et gonflée 
Emporte débris et limons 
Du haut pays à la vallée. 
C'est un torrent; dans sa fureur 
Il a fait la plaine déserte ; 
Adieu l'espoir du laboureur, 
Le pré mûr et la moisson verte ! 
C'est un ruisseau vaseux et lourd 
Qui va rasant les édifices , 
Se détourne , s'égare et court , 
Laissant partout ses immondicçs. 
C'est la ruine; et cependant, 
Aucune digue, nul obstacle : 



*70 GUSTAVE NADAUD. 

L'homme s'arrête regardant 
La nouveauté d'un tel spectacle ! 

Constructeur, ne te lasse pas ; 
Avec l'équerre et le compas, 
. Poursuis ton œuvre accoutumée. 
Mais lai^e à l'abri ton vaisseau ; 
Il reprendra le fil de l'eau , 
Quand l'eau sera pure et calmée. 

Ce torrent profond et puissant , 
C'est la décadence et la honte. 
C'est le goût français qui descend , 
C'est le goût barbare qui monte ; 
C'est le naufrage et le tombeau 
D'un esprit qui fit notre gloire. 
Ce qui fut bien , ce qui fut beau 
N'est plus qu'un thème dérisoire. 
Notre bon sens n'oppose rien 
Au flux fatal qui nous dirige ; 
Pas un accord des gens de bien ! 
Le gouffre donne le vertige. 
Le riverain naïf s'endort, 
Les yeux fermés à la lumière ; 
Il ne voit pas le flot qui mord 
Le sol où s'assied sa chaumière. 

Constructeur, ne te lasse pas ; 
^vec l'équerre et le compas , 
Poursuis ton œuvre accoutumée. 
Mais laisse à l'abri ton vaisseau ; 
Il reprendra le fil de l'eau , 
Quand l'eau sera pure et calmée. 



CHANSONS. 471 



Puisque nous sommes envahis 
Par ces gaîtés et ces tristesses 
Qui déshonorent un pays 
En le façonnant aux bassesses ; 
O France, puisque tes enfants 
N'ont plus un mépris qui te venge 
Pour ces histrions triomphants , 
Pour ces conquérants de la fange ; 
Puisque cet art, cet art nouveau, 
Fait leur orgueil et leur délice. 
Et rabaisse au même niveau 
L'indifférent et le complice ; 
Puisque ton jour est sans soleil, 
Puisque ta nuit n'a plus d'étoiles. 
Attendons l'heure du réveil 
Avant de déployer nos voiles. 

Constructeur, ne te lasse pas ; 
Avec l'équerre et le compas , 
Poursuis ton œuvre accoutumée. 
Mais laisse à l'abri ton vaisseau ; 
Il reprendra le fil de l'eau , 
Quand l'eau sera pure et calmée. 



MONTAGNE ET VALLÉE. 

Sur le mont couronné de glace 
Je gravis depuis le matin ; 
Je veux , pour y marquer ma trace , 
Atteindre son sommet lointain. 



472 GUSTAVE NADAUD. 

Épuisé , je m'arrête en route , 
A mi-côte, au milieu du jour; 
Mes yeux se ferment, et j'écoute 
Deux voix qui parlent tour à tour : 

« Monte vers moi, dit la monta^j^ne; 
Choisis les plus âpres chemins : 
Comme l'aigle sur la campajjne 
Tu planeras sur les humains. 
Tu boiras le vent des orages; 
Le soleil fixera tes yeux ; 

< 

Tes pieds seront dans les nuages , 
Et ton front touchera les cieux. » 

— « Descends vers moi, dit la vallée; 
C'est à mon modeste niveau 

Oue la vie obscure et voilée 
S'écoule comme un clair ruisseau. 
Mon égale température 
Sied à l'oiseau comme à la fleur. 
J'ai l'abri contre la froidure, 
Et l'ombre contre la chaleur. » 

— « Monte vers moi , dit la montagne ; 
On se grandit en s'élevant; 
L'ambition est ta compagne, 

Et la gloire marche devant. 
C'est de l'azur des hautes cimes 
Que se nourrissent lés grands cœurs 
De ces égoïstes sublimes. 
Les poètes et les vainqueurs. » 

— « Descends vers moi, dit la vallée; 
Mon eau sort du glacier voisin , 



eu AN SOIN s. 473 



Mais elle ne devient peuplée 

Qu'en se réchauffant dans mon sein. 

Ici j des humaines tourmentes 

Expirent les chocs furibonds; 

Ici sont les femmes aimantes 

Et les hommes simples et bons. » 

Ainsi m*ont parlé, dans un rêve, 
Les deux voix d'en haut et d'en bas 
Je n'hésite plus, je me lève; 
Qu'un bon esprit guide mes pas ! 
Je suis ma pente naturelle , 
Et je vais où courent les eaux, 
Où l'affection me rappelle, 
Où sont les fleurs et les oiseaux. 



LA DEMOISELLE DU CHATEAU 

• 

Lu demoiselle du château 
S'assied pensive à sa fenêtre. 
Elle voit les {;ens du hameau 
Monter, descendre et disparaître 
Sur les deux versants du coteau. 

tt Bonjour, ma bonne demoiselle. » 
C'est Mathurin, le gros fermier : 
tt Beau temps, dit-il, pour un rentier, 
Mais non pour l'avoine en javelle. 
Le froment que j'ai récolté 
Rapporte moins qu'il n'a coûté. 
Adieu, ma bonne demoiselle. » 



47* GUSTAVE NADAUD. 

— « Bonjour, ma bonne demoiselle. » 
C'est le médecin du canton , 

Monté sur son cheval breton : 
«Je vais, dit-il, où Ton m'appelle. 
Un jour ici, demain là-bas; 
La fièvre ne pardonne pas. 
Adieu,' ma bonne demoiselle. » 

— « Bonjour, ma bonne demoiselle. » 
C'est la laitière au teint vermeil; 
Elle chemine en plein soleil; 

Son grand chapeau lui sert d'ombrelle. 
« Je n'ai vendu que la moitié 
De notre lait. C'est grand'pitié. 
Adieu, ma bonne demoiselle. » 

— « Bonjour, ma bonne demoiselle. » 
C'est un berger menant troupeau : 

« Je vais , dit-il , vendre un agneau , 
Ce pauvre petit-là qui bêle. 
Oh ! voyez-vous , lé cœur se fend , 
Car un agneau , c'est un enfant. 
Adieu, ma bonne demoiselle. » 

— « Bonjour, ma bonne demoiselle. » 
C'est le vieux curé du pays : 

« Je vais chez la mère Louis 
Recevoir son âme immortelle. 
Elle avait quatre-vingt-trois ans. 
Priez pour les agonisants. 
Adieu, ma bonne demoiselle. » 

Adieu, la bonne demoiselle. 
Berthe rentre et pense tout bas 



CHANSONS. 475 



Que chacun travaille ici-bas. 
a A quoi suis-je bonne? dit-elle; 
J'irai voir mes pauvres demain. » 
Une voix répond du chemin : 
a Merci, ma bonne demoiselle. » 



ANACHARSIS EN FRANCE. 

Anacharsis, ressuscité, 

Voulut connaître un jour la France , 

Pour juger du progrès immense 

Qu'a dû faire l'humanité. 

Que de bienfaits pour tant de peines ! 

Et cependant la Grèce — Athènes. . . . 

Avant d'arriver à Paris , 

Il avait fait le tour du monde ; 

Il vit que la terre était ronde : 

a Que nos pères seraient surpris! 

Dit-il; l'antiquité radote. 

Et pourtant Platon.... Hérodote.... » 

Il vit d'énormes monuments 
Acropoles de l'industrie, 
Parthénons de cavalerie 
Où s'exercent les régiments. 
Il vit des dieux faits sur modèle ; 
Mais Phidias — mais Praxitèle 

Il vit plus d'un peintre pareil 
Barbouiller des toiles étroites ; 



470 GUSTAVE NADAUD. 

Un autre avait placé des boites 
Et laissait faire le soleil. 
Le dieu du jour lui soit fidèle ! 
Mais Parrhasius.... mais Âpelle.... 

Il suivit la Chambre et les cours , 
Il lut des colonnes de prose 
Disant toujours la même chose , 
Quoique paraissant tous les jours, 
Et des harangues par centaines. 
Mais Përiclès mais Démosthènes.... 

Au théâtre il allait le soir 
Pour applaudir nos grands artistes ; 
Il admirait les machinistes 
Et cessait d'entendre pour voir. 
* La statue était sous le socle ; 
Mais Euripide mais Sophocle... 

Il était sensible aux douceurs 

Des vers unis à la musique : 

Il vit dans maint endroit lyrique 

Que les deux sœurs ne sont plus sœurs. 

« Je ne suis, dit-il, qu'un barbare; 

Mais Anacréon.... mais Pindare ^ 

Par-dessus tout il s*affola 

Des découvertes de notre âge. 

« Être savant c'est être sage , 

Disait-il; le progrès est là. 

Tout foyer échauffe et dilate; 

Mais Pythagore mais Socrate.... » 



CHANSONS. ',77 

« Eh bien y se dit Anacharsis, 

Le inonde est-il meilleur? Peut-être. 

Pour en juger, il faudrait natti*e 

Et n'avoir pas vécu jadis. 

Tout va , tout marche , tout progresse ; 

Mais la jeunesse la jeunesse ! . . . » 



LE BARBILLON ET LE BROCHET. 

La fable que je vais vous dire 
N'est pas pour les intelligents 
Qui trouvent dans les bonnes gens 
L^n menu fretin bon à frire. 

Certain barbillon, sans projet, 
Passait dans les zones profondes ; 
Il aperçoit entre deux ondes 
Vn ver de terre qui nageait^ 

H n'avait pas vu la ficelle 
Qui tenait le pauvre captif; 
11 le mord et se sent au vif 
Piqué d'une pointe mortelle. 

Le barbeau n'est pas étourdi 
Comme le goujon ou l'ablette ; 
C'est une raison calme et nette 
Avec un sens approfondi. 

H existe même un adage, 

Bien connu dans tous les cours d'eau , 



478 GUSTAVE NADAUD. 

Qui dit : « Prudent comme un barbeau ; » 
Mais qui ne dit pas de quel âge. 

Pourtant le nôtre avait mordu ; 
Sa jeunesse était son excuse. 
Il cherche une suprême ruse , 
Quoique blessé, quoique perdu. 

Que faire ? Rester immobile , 
, Tromper quelque temps le pécheur, 
Souffrir et cacher sa douleur ? 
C'est ce qu'il fit... Soin inutile. 

L*onde a ses rois et ses sujets ; 

Ses chasseurs sont toujours en cherche : 

Elle a son épervîer, la perche; 

Elle a ses aigles, les brochets. 

Un aigle... un brochet veux-je dire, 
Voit un poisson qui fait le mort. 
« Bon , se dit-il , sans doute H dort , 
Ce citoyen de mon empire. » 

Il entr'ouvre ses dents de fer. 
Prend ses mesures et s'élance : 
Une gueule au bout d'une lance , 
Un gouffre sortant d'un éclair ! 

Le tout ne fit qu'une bouchée ; 
L'hameçon tenait au poisson , 
Et le poisson à l'hameçon : 
La machine fut accrochée. 

Le roi des eaux fit maint eiïort; 
Sa résistance fut sublime ; 



CHANSONS. 470 

Mais entraîné par sa victime , 
Il fîit amené sur le bord. 

Ainsi se trouvent les extrêmes 

Aux mêmes lois assujettis : 

Parfois , à croquer les petits , 

Les grands se font croquer eux-mêmes. 



JOURS PERDUS. 

Sont-ils perdus, 
Ces jours où nos pensées 
S'en vont dans la vague bercées 
Gomme des parfums répandus? 

Sont-ils perdus? 
Ces instants où l'esprit voyage 
Sans œuvre et sans courage, 
Sont-ils perdus? 

Sont-ils perdus, 
Ces jours longs par l'absence , 
Où notre chaleur se dépense 
En vœux de nul autre entendus? 

Sont-ils perdus? 
Les serments sacrés qui nous lient 
Aux cœurs qui nous oublient , 
Sont-ils perdus? 

Sont-ils perdus, 
Ces jours où Ton espère, 



480 GUSTAVE ISADAUD. 

Où chacun rêve sa chimère , 
Les veux à l'horizon tendus? 

Sont-ils perclus? 
En vain on guette dans l'espace 
Une àme sœur qui passe. 

Sont-ils perdus? 

Sont-ils perdus y 
Ces soirs où sur la grève 
On poursuit l'astre qui se lève 
Kt les points au ciel suspendus? 

Sont-ils perdus? 
Les souffles qui guident nos voiles 
Sur cette mer d 'étoiles , 
Sont-ils perdus? 

S'ils sont perdus, 
Ces jours et ces soirées , 
Ces veilles en vain implorées 
Kt ces lendemains attendus, 

S'ils sont perdus, 
Ah ! que la foi me soit ravie ! 
J'aurai perdu ma vie, 
S'ils sont perdus. 



VENISE REINE. 

L'ai-je entendu, l'ai-je rêvé, 
Ce chant apporté par la brise, 
Qui sur un canal de Venise 
A mon oreille est arrivé? 



CHANSONS. 48i 

Écoutez , la nuit est sereine ; 
Dans l'air une voix a frémi : 

Ho! hé! sia premi! 
Venise est encore une reine. 

C'était le cri du gondolier 
Qui chante appuyé sur sa rame : 
« J'étais amoureux d'une fenune 
Captive aux bras de son geôlier. 
La captive a rompu sa chaîne 
Et relevé son front pâli. 

Ho! hé! sia stali! 
Venise est encore une reine. 

« Ils sont partis , les étrangers , 
Ils ont revu leur Allemagne. 
Chacun sa plaine ou sa montagne , 
Ses sapins ou ses orangers. 
Quand la paix succède à la haine , 
L'étranger n'est plus l'ennemi. 

Ho! hé! sia premi! 
Venise est encore une reine. 

« Reprends le royaume des flots , 
Épouse de l'Adriatique, 
Séjour de la sirène antique , 
Ilot formé de cent ilôts , 
Vaisseau dont la vaste carène 
Est d'or et de marbre poli. 

Ho! hé! sia stali! 
Venise est encore une reine. » 

La voix qui m'arrivait ainsi , 

Ce n'était pas la voix d'un homme ; 

8i 



482 GUSTAVE NADAUD. 

C'était Venise ou c'était Rome, 
Car les peuples chantent aussi ; 
C'était la conscience humaine 
Qui trouve partout un écho. 

Ho! hé! sia lungo! 
Venise est encore une reine. 



MON MINISTERE. 

Venez , mes amis , mes sujets , 
Depuis longtemps dans mes projets 

Je me chargeais 
De votre bonheur sur la terre. 
Je suis chef du gouvernement; 
Montrez-moi votre dévoûment, 

C'est le moment : 
Je vais former mon ministère. 

Toi qui combats dans les journaux, 
Tu vas quitter tes arsenaux 

Pour mes fourneaux. 
Gouverneur d'une autre ofBcine, 
Coiffe le bonnet de coton ; 
On te donnera Jeanneton 

Pour marmiton. 
Sois ministre de la cuisine. 

Toi qui par tes parents voué , 
Au cabinet d'un avoué 

T'es dévoué, 
Prends l'air prude et le maintien grave , 



CHANSONS. 483 

Prends ces clefs ; tu vas au coup d*œil 
Discerner le suresne en deuil 

De Targenteuil : 
Sois le ministre de la cave. 

Voici mon peintre, mon chanteur, 
Mon poëte sans éditeur. 

Et mon sculpteur. 
Les Muses leur furent propices. 
Pour ne pas leur faire un affront, 
S'ils sont quatre, eh bien, ils seront. 

Quatre de front, 
Les ministres de mes délices. 

Celui-ci n'est rien ; en effet , 
A peine , à peine en eût-on fait 

Un sous-préfet. 
Il cherche des fleurs et les cueille. 
C'est égal , pour vous faire voir 
Quelle étendue a mon pouvoir, 

Je veux avoir 
Un ministre sans portefeuille. 

Quel est ce petit pied cambré 
Qui jusqu'ici s'est égaré 

De son plein gré? 
Venez, Margot, qu'on vous embrasse! 
Si vos doux yeux furent trop doux 
Pour quelques autres avant nous , 

Je vous absous. 
Soyez ministre de la grâce. 

Dans mon logis peu solennel 
J'ai rassemblé, roi paternel, 



484 GUSTAVE NADACD. 

Mon personnel. 
Nous commençons par les dépenses. 
Nous empruntons , nous vivons bien ; 
Il ne manque à notre maintien 

Presque rien, rien... 
Que le ministre des finances. 



PliN DES CHANSONS. 



NOUVELLES CHANSONS. 



LES DEUX MADELEINES. 

Berger qui descends comme moi 

De la montagne , 
Où t'en vas-tu par la campagne ? 

— Je vais au bourg de Saint-Éloi. 

Et toi ? 

— Je vais au hameau de Labrive , 

Sur l'autre rive, 
Et jusqu'au gué de Saint-Romain 
Nous suivons le même chemin. 

J'aime une fille de la plaine : 
Elle se nomme Madeleine. 

— La fille qui porte ce nom 

Est-elle blonde 
Gomme pas une autre en ce monde? 
Réponds sans feinte, compagnon. 

— Mais non : 
La fille dont je parle est brune 

Gomme pas une. 

— N'est-elle pas de Saint-Éloi ? 

— Mais non, puisqu'elle est de chez moi. 

J'aime une fille de la plaine : 

Elle se nomme Madeleine. 

32 



486 GUSTAVE NADAUD. 

• — As-tu quitté depuis long^mps 
Ta fiancée? 

— Oui , depuis la Saint-Jean passée. 

— Et que fais-tu depuis ce temps ? 

-^J'attends. 

— J'ai vu mourir plus d^une lune 

Loin de ma brune. 

— Et que fais-tu depuis ce temps ? 

— Ce que tu fis : J'attends, j'attends. 

J'aime une fille de la plaine : 
Elle se nomme Madeleine. 

— La fille qui te regarda 

Te sera-t-elle, 
Après un si long temps , fidèle ? 

— Puisque elle-même s'accorda, 

Oui-da. 

— Et toi , n'as-tu pas confiance 

En sa constance ? 

— Si je ne le pensais ainsi , 
' On ne me verrait pas ici. 

J'aime une fille de la plaine : 
Elle se nomme Madeleine. 

Vbici bientôt le jour qui fuit ; 

La route grise 
Devant nous devient indécise. 

— Mais une étoile nous conduit, 

La nuit. 

— Nous allons, à Taub^ prochaine, 

Voir Madeleine. 



CHAINSONS. 487 

Voici le guë de Saint-RomaÎD. 

Adieu , berger. — Demain ! — Demain ! 

J*aime une fille de la plaine : 
Elle se nomme Madeleine. 



LE CHATEAU DU FOU. 

Sur le sommet de la colline 
S'élève un château tout récent , 
Qui déjà semble une ruine ; 
Il fixe les yeux du passant. 

Sous le jeune lierre qui pousse 
On voit se rider ses grands murs , 
Comme ces fruits rongés de mousse 
Qui tombent avant d'être mûrs. 

Je gravis à travers la lande : 
Un homme était sur le coteau; 
Je Taborde et je lui demande 
Quel est le nom de ce château. 

a Si vous voulez qu'on vous le dise , 
Allez ici, là, n'importe où : 
C'est le château de la marquise... 
Mais non , c'est le château du fou. 

tf Voilà , si vous voulez les croire , 

Ce qu'ils vous répéteront tous. 

Mais moi , je connais cette histoire » , 

Ajouta-t-il d'un ton plus doux. 

32. 



^88 GUSTAVE NADAUD. 

tt II passa dans cette contrée , 
J'étais jeune, voilà longtemps, 
Une femme belle et titrée, 
Baronne et veuve avant vingt ans. 

« Un jeune homme du voisinage 
Conçut pour elle un fol amour. 
La dame accepta son hommage 

Et crut le payer de retour. 

• 

« Ce n'était pas une chaumine 
Qui convenait à son blason : 
Un château dut sur la colline 
Succéder à l'humble maison. 

« Tout amant ici-bas élève 
Un temple à sa divinité : 
Les uns bâtissent dans le rêve , 
D'autres dans la réalité. 

c( La dame voulut elle^^méme 

Dresser le plan de son château. 

Rien n'est coûteux pour ce qu'on aime; 

Rien n'est trop grand , rien n'est trop beau 

a Pour extraire les pierres blanches , 
On taille le sol en gradins. 
Les forêts fournissent les planches, 
Les prés se changent en jardins. 

tt Plus de vendanges dans la vigne , 
Plus de moissons dans les guérets : 
Le désert allonge sa ligne... 
Mais après, direz- vous, après? 



CHANSONS. 489 



ce Un couple d'oiseaux se sépare 
ÀTant d'avoir construit son nid. 
La destinée est si bizarre ! 
Le château ne fut pas fini , 

« Car notre baronne est marquise. 

Le manoir loge le hibou, 

Et le paysan le baptise 

De ce nom : le château du fou. 

a Vous me demanderez peut-être 
Le nom de la dame ? Pourquoi ? 
Il vaut mieux ne pas le connaître. 
Le fou , regardez-le : c'est moi ! » 



LE BOUTE-EN-TRAIN. 

La chanson à la lèvre , 

Le flacon à la main , 
Gomme un satyre au pied de chèvre , 
Tu fais rire le. genre humain. 

Fouille dans ta mémoire , 

Des chants en jailliront; 
Cherche dans la bouteille noire : 
Il reste quelque chose au fond* 

Boute, boute 
Encore une goutte. 

Boute, boute 
Encore un refrain ; 

Boute, boute 
Befrain et goutte , 



490 GUSTAVE NADAUD. 

Goutte et refrain , 
Joyeux boute-en-train. 

Volontiers tu te prives 
Des modernes banquets, 
Où l'on voit quatorze convives 
Servis par quatorze laquais. 
Mais une table étroite 
Où six couverts sont mis... 
Sentez le coude à gauche , à droite ^ 
Le verre en main , chantez, amis ! 

Boute 9 boute, etc. 

On dit que la jeunesse 

N'est plus jeune aujourd'hui. 
Que par toi la gaité renaisse 
^t trouve en nous son point d'appui. 

Si l'on ne peut sur terre 

Inventer rien de mieux , 
Restaurons Bacchus et Cythère , 
Faisons du neuf avec du vieux. 

Boute, boute, etc. 

Quand les fleurs sont gelées 

Dans le jardin des rois. 
On voit s'ouvrir les giroflées 
Sur le chaume des pauvres toits. 

Dans le vin je préfère 

Le goût à la couleur. 
Mieux vaut la fleur sans le parterre,. 
Que le parterre sans la fleur. 

Boute, boute, etc. 



CHANSONS. 491 

Revienne le déluge , 

Tu vas , Noé nouveau , 
Faire de ton arche un refuge 
Pour tous ceux qui n'aiment pas l'eau. 

Puis , à ton premier signe , 

Sur le coteau mouillé, 
Nous irons replanter la vigne , 
Quand Tarc-en-ciel aura brillé. 

Boute, boute 

# 

Encore une goutte , 

Boute, boute 
Encore un refrain; 

Boute, boute 
Refrain et goutte , 
Goutte et refrain. 
Joyeux boute-en-train . 



1)01 BLE REXCOXTRE, 

Par le chemin , 
Un bâton à la main. 
J'allais de Folie à Sornette ; 
Suivait aussi , 
Vous la voyez d'ici , 
La même route une fillette. 
La belle enfant, 
Qui se trouvait devant , 
Paraissait marcher inquiète. 
Sans me presser, 
Je pus la dépasser, 
Et doucement tournai la tctc. 



49î GUSTAVE NADAUD. 

Mon seul regard 
Perça de part en part 
La voyageuse délicate ; 
Sa joue en fleur 
Prit soudain la couleur 
Du coquelicot ëcarlate. 
Ce grand émoi , 
Qui n'était pas pour moi , 
Était-il de naïve espèce ? 
N'abusant pas 
D'un pareil embarras, 
Je gagnai bientôt de vitesse. 

Je traversai 
Le bois d'un vert foncé , 
Égayé par les mousses jaunes , 
Et le ruisseau , 
Dissimulant son eau 
Sous les peupliers et les aunes. 
Un cabaret 
Non loin de là s'ouvrait, 
A l'enseigne de la Redoute. 
Les voyageurs, 
Plutôt ici qu'ailleurs , 
S'arrêtaient pour prendre une goutte. 

Comme, étant las, 
Je modérais mon, pas, 
Je vis venir à ma rencontre 

Un beau garçon. 
Marchant d'autre façon , 

• 7 

Qui regardait l'heure à sa montre. 



CHANSONS. 493 

Ce luron-là 
Soudain me rappela 
Notre paysanne gentille. 
Il va de soi, 
Sans qu'on sache pourquoi , 
Qu'un garçon rappelle une fille. 

Et je me dis : 
S'ils vont au paradis, 
Et qu'ils marchent toujours de même, 
^ Lui prestement. 
Elle tout doucement , 
On pourra poser ce problème : 
Est-ce au bois vert? 
Est-ce au ruisseau couvert ? 
Au cabaret de la Redoute ? 
Je n'en sais rien , 
Mais je gagerais bien 
Qu'ils se rencontrèrent en route. 



PARISIEN ET PROVINCIAL 

Oui , je suis de la province , 
Et vous êtes de Paris. 
Pour valoir tant de mépris 
L'avantage est assez mince. 

Vous êtes autant de rois ; 
Le bien faire et le bien dire 
Sont soumis à votre empire : 
Vous le dites, je le crois. 



494 GUSTAVE NADAUD. 

Vous avez le ton facile; 
Vous avez le mot du jour, 
Et le genre de la cour, 
Et le jargon de la ville. 

Les objets d'art et de goût 
Attendent votre suffrage j 
Si vous aimez un ouvrage , 
Il doit être aimé partout. 

Mais dites-moi , je vous prie , 
Où sont vos titres scellés ? 
Dans le sol que vous foulez 
Sentez-vous une patrie ? 

Gonnaissez-Vous la couleur 
De votre terre nourrice , 
Qui produit maint édifice. 
Mais qui n'a ni blé ni fleur? 

Tiges écloses en serre , 
Avez-vous besoin du jour ? 
Cœurs d'hiver, le grand amour 
Vous est-il bien nécessaire ? 

Avez-vous à l'horizon 
Une oasis calme et pure 
Qui blanchit dans la verdure , 
Et qu'on nomme sa maison ? 

Avez-vous la voix touchante 
Du passé qui refleurit ? 
Avez-vous l'herbe qui rit ? 
Avez-vous l'arbre qui chanie? 



CHANSONS. 495 



Et le jardin plein de fruits 
Qui vous parle de Tenfance, 
Et le bois plein de silence 
Qui s'éveille à tous les bruits ? 

Et la lutte à coups de pommes 
Avec le fils du fermier, 
Qui vous convainc le premier 
De Tégalité des hommes ? 

Avez-vous senti souvent 
Cette soif d'indépendance 
Que vous soufflent de naissance 
Le grand air et le plein vent ? 

Non , votre vie est cloîtrée , 
Gomment pourriez-vous avoir 
L'âpre parfum du terroir 
Et l'accent de la contrée ? 

Quel est votre sol nouveau ? 
L'asphalte de la montagne , 
Le macadam de Bretagne, 
Le grès de Fontainebleau. 

Où prenez-vous ces murailles 
Que vers le ciel vous dressez? 
Les blocs sur vous entassés 
Sont tirés de nos entrailles. 

L'étranger et l'inconnu 
Avec vous sont de frairic ; 
Vous êtes l'hôtellerie 
Ouverte au premier venu. 



496 GUSTAVE NAOADO. 

Votre sein tari s*abreuve 
De notre inondation : 
Vous êtes l*alluvion , 
£t vous insultez au fleuve ! 

Vous eussiez cent fois péri , 
Sans la sève jeune et forte 
Que la France entière apporte 
A votre sang appauvri. 

Ah ! je veux rompre ma chaîne ! 
Je veux y du monde abrité, 
Prendre un bain de Hberté , 
Vienne la saison prochaine ! 

Vous direz , je le sais bien : 
« Notre ciel en vaut un autre. « 
Mais vous allez fuir le vôtre , 
Et je vais chercher le mien. 

Sous un costume champêtre. 
Vous jouerez au paysan ; 
Mais moi , je serai Gros-Jean , 
Quand vous chercherez à l'être. 

Adieu, je ne voudrais pas 
Abuser de ma faiblesse ; 
Au premier rang je vous laisse; 
Mais convenez-en tout bas : 

L'avantage est assez mince 
Pour valoir tant de mépris. 
Oui , vous êtes de Paris , 
Et je suis de la province. 



CHANSONS. ^9^ 



JALOUSIE. 

Jaloux ! Et pourquoi le serais-je ? 
Son front est pur et lumineux 

Gomme un Gorrége. 
Mon soupçon est un sacrilège : 
Je suis heureux ! 

Heureux ! Lorsque j'étais près d'elle, 
De mes désirs l'entretenant , 

Je me rappelle 
Sa froideur, qui m'était mortelle. 

Et maintenant... 

Maintenant qu'atteignant au fatte 
J'ai vaincu ses sens engourdis, 

Je m'inquiète 
De sa trop rapide défaite , 

Et je me dis... • 

Je me dis que ce bien insigne 
Ne devait pas être pour moi. 

Étais-je digne 
De profaner ce cou de cygne ? 

Alors, pourquoi... 

Pourquoi souffrit-elle l'injure 
Que je lui fis quand je l'aimais ? 

Et qui m'assure 
Qu'elle est fidèle , étant parjure ? 

Âh ! si jamais... > 



498 GUSTAVE NADAUD. 

8i jamais un autre... ô mon àme ! 
Ce n'est pas lui que je tuerais. 

Mais elle est femme : 
Mon mépris sauverait l'infâme , 

Et je saurais... 

Je saurais la fuir et me taire ; 
Mon front n'aurait pas un souci , 

Et solitaire, 
J'irais enfouir mon mystère... 

Ciel ! la voici ! 

La .voici : le soupçon farouche 
A son aspect tombe amorti. 

Quoi ! cette bouche , 
Cette voix qui charme et qui touche ?. . • 

Non , j'ai menti ! 



J'ai menti. Visions malsaines, 

Disparaissez ! 
Envolez-vous, chimères vaines... 
Ah ! mon sang^ me brûle les veines ! 

le suis jaloux ! . . . 



CHANSONS. 499 



LE BON ONCLE 

Il a^ait fui le trouble de nos villes 

Pour s'endormir dans le calme des champs. 

Il se disait que les hommes serviles 

Ne valent pas les oiseaux et leurs chants. 

Le rossignol, le pinson, la fauvette 

Pouvaient nicher dans les arbres feuillus ; 

Chacun feignait d'ignorer leur cachette. 

Oiseaux, chantez ! {bis) le bon oncle n'est plus. 

Il cultivait dans un jardin immense 

Toutes les fleurs qui naissent en plein air. 

Il ramassait lui-même la semence 

Pour la sauver des rigueurs de l'hiver. 

Pas un muguet , pas un brin de glycine 

N'était perdu : ses ordres absolus 

Étaient qu'on meure où l'on a pris racine. 

Fleurs, ouvrez-vous ! {bis) le bon oncle n'est plus. 

Partout des fruits de toutes les essences 
Couvraient les murç ou bordaient les chemins : 
L'abricotier qui mûrit aux vacances, 
Le fraisier fait pour les petites mains ; 
Ou le prunier qui , si peu qu'on le touche , 
De sa moisson inonde les talus. 
La vigne offrait ses grappes à la bouche. 
Fruits, mûrissez! {bis) le bon oncle n'est plus. 

Enfants joyeux , dans ce jardin peut-être , 
Quand la ^uit tombe et qu'on a peur des loups , 



^ 



500 GUSTAVE NADAUD. 

Au coin du bois vous verrez apparaître 

L'homme indulgent que vous chérissiez tous. 

Il vous dira : « Dans ma haute demeure 

Je n'attends pas de regrets superflus. 

La mort est douce et lie vaut pas qu'on pleure. » 

Enfants, jouez ! {bis) le bon oncle n'est plus. 



LE BOULANGER DE GONESSE. 

Te voici donc , jeune homme , 
Habitant de Paris. 
On te dit économe , 
Modeste et bien appris. 
Mais , pour qu'on te connaisse , 
Je veux t'interroger. 

— J'arrive de Gonesse 
Pour être boulanger. 

— Soit; beaux-arts ou commerce, 
Rien n'est hors de saison : 

Il faut que l'homme exerce 
Son cœur et sa raison. 
Du péché de jeunesse 
Tu vas te corriger. 

— J'arrive de Gonesse 
Pour être boulanger. 

— As-tu fixé d'avance , 
Pour le coordonner, 
Le plan de l'existence 

Que tu prétends mener? « 



CHANSONS. 501 

Cent ennemis sans cesse 
Te viendront assiéger. 

— J'arrive de Gonesse 
Pour être boulanger. 

— En lettres, en musique, 
•Que seras-lu demain ? 
Romantique ou classique ? 
Rossiniste ou Germain ? 
£>is-moi dans quelle espèce 
Il faudra te ranger ? 

— J'arrive de Gonesse 
^Pour être boulanger. 

— Régleras-tu ta montre 
5ur le trône ou l'autel ? 
.Seras-tu pour ou contre 

Le pouvoir temporel ? 
Selon quelle sagesse 
Vas-tu te diriger ? 

— J'arrive de Gonesse 
Pour être boulanger. 

— A quels nouveaux principes 
Te rattacheras-tu? 

A l'école des pipes, 
Ou du chapeau pointu ? 
-Quelle est, touchant la presse , 
Ta façon de juger ? 

— J'arrive de Gonesse 
Pour être boulanger. 

33 



502 GUSTAVE NADAUD. 

— Il n'est pas impossible, 
Jeune homme , que l*amour^ 
Si ton cœur est sensible , 
T'égare quelque jour. 
C'est une douce ivresse, 
Mais c'est un grand danger. 

— J'arrive de Gonesse 
Pour être boulanger. 

— Surtout fuis comme un crime* 
L'ambition ! Vois-tu , 

C'est l'insondable abîme 
Où sombre la vertu. 

• 

Fais-moi bien la promesse 
De ne pas t'y plonger. 

— J'arrive de Gonesse 
Pour être boulanger. 

— Au fait, c'est entre mille 
Un des plus sûrs moyens 
De te montrer utile 

A tes concitoyens. 

Cuis donc pour la noblesse , 

Le peuple et l'étranger. 

— J'arrive de Gonesse 
Pour être boulanger. 



CIIANSOJNS. 503 



SARAH LA GRISE. 

Lorsque Sarah , ma jument grise , 
Solide encore à dix-neuf ans , 
Est attelée au char-à-bancs, 
Que croyez-vous qu'elle se dise ? 
a Mon maître n*est pas inhumain ; 

Sans doute 
Nous nous reposerons demain. 

En route ! 

— Eh bien! qu est-ce à dire^ Sarah? 
Ne savez-vous pas votre route ? 

— Non , dit Sarah , 

Je vais où mon maître voudra. » 

Tout en trottant elle raisonne : 
o Où me conduit-il aujourd'hui ? 
Volontiers j'irais avec lui, 
S'il faisait route courte et bonne. 
Modérons-nous; ne peut-on pas, 

Sans honte , 
Aller de temps en temps au pas ? 

Ça monte. 

— Eh bien! (fu'est'Ce à dire, Sarah ? 
Vous trouvez que la route monte ? 

— Oui, dit Sarah; 
Tout à l'heure elle descendra. 

M Sur la droite , ici près , demeure 
Un vieil ami de la maison. 



ii:i. 



504 GUSTAVE r^ADAUD. 

L'amitié n'est plus de saison : 
Nous la négligeons à cette heure. 
Allons , mon maître , par pitié , 

Je boite , 
Un sacri6ce à l'amitié : 

A droite ! 

— Eh bien ! qu'est-ce à dire, Sarah ? 
Vous voulez donc tourner à droite ? 

— Oui , dit Sarah : 
Le vieil ami nous oubliera. 

a A gauche est notre métairie ; 
Voilà toute une éternité 
Que nous n'avons rien visité, 
Grange, grenier, ni bergerie. 
Allons voir notre nouveau foin 

Qu'pn fauche. 
Tournons ici; ce n'est pas loin : 

A gauche. 

— Eh bien! qu'es t-^e à dire, Sarah ? 
Vous voulez donc tourner à gauche ? 

— Oui , dit Sarah : 
Notre fermier nous trompera. 

« Allons, poursuivons notre course. 
Mais seulement si je pouvais 
Souffler, car je sais où je vais , 
Et je n'ai plus qu'une ressource : 
C'est le cabaret aux rideaux 

De serge , 
Où s'arrêtent les lourds chevaux 

D'auberge. 



CHAiNSONS. 505 

— Eh bien ! quest^e à dire, Sarah 
Vous vous arrêtez à l'auberge ? 

— Non , dit Sarah , 
On ira tant que l'on pourra. 

a Ah ! c'est toujours la même histoire , 
Et toujours histoire d'amour ; 
On ne pense pas au retour, 
On arrive en chantant victoire. 
Voici la maison , je la dois 

Connaître : 
Vous y venez souventes fois, 

Mon maître. 

— Eh bien ! arrêtez-^vous , Sarah ! 
Attendez ici votre maître, 

— Oui , dit Sarah : 
Je sais qui le ramènera. » 



LE TOUR DU MONDE. 

Paul se prit un jour à songer. 
La suite de sa rêverie 
Fut un désir de voyager 
Qui n'entendait pas raillerie. 
Livrant son esprit à la foi 
D''une espérance vagabonde , 
Il résolut de faire... quoi? 
Le tour du monde. 

Il va trouver son médecin , 
Un Hippocrate de village , 



505 GUSTAVE MADAUD. 

Pour lui confier son dessein. 
« Bien , dit ce docte personnag^e ; 
Les anciens l'ont dit avant nous : 
Les voyages forment les hommes , 
Et nous en avons besoin tous 
Tant que nous sommes. 

— Voyons , docteur, causons un peu : 
D'abord , où commence le monde ? 

— Le monde ? Ici même , parbleu ! 
Où vous êtes ! La terre est ronde. 

— Bravo ! je l'aime autant ainsi ; 
Mais où finit le tour du monde ? 

— Toujours où vous êtes , ici ! 

La terre est ronde. 

— Soit, dit Paul, je sors par ma cour, 
Ou par mon jardin , il n'importe ; 

Je saurai que j'ai fait mon tour 
Si je rentre par l'autre porte. 

— Sans doute, allez toujours tout droit, 
Sur une orange ou sur la terre , 

Vous reviendrez au même endroit ; 
La chose est claire. 

— Mais à ce compte , cher docteur. 
Si je comprends bien mon affaire , 
Je suis le pôle, l'équateur, 

Le méridien de ma sphère ; 
Je suis le nœud qui réunit 
Les cercles terrestre et céleste. 
Ici tout commence et finit. 
J'y suis, j'y reste. » 



CHANSONS. 507 



l*aul eut-il tort, eut-il raison? 
La fortune et les hirondelles 
Font leur nid dans notre maison 
Lorsque nous courons après elles. 
Le bonheur est là sous la main ; 
Eh bien, que le ciel nous confonde, 
Si nous ne commençons demain 
Le tour du monde ! 



LE MUR. 

Depuis que j'abrite ma vie 
Derrière le mur de la loi , 
Tous mes voisins meurent d*envie 
De voir ce qui se fait chez moi. 
Toute existence qui se cache 
Pour le public a des appas. 
Qu'on se le dise et qu'on le sache : 
€e mur est mien ; n'y touchez pas. 

Je comprends qu'on veuille connaître 
Les habitants d'une maison 
<iui n'a ni porte ni fenêtre. 
Et qui n'est pas une prison. 
On se rassemble, on s'interpelle; 
Les plus hardis disent tout bas : 
« Si nous appliquions une échelle ? » 
€e niur est mien ; n'y grimpez pas. 

Les polissons du voisinage 
l^rofitent de notre sommeil 



508 GUSTAVE NADAUD. 

I^our y tracer plus d'une image* 
Que voit l'aurore à son réveil. 
Auteurs de ces basses peintures ^ 
N'arrêtez point ici vos pas; 
Portez ailleurs vos signatures. 
Ce mur est mien; n'y peignez pas. 

Bavards , chroniqueurs , journalistes ^ 
Qui savez vous fourrer partout , 
Charlatans I médecins, dentistes, 
Nouveautés de luxe et de goût, 
Chiens perdus, terriers ou caniches, 
Faiseurs de tours , dresseurs d'appâts ^ 
Apposez plus loin vos affiches. 
Ce mur est mien; n'y collez pas. 

Pourtant au fond je suis bonhomme » 

Et si le bruit fait mon effroi , 

Je serais désolé qu'en somme 

Ou ne parlât jamais de moi. 

Le mur où ma vertu se loge 

Est sacré ; mais , si vous voulez 

L'utiliser à moii éloge, 

Touchez, grimpez, peignez, collez. 



CHANSONS. 5011 



LE PETIT ROI. 

Nous avons dans notre famille 
Vn petit despote en coquille, 

Qui nous rend tous 

Plus ou moins fous. 
Ce mineur nous tient en tutelle - 
Voilà la raison pour laquelle 
Nous l'appelons le petit roi. 

Non , par ma foi , 

Ce n'est pas moi, 
Ni nous, ni vous, ni lui, ni toi, 
Qui valons ce que vaut le roi : 
Nous l'appelons le petit roi. 

Il a le teint brun de son père 

£t les cheveux blonds de sa mère ; 

Vous devinez 

Quel est son nez. 
Ses yeux sont plus grands que sa bouche , 
Et si vifs qu'on le croirait louche : 
Qu'il est joli , le petit roi ! 

Non , par ma foi , 

Ce n'est pas moi , 
Ni nous , ni vous , ni lui , ni toi , 
Qui serions beaux comme le roi : 
Qu'il est joli , le petit roi ! 

Il a l'étoffe d'un Alcide; 
Ses membres de cariatide 



510 GUSTAVE NADAUD. 

Semblent bâtis 

Sur pilotis. 
Il bat la nourrice et la bonne 
Qui prennent soin de sa personne. 
H est si fort , le petit roi ! 

Non , par ma foi , 

Ce n'est pas moi, 
Ni nous , ni vous , ni lui , ni toi , 
Qui serions faits comme le roi. 
Il est si fort, le petit roi ! 

Il a quelquefois des manières 
Qu'on pourrait appeler princières : 

Hier, je le vis 

Prendre un louis 
(C'était dans ma poche peut-être) 
Et le jeter par la fenêtre. 
Il est si bon , le petit roi ! 

Non , par ma foi , 

Ce n'est pas moi, 
Ni nous, ni vous, ni lui, ni toi. 
Qui saurions imiter le roi. 
Il est si bon , le petit roi ! 

H a de l'esprit à revendre; 

C'est de sa voix qu'il faut entendre 

Les mots plaisants 

A double sens 
Que nous faisons à son usage, 
FA qu'on redira d'âge en âge. 
Qu'il a d'esprit, le petit roi ! 

Non , par ma foi , 

Ce n'est pas moi , 



CHANSOiNS. 511 

Ni nous , ni vous , ni lui , ni toi , 
Qui dirions ce que dit le roi. 
Qu'il a d'esprit, le petit roi ! 

Il fume comme un petit homme 
Une pipe en sucre de pomme , 

« 

Se pose sur 

Un cheval sûr, 
Prend son g^and sabre de bataille 
Et met en fuite la volaille. 
Qu'il est vaillant , le petit roi ! 

Non , par ma foi , 

Ce n'est pas moi , 
Ni no^s, ni vous, ni lui, ni toi, 
Qui ferions ce que fait le roi. 
Qu'il est vaillant , le petit roi ! 

Un jour, l'espiègle prend ma montre. 
Brise le ressort , et me montre 

Que l'animal 

Est mis à mal. 
Il fait les cornes à son père , 
Il fait bien pis sur sa grand'mère. 
Il est si gai , le petit roi ! 

Non , par ma foi , 

Ce n'est pas moi, 
Ni nous, ni vous, ni lui, ni toi, 
Qui plaisantons comme le roi. 
Il est si gai , le petit roi ! 

Si cet enfant n'était pas nôtre. 

Je crois qu'il serait comme un autre, 



1 



512 GUSTAVE NADAUD. 

Ni beau, ni laid; 

Et même il est... 
Mais chut ! il ne faut pas le dire ; 
Ne pouvant mieux , mieux vaut en rire. 
Il est charmant y le petit roi ! 

Et, par ma foi , 

Ce n'est pas moi, 
Ni nous, ni vous, ni lui, ni toi. 
Qui voudrions railler le roi. 
Il est parfait, le petit roi ! 



AU BOIS DE BOULOGNE. 

A l'heure où Paris dans la brume 
Au jour s'éveille lentement. 
Sortez de la ville qui jfiime : 
Le bois de Boulogne est charmant. 

On n'y voit pas un équipage, 
Mais quelques chevaux promenés. 
Ou quelque noce de village , 
Ou bien encore : devînçz. 

Deux amoureux (je le suppose) 
Allaient au hasard du chemin , 
Se donnant, pour changer de pose, 
Tantôt le bras , tantôt la main , 

Tantôt courant à perdre haleine , 
Puis s'arrétant irrésolus. 
Elle avait dix*huit ans à peine ; 
Il avait vingt-cinq ans au plus. 



CHANSONS. 513 

Les rayons d'un soleil oblique 
Sur le sol venaient se jouer, 
Rayons brillants sans calorique , 
Soleil trompeur de février. 

La saison était loin encore 
Où le chêne avec volupté 
Dans ses artères sent éclore 
La sève de sa puberté. 

Et ne voyant pas de verdure , 
Us s'étonnaient, les amoureux, 
De ce retard de la nature , 
Quand l'heure avait sonné pour eux. 

Un tapis de feuilles séchées 

Sous leurs pieds craquait par instants , 

Et tenait encore cachées 

Les espérances du printemps. 

Eux qui cherchaient l'herbe nouvelle 
N'avaient souci que des vivants , 
Et de la canne et de l'ombrelle 
Jetaient la feuille morte aux vents. 

Bien longtemps à la même place 
Ce jeu semblait les divertir. 
Quand on entendit dans l'espace 
Un coup de canon retentir. 

Puis un second, puis un troisième... 
Un garde passait près de là ; 
Pour avoir le mot du problème , 
Un des amoureux l'appela : 



51V GUSTAVE NADAUD. 

« Hë ! {jarde , par quelle aventure 

Entend-on le canon ici? 

— Mais , Madame , c'est l'ouverture 

Des deux Chambres. — Merci. — Merci. « 

Et les deux amants s'en allèrent , 
Sans autrement se soucier 
Des deux Chambres qnî s'assemblèrent, 
Que des feuilles de l'an dernier. 



L'OSMANOMAME. 

Osman, préfet de Bajazet, 
Fut pris d'un étrangle délire : 
Il démolissait pour construire, 
Et pour démolir construisait. 
Est-ce démence ? je le nie ; 
On n'est pas fou pour être musulman. 
Tel fiit Osman , 
Père de l'osmanomanie. 

Expropriant tout sous ses pas, 
Sauf indemnité préalable, 
Il fit une ville habitable 
Pour ceux qui ne l'habitaient pas. 
8a mémoire sera bénie ; 
On n'est pas turc pour être musulman 
Tel fut Osman , 
l^ère de l'osmanomanie. 



CHANSONS. 515 



De son chef ayant résolu 
La question municipale « 
Il sut pourvoir sa capitale 
D'un conseil qu'il avait élu. 
Ce n'était point une ironie ; 
On n*est pas fier pour être musulman 
Tel fut Osman , 
Père de Tosmanomanle. 



D'aucuns ont voulu parier 
Que , pour complétée son système , 
Portant la pioche sur lui-même , 
Il se faisait exproprier. 
C'est une pure calomnie; 
On n'est pas juif pour être musulman. 
Tel fut Osman , 
Père de l'osmanomanie. 



Ce qu'auraient tenté sans profit 
Les rats, les castors, les termites, 
Le feu , le fer et les jésuites , 
Il le voulut faire et le fit. 
Puis , quand son œuvre fut finie , 
Il s'endormit comme un bon musulman 
Tel fut Osman , 
Père de l'osmanomanie. 



Un jour qu'il passait triomphant 
Sur le macadam de Byzance , 
Il entendit cette romance 
Que chantait une voix d'enfant. 



5t6 GUSTAVE NADAUD. 

Sa gloire n'en fiit pas ternie : 
On n'est pas sot pour être musulman 
Tel fut Osman , 
Père de l'osmanomanie. 



LES NOUVEAUX BOULEVARDS. 

A Paris, de toutes parts, 
On perce des boulevards. 
Derrière la Madeleine , 
Ce n'est pas sans quelque peine 
Qu'on retrouve son chemin , 
En trouvant deux sous la main. 
Je conviens qu'ils sont superbes; 
Mais, boulevards, dites-moi 
Pourquoi je confonds (pourquoi?) 
Haussmann avec Malesherbes ? 

Malesherbes, je le sais. 
Fut un excellent Français. 
Jamais ne se vit un homme 
Plus rangé, plus économe. 
Si le roi trop dépensait , 
Malesherbes lui lançait 
Des remontrances acerbes. 
Or, boulevards, dites-moi 
Pourquoi je confonds (pourquoi ?) 
Haussmann avec Malesherbes ? 

Malesherbes, m'a-t-on dit, 
Ce même roi défendit, 



CHANSONS. 517 



Quand il ftit dans l'infortune. 
Mais fut trouvée importune 
Sa vertu (pas trop n'en faut) ; 
Ce fut là son seul défaut. 
Vous qui croyez aux proverbes , 
Conseillers , expliquez-moi 
Pourquoi je confonds (pourquoi?) 
Haussmann avec Malesherbes? 

Malesherbes ignorait 
Qu'argent produit intérêt , 
Qu'à Paris comme en Autriche, 
Plus on doit plus on est riche , 
Et que nos fils sont heureux 
Que l'on sème ainsi pour eux. 
Vous qui récoltez nos gerbes , 
Percepteurs , expliquez-moi 
Pourquoi je confonds (pourquoi?) 
Haussmann avec Malesherbes ? 

Malesherbes , prétend - on , 

Fut plus sage que Gaton. 

Il n'était point idolâtre 

Des femmes ni du théâtre. 

En bon père , en bon chrétien , 

Finit ce grand citoyen. 

Vous qui dormez sous les herbes , 

Expropriés, dites-moi 

Pourquoi je confonds (pourquoi?) 

Haussmann avec Malesherbes? 



3V 



518 GUSTAVE NADAUD. 



LE COEUR VOLANT. 

A l'auberge du Cœur volant. 
Les amoureux et les touristes 
Vont passer un mois en artistes , 
Monde aventureux et galant. 
Par un soir joyeux de septembre , 
Un voyageur pâle et souffrant 
Heurte au seuil et dit en entrant : 
— Peut-on me donner une chambre ? 

Arrive à pas lents l'hôtelier; 
Accourt sa femme la première. 

— C'est vous, Monsieur, dit l'hôtelière, 
C'est vous qui vîntes l'an dernier. 
Votre chambre était au deuxième... 

Oh ! j'ai bonne mémoire, allez ! 
Elle est libre, et si vous voulez?... 

— Mais non, je ne veux pas la même. 

— C'est bien , vous ferez votre choix. 
Mais cette dame ou demoiselle , 

Si bonne, si simple, si belle. 
Qui vint avec vous l'autre fois , 
Ne l'avez-vous pas amenée ? 
Alors je devine ceci : 
Vous préférez l'attendre ici ? 

— Mais non, je suis seul cette année. 

— C'est dommage, nous l'aimions tous. 
Les pauvres disaient : Viendra-t-elle, 



CHANSONS. 5i» 

La dame délicate et frêle ? 
€ar souvent nous parlons de vous. 
Tous les soirs, à la promenade,. 
Vous alliez soutenant ses pas. 
Elle est malade, n'est-ce pas ? 

— Mais non , elle n'est pas malade. 

— Âh ! mon bon monsieur, qu'ai-je fait? 
•C'est moi qui vous déchire Fâme. 
Soyez indulgent, je suis femme; 

J'ai parlé plus qu'il ne fallait. 
Et pourtant ma frayeur l'emporte... 
Elle est... Vous ne répondez rien. 
Elle est morte, je le vois bien. 

— Mais, non ! non, elle n'est pas morte. 

— Que vois-je ? des pleurs dans vos yeux ? 
Et c'est moi qui les fais répandre ! 

On n'a pas besoin de comprendre 
Pour plaindre les gens malheureux. 

— Oui , bonne femme , je suis triste , 
Et j'ai besoin de voyager ; 

Mais chez vous je ne puis loger. 
Adieu , l'auberge et l'aubergiste ! 



34. 



5«l> GUSTAVE KADAUD. 



LE vœu DE ROCHEFORT. 



Un soir qu'il marchait au milieu 
De ses licteurs et sentinelles , 
Rochefort s'écria : a Mon Dieu ! 
Que j'étais heureux à Bruxelles ! 
J'étais en exil, mais enfin 
J'avais la liberté pratique; 
Je mangeais lorsque j'avais faim. 
Je veux retourner en Belgique. 

« J'ai près de moi trop de gaillards, 
Ici le fils et là le père , 
Gaillards de face et de trois quarts, 
Gaillard d'avant, gaillard d'arrière. 
Qui donc me débarrassera 
De cette race prolifique , 
Gaillards, braillards, et caetera? 
Je veux retourner en Belgique. 

« Je sais que je suis leur bon Dieu ; 
Mais je ne bois pas l'ambroisie ; 
Pour leur cognac et leur vin bleu , 
L'expression est mal choisie. 
Au fond , je suis un homme doux , 
Et, faire toujours l'énergique, 
C'est bien ennuyeux, savez^ous? 
Je veux retourner en Belgique. 

« Je suis la machine à parler 
De la foule avide et prodigue. 



CHANSONS. 521 

Quand tout le monde y vient souffler, 
C'est Tinstrument qui se fatigue. 
Il faut courir là-bas, ici , 
Transporter ma boite à musique. 
C'est bien , mais c'est assez ; merci ! 
Je veux retourner en Belgique. 

« Je n'ai plus de droits au sommeil 
Depuis que la gloire m'inonde. 
Quand on se nomme le soleil, 
Il faut luire pour tout le monde. 
Il faut que du matin au soir 
Je prenne ma pose tragique. 
Mon Dieu, si je pouvais m'asseoir ! 
Je veux retourner en Belgique. 

« Je suis bien oblige d'avoir 
Un double cadran & ma montre , 
Le cadran blanc , le cadran noir. 
Le serment pour, le serment contre. 
Lequel des deux dois-je tenir ? 
O ma raison ! 6 la logique ! 
Où diable allez-vous en venir ? 
Je veux retourner en Belgique. » 

Tandis qu'il épanchait son cœur, 

Un personnage de TEmpire 

Lui dit : « Je comprends ta douleur ; 

Mais la mienne est encor bien pire. 

Si tu voulais, là-bas, loin d'eux?... » 

On n'entendit pas la réplique. 

Il s'embrassèrent tous les deux. 

Et partirent pour la Belgique. 1.^^^ 



5M GUSTAVE NADAUD. 



L'AÏEULE. 

Que dit l'aïeule , 

Quand elle est seule 

Avec Loïs , 

Fils de son fils ? 
« O toi , ma force et ma faiblesse , 

Joie et tourment, 
Tu me fais chérir la vieillesse , 

Mon doux amant. 
Je suis ta servante , ô mon maitre , 
Heureuse de te voir heureux ; 
Tu fais de moi ce que tu veux. 
Dépéchons-nous; bientôt peut-être 
Grand 'mère ne sera plus là. 
Allons 9 Loïs, embrassez-la. » 

Que dit l'aïeule , 

Quand elle est seule 

Avec Loïs, 

Fils de son fils ? 
« Ils vont disant que je te gâte ;. 

Sais-tu pourquoi ? 
C'est qu'ils arrivent à la hâte 

Tous après moi. 
Us savent que je te pardonne 
Plus d'un défaut; ils sont jaloux. 
Je réponds : Je sème pour vous; 
Il sera bon si je fus bonne. 
Grand'mère ne sera plus la. 
Allons, Loïs, embrassez-la. » 



CHANSONS. 523 

Que dit l'aïeule , 

Quand elle est seule 

Avec Loïs y 

Fils de son fils ? 
« Garde-toi bien de leur redire 

Ce que je dis : • 
Tu seras beau comme un sourire 

Du paradis. 
Je me figure que ta tête 
Aura des rayons éclatants. 
Toutes les femmes, dans vingt ans^ 
Se disputeront ta conquête. 
Grand 'mère ne sera plus là. 
Allons, Loïs,. embrassez-la. » 

Que dit l'aïeule 

Quand elle est seule 

Avec Loïs, 

Fils de son fils ? 
« Sois sage , mais pas trop , en somme ; 

Songe souvent 
Qu'il faudra que tu sois un homme , 

Petit enfant ! 
Mon descendant à barbe blonde 
Sera fier avec les puissants , 
Bénin avec les innocents, 
Et loyal envers tout le monde. 
Grand'mère ne sera plus là. 
Allons, Loïs, embrassez-la. » 

Que fit l'aïeule ? 
Elle était seule 



524 GCSTAVE NADAUD. 

Avec Loïs f 

Fils de son fils. 
Tout en berçant l'enfant qu'elle aime 

Sur ses genoux , 
Le sommeil la prit elle-même , 

Profond et doux. 
On eût dit qu'elle allait rejoindre , 
Avec un SLUge entre les bras , 
Ceux qui sont endormis là-bas... 
Mais , quand le matin vint a poindre , 
Grand'mère était encore là. 
Allons, Loïs, éveillez-la. 



PAX DOHINI. 

Enfin voici l'ère féconde 
Qui doit régénérer le monde. 
Pax Domini su vobiscum. 

— Bonhomme, mettez vos lunettes, 
Et vous lirez dans les gazettes : 

Si vis pacem, para beUum, 

-» Soldats devenus inutiles , 

Rentrez aux champs, quittez nos villes. 

Pax Domini sit vobiscum. 

— Moins il en faut, plus on en lève; 
C'est la Paix qui porte le glaive. 

Si vis pacem, para bellum. 

— 11 n'est plus d'intérêts contraires , 
Tous les étrangers sont des frères. 



CHANSONS. 525 

Pax Donùni sit vobiscum, 

— De la Baltique aux deux Galabres 
On ne fait que traîner des sabres. 

Si vis pacem, para bellum, 

— Forgerons , changez de méthode , 
Le fusil est passé de mode. 

Pax Domini sit vobiscum. 

— Nous faisons de petits modèles 
Dont vous recevrez des nouvelles. 
Si vis pacerriy para bellum. 

— Fondeurs, vous laisserez, j'espère, 
Les canons pour la statuaire. 

Pax Domini sit vobiscum. 

— Et tous les fondeurs de répondre : 
On en fond tant qu'on en peut fondre. 
Si vis pacem, para bellum. 

(Casernes, maisons colossales , 
Vous allez devenir des halles. 
Pax Domini sit vobiscum, 

— Aux grands onguents , les grandes boites ; 
Nous sommes partout trop éti'oites. 

Si vis pacem, para bellum. 

— Tailleurs ci-devant militaires , 
Vous habillerez les notaires. 
Pax Domini sit vobiscum. 

— On a des commandes énormes 
Dans tous les genres d'uniformes. 
éSi vis pacem, para bellum. 



5Î6 GUSTAVE NADAUD. 

— Charbon pilé , soufre et salpêtre , 
Sans bruit vous allez disparaître. 
Pax Domini sit vohiscum, 

— Le noir meunier doit toujours moudre 
Les grains qui feront de la poudre. 

Si vis pacetn, para bellum. 

— Bersagliers, kaiserlicks, milice, 
Pandours, landwehr, Dieu vous bénisse ! 
Pax Domini sit vohiscum, 

— Nous allons par catégories 
Défendre toutes les patries. 
Sivispacem, para bellum. 

— France , Autriche , Prusse , Italie , 
Votre œuvre est enfin accomplie. 
Pax Domini sit vohiscum, 

— Tambour battant , mèche allumée , 
Nous trinquons à la paix armée. 

Si vis pacem, para hélium. 



ADIEU. 

Adieu , ma belle enfant ! 
J'ai secoué ma chaîne. 
Ma pitié vous défend , 
Et je n'ai plus de Raine. 
Mon cœur vous oubliera ; 
Mais pour vous , ma petite , 
Il vous en souviendra , 

Larira ! 
De l'ami qui vous quitte. 



CHANSONS. 527 



Adieu; je trouverai, 

Dans ma course en ce monde, 

Plus d'un œil azuré , 

Plus d'une tresse blonde. 

Un autre vous dira 

Que vous êtes jolie... 

Il vous en souviendra, 

Larira , 
De ma longue folie. 

• 

Adieu; dans le grand bois 
Allez , ô ma petite ! 
Effeuiller sous vos doigts 
La blanche marguerite : 
C'est là que l'on verra 
Combien les fleurs sont frandies, 
Il vous en souviendra , 

Larira , 
Des marguerites blanches ! 

Adieu; je porte au doigt 
Votre bague menteuse. 
Jetez la mienne , soit : 
Vous en seriez honteuse. 
Mais quand pour vous luira 
Le jour de l'hyménée , 
Il vous en souviendra , 

Larira , 
De la bague donnée. 

Adieu , sous les tilleuls 
Vous passerez encore; 



538 GUSTAVE NADAUD. 

Là y nous demeurions seuls , 
Inquiets de l'aurore. 
Un jour ma main serra 
La vôtre, et vous, troublée... 
Il vous en souviendra , 

Larira , 
Des tilleuls de l'allée. 

Adieu, riez toujours. 
Chantez votre allégresse; 
Marchez sur mes beaux jours 
Et sur votre jeunesse ; 
Le ciel vous sourira, 
La fortune vous berce. 
Il vous en souviendra , 

Larira , 
Des laiTnes que je verse. 



LE ROI DE LA FÈVE 

Je suis roi de par la fève , 

Et mon rêve 
Doit durer un soir entier. 
Puisqu'il faut qu'on s^ résigne , 

Soyons digne 
De notre nouveau métier. 

Je ferai de mes richesses 
Des largesses : 



CHANSONS. 52» 



Mes amis, empressei^-vous , 
Je veux honorer bien vite 

Le mérite ; 
Vous devez en avoir tous. 

Mais quoi ! l'on m'appelle Sire.. 

Qu'est-ce à dire ? 
Je n'en suis pas irrité ? 
Ma Majesté paternelle 

Serait- elle 
Sensible à la vanité ? 

C'est d'une insigne faiblesse ; 

Mais je laisse 
Mes scrupules sommeiller. 
La flatterie est plus douce 

Que la mousse , 
£t j'en fais mon oreiller. 

La vérité chaste et probe 

Se dérobe 
Sous des voiles complaisants : 
Je né puis plus la connaître , 

Moi le maître , 
Qu'à travers mes courtisans. 

Qu'ils me semblent méprisables , 

Mes semblables ! 
La vertu n'existe pas. 
A mesure que je règne, 

Je dédaigne 
Le troupeau qui suit mes pas. 



530 GUSTAVE NADAUD. 

Et parfois mon cœur fidèle 

Me rappelle 
Ceux à qui j'ai tout promis. 
Où sont-ils? Quoi! ma présence 

Les offense ? 
Les rois n'ont jamais d'amis. 

Leur affection est morte... 

Que m'importe ! 
Des conseils, je n'en veux plus, 
Je veux des bouches muettes , 

Des mains prêtes, 
Des dévouements absolus. 

O mes projets de justice , 

Un caprice 
Vous emporte tour à tour. 
Toute crédulité sainte 

S'est éteinte : 
Je ne connais plus l'amour. 

Désormais je ne veux croire 

Qu'à ma gloire ; 
Qu'on la proclame en tous lieux ! 
Dans mon culte de moi-même. 

Je blasphème 
Et je suis jaloux des dieux. 

Mais qu'entends-je ? Minuit sonne : 

Ma couronne 
Sur mon front vole en éclats. 
Ah ! j'ai fait un mauvais rêve! 

Qu'il s'achève , 
Mes amis , entre vos bras ! 



CHANSONS. 531 



LE COUSIN CHARLES. 

Tu viens du pays , cousin Gharle : 
Quelles nouvelles? Parle, parle. 

— J'ai vu ta mère , elle m'a dît : 
a Embrasse bien notre petit. 
Pour lui j'ai brûlé plus d'un cierge. 
Les soldats n'ont pas assez peur. 
Dis-lui qu'il mette sur son cœur 
Cette médaille de la Vierge. » 

— Merci, cousin Charles, merci. 
Va , mon métier n'est pas le pire ; 
Le soldat n'a pas un souci. 

A ceux qui m'aiment tu peux dire 
Que je les aime aussi. 

Cousin Charle, as-tu vu mon père? 
Toujours bon ouvrier, j'espère ? 

— Il m'a dit : « Mon petit Chariot, 
Puisque tu dois le voir bientôt , 
J'ai quelque chose à te remettre : 
Écrire n'est pas mon état ; 

Mais je l'ai fait pour le soldat : 
Tu lui porteras cette lettre. 

— Merci, cousin Charles, merci. 
Va , mon métier n'est pas le pire ; 
Le soldat n'a pas un souci. 

A ceux qui m'aiment tu peux dire 
Que je les aime aussi. 



53« GUSTAVE NADAUD. 

As-tu VU ma sœur Marguerite ? 
Je la quittai toute petite. 

— Elle entre dans ses dix-huit ans ; 
Elle est belle comme un printemps... 
Lorsque j'allais franchir la porte, 
Sans que personne pût la voir, 

Klln a serré dans mon mouchoir 
Ce louis d'or que je t'apporte. 

— Merci, cousin Charles, merci. 
Ya, mon métier n'est pas le pire; 
Le soldat n'a pas un souci. 

A ceux qui m'aiment tu peux dire 
Que je les aime aussi. 

Est-ce tout, petit cousin Charle? 
Personne d'autre?... Parle, parle. 

— J'ai vu cousines et cousins. 
Les camarades , les voisins ; 

Tous ils m'ont dit, comme on suppose : 
« S'il ne nous a pas oubliés , 
Faites-lui bien nos amitiés. » 
Mais je ne vois pas autre chose. 

— Merci, cousin Charles, merci. 
Va, mon métier n'est pas le pire; 
Le soldat n'a pas un souci. 

A ceux qui m'aiment tu peux dire 
Que je les aime aussi. 

Adieu , cousin , et bon voyage ! 
Ne quitte jamais le village. 

— Qu'as-tu , mon ami ? Tu riais , 
Et tu pleures ! . . • Ah ! j'oubliais 



CHANSONS. 533 



Cette bague que j*â vais mise 
A mon doigt, pour te la donner. 
C'est.., tu ne pourrais deviner. 
Tu sais bien, la petite Élise... 

— Merci, cousin Charles, merci ! 
Va, mon métier n'est pas le pire; 
Le soldat n'a pas un souci. 
A ceux qui m'aiment tu peux dire 
Que je les aime aussi. 



RONDE DES CREVÉS. 

Vous qui jetez la pierre 
Par-dessus notre mur, 
Ayez l'âme moins fière , 
Messieurs de l'âge mûi*. 

Que voulez-vous ? les causes 
Produisent les effets : 
Les rosiers font les roses , 
Et vous nous avez faits. 

Il faut que l'on connaisse 
D'où chacun est sorti :' 
Nous sommes la jeunesse 
D'un siècle perverti. 

Que voulez-vous? etc. 



35 



534 GUSTAVE NADAUD. 

Quand les fruits ou les hommes 
Se gâtent par milliers , 
On n'en veut point aux pommes ^ 
On en veut aux pommiers. 

Que voulez-vous? etc. 

Nous sommes ridicules , 
Malingres et petits : 
Étaient-ils des Hercules, 
Ceux qui nous ont bâtis? 

Que voulez-vous? etc. 

Vous raillez nos costumes 
Et vous les trouvez laids , 
Vous qui dans ses coutumes. 
Avez singé T Anglais. 

Que voule2&-vous? etc. 

Vous riez de nos gestes 
Et de notre maintien ; 
Nous avons eu vos restes : 
Il ne vous restait rien. 

Que voulez-vous? etc. 

Nous sommes avant l'âge 
Caducs et dévastés : 
Admirez votre ouvrage 
Dans nos infirmités. 

Que voule2&-vous ? etc. 



CHANSOISS. 535 

Vos farces de théâtre 
Nous ont donné le ton ; 
Si vous étiez de plâtre , 
Nous sommes de carton. 

Que voulez- vous? etc. 

Vous avez été drôles ; 
Vieillis , vous maugréez 
De voir jouer les rôles 
Que vous avez créés. 

Que voulez-vous? etc. 

Ayant peu de principes , 
Vous nous avez dressés 
A culotter des pipes , 
Et nous fumons assez. 

Que voulez-vous? etc. 

Votre gloire est complète : 
N'avez-vous pas écrit 
Que plus on était béte 
Plus on avait d'esprit ? 

Que voulez-vous? etc. 

Votre race est flétrie 
Pour avoir plaisanté 
L'amour de la patrie 
Et de la liberté. 

Que voulez-vous ? etc. 

35. 



536 GUSTAVE NADAUO. 

Arrière, camarades! 
Nos temps sont arrives : 
Vous étiez les malades , 
Nous sommes les crevés. 

Que voulez-vous ? les causes 
Produisent les effets : 
Les rosiers font les roses , 
Et vous nous avez faits. 



DOUBLE ZERO. 

Je partis un jour pour la chasse , 
Ayant placé dans ma besace 
Du plomb de plus d'un numéro : 
Zéro, zéro, double zéro. 

Je recherchais une alliance 
Avec la dot et Tespérance. 
Léandre poursuivait Héro. 
Zéro, zéro, double zéro. 

J'allai d'abord droit à Bruxelles ; 
Les femmes y font des dentelles ; 
Les hommes boivent le faro. 
Zéro, zéro, double zéro. 

Le Hollandais fume la pipe , 
Cultive fromage et tulipe , 
Coupe à cœur et garde à carreau. 
Zéro, zéro, double zéro. 



CHANSONS. 5c7 

Il me sembla que ces conti*ées 
Étaient par trop hyperborées ; 
On en sort par terre ou par eau. 
Zéro, zéro, double zéro. 

La Prusse n'est pas ce que j'aime , 
Et je refuserais quand même 
Une héritière de Moreau... 
Zéro, zéro, double zéro. 

Puis je songeais à la Pologne , 
Et je passai devant Cologne 
En enfonçant mon sombrero. 
Zéro, zéro, double zéro. 

Rien à faire en terre badoise ; 
On y bismarke, on y patoisc; 
Le grand-duc s'est fait hobereau. 
Zéro, zéro, double zéro. 

Je me dirigeai vers la Suisse. 
Berne me dit : « Dieu vous bénisse ! » 
Genève me cria : « Haro ! » 
Zéro, zéro, double zéro. 

On me montra ma fiancée ; 
Mais elle était trop haut placée , 
Sur le sommet de la JungFrau . 
Zéro y zéro, double zéro. 

Je me souvins qu'en Italie 
Était une enfant fort jolie , 
Fille d'un vieux carbonaro. 
Zéro, zéro, double zéro. 



53» GUSTAVE NADAUD. 

Je trouvai la belle occupée. 
Désarticulant sa poupée 
Et chantant un romancero. 
Zéro, zéro, double zéro. 

Elle me conta que son père 
Chassait du côté de Saint-Pierre 
Avec son feutre et son sarrau. 
Zéro, zéro, double zéro. 

J'avais au sud des Pyrénées 
Quelques créances obstinées 
Remontant au Trocadéro. 
Zéro, zéro, double zéro. 

Je me fis indiquer la banque 
Du bachelier de Salamanque, 
Et présentai mon bordereau : 
Zéro, zéro, double zéro. 

Mais , au lieu d'acquitter le reste , 
On me fit un emprunt modeste 
Garanti par Baldomero. 

Zéro, zéro, double zéro. 

• 

Voilà pourtant ce que l'on gag^ne 
A faire crédit à l'Espagne ; 
On est rasé par Figaro. 
Zéro, zéro, double zéro. 

J'avais encore une ressource, 
Je pouvais jouer à la bourse; 
Un agent m'ouvrit son bureau. 
Zéro, zéro, double zéro. 



CHANSONS. 539 

Monaco tenta mon audace; 
■C'est là qu'on chasse et qu'on déchasse; 
Mais il n'y sort qu'un numéro : 
Zéro, zéro, double zéro. 

A la fin je revins bredouille, 
Portant mon fusil en quenouille , 
N'ayant femme, argent, ni perdreau : 
Zéro, zéro, double zéro. 



LE PEINTRE DES ROIS. 

A la cour d'un roi d'Allemagne , 
Je voyais souvent autrefois 
Un artiste de la Romagne, 
Albertini , peintre des rois 

D'un bout à l'autre de l'année, 
Il fabriquait, de parti pris, 
La même tête couronnée , 
Même qualité, même prix. 

Revenu d'ailleurs assez mince , 
Et sujet aux revirements... 
■Cela s'expédie en province 
Aux bons bourgmestres allemands 

Peindre vingt fois la même tête , 
de n'est pas fort divertissant; 
Mais la main est faite et refaite 
Quand on arrive au chiffre cent. 



540 GUSTAVE NADAUD. 

Un jour, étant dans le royaume, 
J'allai voir cet Albertini. 
Il travaillait un roi Guillaume 
Qui n'était pas encor fini. 

Il avait peint les accessoires , 
Paysage, fond de portrait, 
L'habit, la couronne et les gloires. 
Mais du visage pas un trait. 

L'incident me parut bizarre; 
Alb/ertini , sans s'émouvoir, 
CMe dit : « Celui que je prépare 
Ne peut-il pas mourir ce soir? » 

C'est une mission céleste 
Que Dieu lui confie ici-bas : 
Le roi meurt , la royauté reste , 
L'homme a changé , l'habit non pas. 

Le roi mort, fût-il Charlemagne, 
Son. portrait n'a plus de valeur. 
Tous les bourgmestres d'Allemagne 
Voudront avoir son successeur. 

La besogne est faite d'avance; 
En quatre ou cinq coups de pinceau 
Je complète la ressemblance. 
Et je présente mon tableau. 

Quand Dieu reprend Guillaume père , 
Guillaume fils nous est rendu ; 
Le royaume est toujours prospère , 
Et mon portrait n'est pas perdu. 



CHANSONS. 541 



PROFESSION DE FOI 

POUVÂKT SERVIR A PLUS D'UN CANDIDAT. 

18 69. 

Mes chers concitoyens , j'aspire 
A rhonneur de représenter 
L'arrondissement de l'Empire 
Que j'ai le bonheur d'habiter. 

Vous me connaissez , je l'espère : 
Étant de mil huit cent vingt-six , 
Pour les jeunes je suis un père , 
Pour les anciens je suis un fils. 

Je ne ferai pas les promesses 
Dont abuse tel candidat, 
Qui ne fait*valoir ses richesses 
Que pour leur devoir son mandat. 

J'ai sur lui ce grand avantage 
Que vos intérêts sont les miens : 
Les connaissant , je les partage ; 
Les partageant y je les soutiens. 

Vos pavés i vos canaux , vos routes , 
Auront droit à mes premiers soins ; 
Vos doctrines , je les ai toutes , 
Je sais par cœur tous vos besoins. 



542 GUSTAVE NADAUD. 

Je respecte la loi française 
Qui fait envie à l'étranger; 
Mais , si vous la trouvez mauvaise , 
Je suis tout prêt à la changer. 

Je veux , pour sortir de la crise , 
Trouver ce qu'on a tant cherché : 
La hausse de la marchandise 
Avec la vie à bon marché ; 

Je veux les libertés entières 
Avec un gouvernement fort, 
L'élargissement des frontières, 
Sans guerre et d'un commun accord ; 

L'instruction obligatoire, 
Sans contraindre qui que ce soit; 
Je veux la paix avec la gloire, 
Et le sabre à côté du droit; 

L'agriculture, l'industrie, 

Les foins , les lins , les vins , les blés , 

Et la grandeur de la patrie... 

Je veux tout ce que vous voulez. 

Faut-il maintenant que je dise 
Mes principes les plus secrets? 
Dût-on accuser ma franchise , 
Je suis un homme de progrès. 

De progrès, Messieurs, c'est-à-dire, 
D'amour, de lumière et de foi. 
Si ce nide aveu peut me nuire , 
Qu'au moins les bons votent pour moi ! 



CHANSONS. 543 

Si j'en connaissais un plus juste 
Qui se présentât aujourd'hui , 
A l'instar de Philippe Auguste , 
Je m'effacerais devant lui. 

D'après cela, n'est-il pas juste 
Que tous mes concurrents, en chœur, 
A l'instar de Philippe Auguste , 
Se désistent en ma faveur ? 

Un mot, un seul mot pour la femme. 
Dont les droits ne sont pas écrits; 
Ils sont écrits dans mon programme 
A l'égal de ceux des maris. 

J'attends avec quelque espérance 
Vos vœux librement exprimés. 
Puisque vous avez l'assurance 
Qu'en me nommant vous vous nommez. 



LA BRANCHE-MÈRE. 

Cet arbre, frappé du tonnerre. 
Avait encore, l'an dernier, 
Une branche , la branche mère , 
Qui couronnait son front altier. 
Elle était la moitié du chêne ; 
Les rameaux éclos alentour 
L'appelaient mère, ou bien marraine « 
Fils ou filleuls de son amour. 



5U GUSTAVE NADAUD. 

Une nuit d'automne, la foudre 
A touché le vieux chêne au cœur. 
La branche 5*est réduite en poudre , 
Elle est morte en pleine vigueur. 
Longtemps a saigné la blessure 
Dont l'hiver a séché les pleurs. 
Une large et noire fissure 
Marque la place des douleurs. 

Pour réparer cette lacune, 
La nature a fait maints efforts : 
Dix branches poussent au lieu d'une ; 
Les vivants remplacent les morts. 
Nalure, vous aurez beau faire, 
Bourgeons , vous avez beau pousser : 
Il manque ici la branche mère. 
Que rien ne saurait remplacer. 



LE BOURGEOIS DE BOHEME. 

Vous connaissez tous, je le crois, 
Un auteur dont le vœu suprême 
Est d'être pris pour un bohème. 
Et non pour un simple bourgeois. 
Au fond, je le soupçonne d'être 
Ce qu'il redoute de paraître. 
Au domicile conjugal 
Il est rangé, sobre et loyal. 

C'est un bonhomme tout de même 
Que notre bourgeois de Bohême. 



CHANSONS. 545 



S'il se promène à pas sonnants , 
Cheveux longs et barbe bourrue, 
Les passants disent dans la rue : 
« Ces artistes sont étonnants ! » 
Pour n'avoir pas l'air trop honnête , 
Il a dû composer sa tête. 
Au domicile conjugal 
Il est simple et patriarcal. 

C'est un bonhomme tout de même 
Que notre bourgeois de Bohême. 

Moyennant cinquante louis 
Il a deux logements en ville , 
L'un aux environs de Mabille , 
L'autre dans l'île Saint-Louis. 
Dans l'un il est célibataire , 
Il est dans l'autre époux et père. 
Au domicile conjugal 
Il est confit dans un bocal. 

C'est un bonhomme tout de même 
Que notre bourgeois de Bohême. 

Vous dites : « Pourquoi deux loyers, 
Quand on n'est pas millionnaire ? » 
Alors vous ne comprenez guère 
Les menus propos des portiers. 
Si d'un côté toujours il couche , 
De l'autre toujours il découche. 
Au domicile conjugal 
Il est trembleur et clérical. 

C'est un bonhomme tout de même 
Que notre bourgeois de Bohême. 



546 GUSTAVE NADAUD. 

Dans sa famille, en tapinois, 
Il paye exactement son terme. 
Là-bas , muet comme un dieu Terme , 
Il est saisi tous les six mois. 
Son mobilier qu'on met en vente 
Est racheté par sa servante. 
Au domicile conjugal 
Il place à l'intérêt légal. 

C'est un bonhomme tout de même 
Que notre bourgeois de Bohême. 

 Paris, j'en connais un peu 
De ces artistes incroyables , 
Simples mortels qui se font diables , 
N'ayant ni feu, ni lieu, ni Dieu. 
Us ont quelque part sur la terre 
Un ange, femme, sœur ou mère. 
Au domicile conjugal 
On est garde national. 

Us sont excellents tout de même 
Ces braves bourgeois de Bohême. 



CHANSONS. 54; 



DEVOIR C'EST AVOIR. 

PRÉCEPTES D'UN FIXAXGIER. 

Un financier exposait ses préceptes 

(Dej préceptes de financier) : 
Il démontrait à de jeunes adeptes 
Que l'ami , c'est le créancier. 
En effet , celui qui vous prête . 
Est à vous des pieds à la tête. 
Premier principe : il est bon de savoir 
Que devoir 
C'est avoir. 

En empruntant vous prouvez une chose : 

Que vous méritez du crédit. 
Vous prouverez, en redoublant la dose, 
Que ce même crédit g[randit. 
Si j'empruntais toute la terre. 
J'en deviendrais propriétaire. 
D'ici déjà l'on peut apercevoir 
Que devoir 
C'est avoir. 

L'emprunt, messieurs, c'est ce qui nous fait vivre, 

Ce qui nous sauve de l'oubli. 
Cela s'inscrit sur un livre , un g^rand livre 

Toujours ouvert, jamais rempli. 

C'est la neige faisant sa boule, 

Qui roule, roule et toujours roule. 



5i8 GUSTAVE NADAUD. 

Sur cet article il est aisé de voir 
Que devoir 
C'est avoir. 

Je vois d*ici venir un imbécile 

Qui dit : « Comment servirez-vous 
Les intérêts ?» La réponse est facile : 
Un trou se bouche avec deux trous. 
Quand nous aurons mangé la lune , 
Nous en aurons deux au lieu d'une. 
D'après cela vous pouvez concevoir 
Que devoir 
C'est avoir. 

Me direz-vous aussi qu'en fin de compte 

Il faudra payer? Je souris 
De préjugés qui ftie couvrent de honte. 
Vous ne m'avez donc pas compris ? 
On verra l'Egypte glacée 
Avant la dette remboursée. 
Or maintenant vous devez tous savoir 
Que devoir 
C'est avoir. 

S'il est écrit que dans une tempête 

Notre globe un jour doit sombrer, 
Peut-être alors vers une autre planète 
Ses débris iront émigrer. 
Voyez, dans une arche éclatante, 
Surnager la dette flottante ! 
Que d'antres cieux daignent la recevoir; 
Car avoir 
C'e"st devoir. 



CHANSONS. 549 



UN ETE. 

Depuis bien longtemps 

J'attends 
Que le baromètre y 

Mon maître. 
Ait du bon côte 

Monté, 
Afin que je puisse. 

En Suisse, 
Faire quelque jour 

Un tour. 
Hélas ! quelle amère 

Chimère ! 

Encore un été 

Raté! 
Mai trempé de pluie 

S'essuie. 
Juin s'en est allé 

Gelé; 
Juillet sent la dure 

Froidure ; 
On s'enrhume en août 

Partout, 
Pour prendre en septembre 

La chambre. 

On attend trois fois 
Par mois 



550^^ GUSTAVE NADAUD. 

Que change la lune ; 

Mais Tune 
Pleure aux deux premiers 

Quartiers , 
Pleure à son troisième 

De même. 
Et cède en pleurant 

Son rang 
A l'autre meilleure 

Qui pleure ! 

Et pourtant les blés 

Goules , 
Quand les fi-oids sévissent, 

Mûrissent 
Sans savoir, ni moi , 

Pourquoi ; 
Mais par un usage 

Fort sage. 
Le raisin aussi 

Grossi 
Nous fera d'étranges 

Vendanges. 

Remontant le cours 

Des jours , 
Je me remémore 

Encore 
Les gais et chantants 

Printemps, 
De douces et bonnes 

Automnes. 



CHANSONS. 551 

£st-ce effet des ans 

Pesants î 
»Est-ce ton mirage , 

Jeune âge î 

« 
Soleil à moitië 

Noyë, 
Toi qui sous des taches 

Te caches, 
Lune au pâlissant 

Croissant, 
Qu'une bonté grande 

Vous rende 
Votre éclat ancien , 

Ou bien 
Que notre jeunesse 

Renaisse ! 

Un jour nos enfants 

Savants 
'Trouveront sans doute, 

En route, 
Un ou deux flambeaux 

Nouveaux ; 
Qu'ils plaignent leurs piètres 

Ancêtres 
Morts en cet endroit 

De froid , 
Races endormies, 

Momies ! 



33* 



552 GUSTAVE NADAUD. 



LE VIN DU RHIN. 

Vin allemand qui nais dans les cailloux , 
A l'étranger tu peux t*en fiiire accroire; 
Mais tu n'es pas pour être bu par nous; 
Va donc ailleurs te faire boire ! 
Avec le Rhin , 
Ton fleuve souverain , 
Que vers le Nord ton flot s'épanche, 
Vin sans couleur. 
Vin sans chaleur, 
Vin sans valeur, 
Piquette blanche ! 

Le vin du Rhin n'est pas fils du soleil; 
L'été pour lui n'est qu'un bruineux automne. 
Il peut donner la fièvre ou le sommeil » 
Il n'a jamais grisé personne. 
De tes buveurs 
Mystiques et rêveurs 
Que par toi le gosier s'étanche , 
Vin sans couleur, 
Vin sans chaleur. 
Vin sans valeur, 
Piquette blanche ! 

Le vin du Rhin ne parle pas au cœur; 
Son dieu Silène est une pâle nymphe. 
C'est un liquide et non une Uqueur; 
Il a moins de sang que de lymphe. 



CHAMSOr^S. 553 

Certe on pourrait 
Dans ton alcool discret 
Élever la carpe et la tanche , 
Vin sans couleur. 
Vin sans chaleur, 
Vin sans valeur, 
Piquette blanche ! 

Le vin du Rhin ne parle pas aux sens; 
L'esprit lui faut et Tamour le condamne. 
Mais y s'il sert mal nos appétits puissants , 
Il peut nous servir de tisane. 
Avec le thé , 
Ton collèg[ue en santé. 
Va , tu peux bien passer la Manche , 
Vin sans couleur, 
Vin sans chaleur, 
Vin sans valeur. 
Piquette blanche ! 

Vin allemand , que ton Rhin soit sacré ! 
Que son eau claire allonge ton flot terne ! 
Notre Rourgogne a son pouilly doré ; 
Notre Rordeaux a son sauterne. 
Coulez en paix 
Sous vos châteaux épais. 
Souvenez-vous que la tour penche , 
Eau sans couleur, 

Jus sans chaleur, , 

Vin sans valeur, 
Piquette blanche ! 



5*4 GUSTAVE NADAUD. 



DAME SOTTISE. 

Esprit qui fut autrefois 

Si cher aux Gaulois , 
Pour sa fine bonhomie , 
Vient de mourir d'anëmie. 
Il eut tort : 

Car une ennemie 
A pris la place du mort. 

Et dame Sottise, 
En toilette de g^ala. 

Court de çà, de là, 

Chacun la courtise, 
La voilà ! 
Et les dindes et les grues , 
Sur son passage accourues , 
Se dressent sur un perchoir 

Pour mieux voir 
Sottise qui court les rues. 

Elle arrive dans Paris ; 

Un passant surpris 
Dit : « C'est vous, mademoiselle ?* 
— Non , mon ami , répond-elle ; 
Je défends 

Qu'ainsi l'on m'appelle , 
Puisque j'ai beaucoup d'enfants. ^ 

Et dame Sottise , etc. 



CHANSONS. 555 



Elle voit d'anciens amis , 
Marchands ou commis : 

« Où donc avez-TOus , princesse , 

Pris ce retour de jeunesse ? 
— Dans mon lit. 
La fortune eng^raisse 

Et le succès embellit. » 

• 

Et dame Sottise, etc. 

Elle voit un directeur 

Qui dit : « Serviteur ! 
M'apportez-vous un pôëme ? 
Je le joue à l'instant même , 
L'an prochain 
Et toujours, quand même. 
Avec des airs de Machin...» 

Et dame Sottise , etc. 

Elle entre dans le bureau 

D'un journal nouveau. 
Le gérant lève la tête : 
« Oh ! dit-il, que j'étais bête! 
Yertuchoux ! 

Ma fortune est faite 
Si vous écrivez chez nous. » 

Et dame Sottise, etc. 

Elle entre dans un salon , 

Y prend du galon , 
Va bravant les épigrammes , 
La bouche ouverte aux réclames , 



556 GUSTAVE NADAUD. 

L'air railleur. 
Et donnant aux femmes 
L'adresse de son tailleur. 

Et dame Sottise , etc. 

Esprit qui fus autrefois 

Si cher aux Gaulois , 
Tes dieux ne sont plus les nôtres. 
Les tréteaux ont leurs apôtres , 
Et l'on rit. 
Riez donc , vous autres ! 
La béte a tué l'esprit. * 

• 

Et dame Sottise 
En toilette de g[ala, 

Court de çà , de là , 

Chacun la courtise, 
La voilà ! 
Et les dindes et les grues , 
Sur son passage accourues , 
Se dressent sur un perchoir 

Pour mieux voir 
Sottise qui court les jrues. 



CHANSONS. 557 



LE VEAU. 

L'autre jour, dans un herbage , 

Par aventure passant , 

Je vis un troupeau paissant 

En famille sous l'ombrage. 

Un veau de trois mois et quart , 

Qui ruminait à l'écart , 

Me cria dans son langage : 

« Je suis veau {bis) ; 
Serai-je bœuf ou taureau? 

» Quand je vois bœuf immobile 
N'avoir point d'autre embarras 
Que d'être luisant et gras , 
Je me dis : Bœuf est tranquille. 
Oui , mais c'est un grand danger 
Que d'être bon à manger 
Quand on s'en va vers la ville 

» Je suis veau {bis) ; 
Serai-je bœuf ou taureau ? 

» Quand je vois une génisse 

A peau fine ^ à poil soyeux , 

Je me dis : Taureau vaut mieux ; 

Et je veux qu'on nous unisse... 

Oui , mais on dit que l'amour 

Persécute nuit et jour 

Ceux qu'il prend à son service. 



558 GUSTAVE NADAUD. 

» Je suis veau {bis) ; 
Serai-je bœuf ou taureau ? 

« Si je parle politique , 
Bœuf est un bon potentat 
Qui gouverne son État 
Sur un trône pacifique. 
Taureau , c*est le conquérant ; 
lie pré n'est pas assez grand 
Pour son sceptre despotique. 

^ Je suis veau {bis) ; 
Serai-je bœuf ou taureau ? 

» Je consulte père et mère ; 
Voici leur avis tout neuf : 
Le plus sage est d'être bœuf, 
Si j'en crois taureau mon père; 
Oui, mais voici du nouveau : 
Mieux est de rester taureau , 
Si j'en crois vache ma mère. 

» Je suis veau {bis) ; 
Serai-je bœuf ou taureau ? » 

J'interrompis ce novice 
En disant : « Jeune animal, 
Garde ton état normal ; 
Puis, s'il faut un sacrifice... 
— Bon , répondit-il , tu crois 
Qu'on va me laisser le choix ? 
Conseilleurs , Dieu vous bénisse ! 

» Je suis veau {bis) ; 
Serai-je bœuf ou taureau ? » 



CHANSONS. 559 



L*ANNIVERSA1RE DE L*OUVRIER 

J'ai pour voisin un ouvrier : 
Nous commençons à nous connaître; 
De sa mansarde à ma fenêtre , 
Nous nous voyons ; il est bottier. 
J'ai pour voisin un ouvrier. 

Mon voisin est célibataire ; 
Pas de famille, peu d'amis. 
Il niche, au reboilrs des fourmis, 
Plus dans le ciel que sur la terre. 
Mon voisin est célibataire. 

Ce n'est certes pas celui-là 
Qui connaît le cours de la Bourse , 
Ou qui parie au champ de course 
Pour Samson ou pour Dalila. 
Ce n'est certes pas celui-là. 

Hier soir, quelle fut ma surprise ! 
Vers son balcon m'étant tourné ,. 
Je vis son toit illuminé 
Gomme une chapelle d'église. 
Hier soir, quelle fiit ma surprise ! 

Mon voisin s'était mis en irais : 
Un bouquet entre deux chandelles ! 
Lumière vive et fleurs nouvelles ! 
Pour un homme serré de près, 
Mon voisin s'était mis en frais. 



560 GUSTAVE NADAUD. 

Âurait-il fait un héritage ? 
Tant mieux ! quelques paillettes d'or 
Prendraient si gaiment leur essor 
Vers ce laborieux étage ! 
Aurait-il fait un héritage? 

Aurait-il pris un magasin 
Dans le voisinage ? Peut-être : 
Et l'ouvrier, devenu maître , 
S'enrichirait? Mon cher voisin 
Aurait-il pris un magasin ? 

Peutrétre une jeune ouvrière , 
Lui donnant aujourd'hui sa main , 
Yiendra-t-elle cueillir demain 
Le bouquet éclos sur la pierre ? 
Peut-être une jeune ouvrière. . • ? 

Je grimpai jusqu'à son taudis , 
Et tout en parlant d'autre chose, 
J'en vins à demander la cause 
De cette fête au paradis. 
Je montai jusqu'à son taudis. 

« C'est la date de ma naissance, 
Dit mon voisin , avec gaité , 
Et quand on a vie et santé , 
On doit bénir la Providence. 
C'est la date de ma naissance. » 

Salut à toi , brave ouvrier, 
Toi qui songes, dans ta ipisère, 
A fêter un anniversaire 
Que d'autres voudraient oublier; 
Salut à toi , brave ouvrier ! 



CHANSONS. 501 



LA GRANDE CLASSE. 

1870. 

J'ai visité la grande classe , 
Celle des premiers , des plus forts , 
Des adultes de haute race. 
Gomme j'y suis entré, j'en sors. 

Je voulais , dans mon ignorance , 
Admirer au moins une fois 
Les premiers écoliers de France. 
Je les ai vus , et je les vois : 

Le professeur est dans sa chaire. 
Les gradins , rangés à Tentour, 
S'arrondissent en demi*sphère 
Et se remplissent tour à tour. 

Deux par deux , trois par trois, on entre. 
Chaque élève , sans se presser, 
A droite, à gauche, au bord, au centre, 
En bas, en haut, va se placer. 

J'en vois quelques-uns, dans le nombre, 
Qui me paraissent assez vieux ; 
Mais en hiver la salle est sombre , 
Et puis j'ai de si mauvais yeux ! 

Professeur et maîtres d'étude 
Disent : « Chut ! >» à leurs écoliers. 
Il paraît que c'est l'habitude , 
On ne se tait pas volontiers. 



56S GUSTAVE NADAUD. 

Plusieurs demandent la parole 
Pour erreurs au procès-verbal : 
Colza mis au lieu de pétrole, 
Ou César au lieu d'Ânnibal ; 

Une virgule mal placée , 
Un point qui manque sur un t; 
Une demi-heure est passée 
Avant que cela soit fini. 

D'aucuns , excusent leurs absences , 
D'autres , demandent des congés. 
Mais ne parlez pas de vacances 
A ces travailleurs enragés. 

Un élève monte au pupitre 
Et se met à lire un devoir 
Dont il ne donne pas le titre. 
Nous allons voir, nous allons voir. 

Mais il a la voix nasillarde 

Et l'accent septentrional. 

Puis, autour de moi, l'on bavarde. 

Il écrit bien, mais parle mal. 

Ils ont, aux leçons de lecture, 
Un usage assez singulier, 
Celui de battre la mesure 
Avec des couteaux à papier. 

Cette leçon , il faut le croire , 
N'est que pour les adolescents ; 
Les exercices de mémoire 
Seront bien plus intéressants. 



CHANSONS. 583 

Le professeur sonne la cloche. 
Le lecteur, comme un linge blanc , 
Remet son cahier dans sa poche 
Et revient s'asseoir à son banc. 

Un autre monte à la tribune. 
Celui-ci récite par coeur. 
Il sait son texte sans lacune. 
A gauche on applaudit en chœur. 

Aussitôt on murmure à droite. 
C'est mal ici; c'est bien là-bas; 
Il semble que chacun emboîte 
Le pas d'un chef qu'on ne voit pas. 

Peut^^tre bien sont-ce deux frères 
Qui, pour affirmer leur savoir. 
Soutiennent deux thèses contraires 
Moins par amour que par devoir. 

Mais non ; voici la groase caisse 
Alternant avec les tambours. 
Le professeur sonne sans cesse 
Et les couteaux tapent toujours. 

Mon Dieu , mon Dieu , comme ils en usent, 
De ces couteaux ! . . . Mais , entre nous , 
Si l'on ne veut pas qu'ils s'amusent , 
Pourquoi leur donner des joujoux? 

Nous sommes en pleines tempêtes. 
Les mots aigus lancés dans l'air 
Croisent les grosses épithètes. 
Le tonnerre étouffe l'éclair. 



im GUSTAVE NADAUD. 

Deux élèves, ténor et basse, 
L'un tout petit, l'autre très-grand, 
(On rit) nez à nez, face à fece. 
Se heurtent en se rencontrant. 

Le petit n'en veut pas démordre ^ 

Le grand ne peut pas reculer. 

On crie : « Assez ! A Tordre ! à Tordre ! » 

De quel ordre veut-on parler? 

Je dis à mon voisin : « De grâce , 
Ce bruit va-t-il bientôt cesser? 
Moi, je suis venu pour la classe. 
Va-t-elle bientôt commencer ? 

— Mais, monsieur, elle est terminée; 
Vous avez eu trois grands discours. 

— Merci. J'ai perdu ma journée. 
Est-ce de même tous les jours ? a 

Il me répondit : « Mon brave homme , 
Je vous trouve encore bien bon. 
L'endroit où vous êtes se nomme : 
L'école du palais Bourbon. » 



CHANSONS. 565 



LE BOIS DE LA VILLE60NTHIER. 



Le bois de la Villegonthier 
Était en vente l'an dernier. 

Plus d'un gros bonnet de la ville 

En secret voudrait l'acheter. 

L'un d'eux, Germain, banquier habile, 

Pour aller seul le visiter. 

Part le matin d'un pied agile. 

Le bois de la Villegonthier 
Était en vente l'an dernier. 

Il rencontre , en un lieu sauvage , 
Un étranger, crayon en main , 
Qui prend un plan du paysage : 
« C'est un rival ! » se dit Germain , — 
Non : c'est un peintre de passage. 

Le bois de la Villegonthier 
Était en vente l'an dernier. 

Il aperçoit la silhouette 

D'un homme qui marche à l'écart. 

« C'est quelque rival qui me guette ! » 

Non ; c'est un malheureux vieillard 

Qui fait du bois mort en cachette. 

37 



566 GUSTAVE NADAUD. 

Le bois de la Villegonthier 
Était en vente l'an dernier. 



Il effraye une tourterelle. 
 son approche un homme a fui : 
« C'est un rival en sentinelle ! » — 
Non ; une femme est près de lui ; 
Il cueillait des fleurs pour sa belle. 

Le bois de la Villegonthier 
Était en vente l'an dernier. 

Allons! banquier, achète, achète;; 
Mais , pitié pour le malheureux , 
Grâce pour l'homme à la palette , 
Et g^râce pour les amoureux 
Qui vont cueillir la violette. 

Le bois de la Villegonthier 
Était en vente l'an dernier. 



L'HOMME AU MIROIR. 

L'été dernier, en voyage , 

J'eus pour compagnon 
Un certain grand personnage 

Dont je tais le nom. 

Bien qu'il eût un parfum d'ambre 
Et de dignité , 



CHANSONS. 567 

Je fus son voisin de chambre 
Sans trop de fierté. 

Quoiqu'on le prit pour un prince 

Suivi d'un valet, 
La cloison était fort mince 

Qui nous isolait ; 

Si bien que, sans y prétendre, 

Et comnie en rêvant, 
De mon lit je pus entendre 

L'entretien suivant : 

a Bonjour, toi, le seul que j'aime 

(C'est lui qui parlait), 
Mon complice , autre moi-même , 

Causons, s'il te plaît. 

« Tu me vois dans l'allégresse 

Lorsque je te vois. 
Il faut que je te confesse 

Une bonne fois. 

a Tu sais imposer au monde , 

Homme sérieux, 
Par ta morgue et ta faconde. 

Que peut-on de mieux? 

« Tu sais porter haut la tête 

Gomme un baldaquin ; 

Mais tout bas , moi , je te traite 

De fieffé coquin. 

37. 



568 GUSTAVE NADAUD. 

(c Tu servis sans trop de honte 

La France et le roi ; 
Mais tu sais qu*en fin de compte , 

Ton pays, c'est toi. 

fc Tu veux maintenant la gloire 

Du parfait chrétien ; 
Tu fais semblant de tout croire 

Et ne crois à rien. 

m 
a Voici pour toi la morale 

Et le droit canon : 
Fuir avec soin le scandale , 

Mais , le reste , non . 

M Tu rends les femmes aimables 

En les courtisant, 
Et les hommes favorables 

En les méprisant. 

tt Un mari veut qu'on l'emploie 
Dans quelque bureau : 

C'est sa femme qu'il t'envoie. 
Un joli morceau. 

« Tu n'as pas les ridicules 
Des gens trop rangés. 

N'ayant guère de scrupules 
Ni de préjugés. 

« Quelquefois, vrai , je t'admire 
Sans te regarder; 



CHANSONS. 569 



Mais te reg^arder sans rire ? 
C'est trop demander. 

« Monsieur, ornez-vous la tête 
De ce blanc clocher. 

Votre couverture est faite ; 
Allez vous coucher. » 

Ainsi finit la semonce. 

Alors j'attendis 
Quelle serait la réponse ; 

Plus rien n'entendis. 

En pareille conjoncture , 
Qu'eussiez-vous fait? Moi, 

Je mis l'œil à la serrure , 
Et je me tins coi. 

Mais voilà ce qui m'étonne 
Encore aujourd'hui , 

C'est que je ne vis personne, 
Personne que lui. 

Pour résoudre ce problème , 

Je dus concevoir 
Qu'il se parlait à lui-même 

Devant son miroir. 



570 GUSTAVE NADAUD. 



LES DEUX ARCADIENS. 



CORYDON. 



Aux confins de I* Arcadie , 
Deux bergers, en se quittant , 
D'une double mélodie 
Charmaient le suprême instant. 



THYRSIS. 



Puis , selon l'antique usage , 
Ils discutèrent entre eux. 

Ensemble, 

Tous deux à la fleur de Tâge , 
Arcadiens tous les deux. 

CORYDON. 

Tu t'en vas et tu nous quittes , 
Tu fuis devant Corydon. 
As-tu calcule les suites 
De ce cruel abandon ? 

THYRSlS. 

Palémon , que l'on dit sage , 
Guide mes pas hasardeux. 

Ensemble, 

. 

Tous deux à la fleur de l'âge , 
Arcadiens tous les deux. 



GHAI^SOINS. 57i 



CORYDON. 

'lia dëfection croissante 
Doit-elle entraîner Thyrsis? 
•«Cinq retirés de soixante 
Ne font plus cinquante-six. 

THYRSIS. 

'La défisdte est au courage 
£t la victoire aux heureux. 

Ensemble. 

Tous deux à la fleur de Tâge, 
Arcadiens tous les deux. 

CORYDON. 

.Je suis la fleur des ravines , 
Nëe aux fentes du rocher; 
Du sol où sont mes racines 
Rien ne peut me détacher. 

THYRSIS. 

Moi y je suis le coquillage 
^Emporté par les flots bleus. 

Ensemble. 

Tous deux à la fleur de Tàge , 
Arcadiens tous les deux. 

CORYDON. 

Ton domaine était prospère , 
JSt les troupeaux qui t'aimaient 



578 GUSTAVE NADAUD. 

T'avaient choisi pour leur père : 
C'est ainsi qu'ils te nommaient. 

THYRSIS. 

Leur amour et leur sufifrag^e 
Sont devenus trop coûteux. 

Ensemble, 

Tous deux à la fleur de l'âge , 
Arcadiens tous les deux. 

CORYDON. 

Quoi ! la campagne natale , 
Les Sylvains dansant en chœur, 
Le Lycée et le Ménale 
Ne parlent plus à ton cœur? 

THYRSIS. 

Je descends vers le rivage 
Où fleurit l'olivier creux. 

Ensemble, 

Tous deux à la fleur de l'âge , 
Arcadiens tous les deux. 

CORYDON. 

Quoi I ton esclave et ta reine , 
Quoi ! Lycidas et Phyllis, 
Lui , plus élégant qu'un frêne , 
Elle, plus blanche qu'un lis ! 

THYRSIS. 

Que veux-tu ? mon cœur volage 
Est brûlé par d'autres feux. 



CHANSONS. S73 



Ensemble. 



Tous deux à la fleur de Tàge > 
Arcadiens tous les deux. 



CORYDON. 



Adieu. Tu viendras peut-être 
Parmi nous finir tes jours , 
Au pays qui t*a vu naître, 
Au pays de tes amours. 

THYRSIS. 

Je fais un petit voyage ; 
Je reviendrai... si je peux. 

Ensemble. 

Tous deux à la fleur de l'âge , 
Arcadiens tous les deux. 



ROME FUTURE. 

Rome, je connais ton histoire 
Écrite en style expiatoire 

Sur tes débris puissants. 
Tes monuments et tes églises 
Sont des inscriptions surprises 
Aux âges anciens ou récents. 

J'ai parcouru tes catacombes; 
J'ai suivi le chemin des tombes 



57% GUSTAVE NADAUD. 

A travers monts et vaux.. 
J'ai vu tes fières galeries , 
Et ton océan de prairies , 
Et tes aqueducs triomphaux. 

Près des hauteurs capitoUnes , 
J*ai reconnu les six collines 

Que Brennus occupa. 
J'ai vu combien est peu de chose 
La place où Raphaël repose 
Dans le Panthéon d' Agrippa. 

Mais ce qui frappe ma pensée , 
Ce n'est pas ta grandeur passée 

Ni ton éclat nouveau ; 
Ce n'est pas la fleur des ruines 
Qui plonge ses minces racines 
Dans les fentes d'un chapiteau. 

Je 'voudrais , telle est mon envie , 
Je voudrais rechercher la vie 

Sous le sol habité; 
Car la terre, ainsi que les nues, 
A des profondeurs inconnues 
Qui tentent notre avidité. 

Je voudrais soulever le voile 
Qui cache encor plus d'une étoile 

De ton ciel souterrain , 
Et voir ton peuple de statues , 
Depuis des siècles abattues , 
Se dresser de marbre et d'airain. 



CHANSONS. 575 

Je voudrais sonder tes entrailles 
Pour reconstruire les murailles 
Que nous foulons aux pieds. 
Combien de héros pentéliques, 
Couches là comme des reliques, 
Dorment sous la terre oubliés ! 

Le pavé sur lequel on marche 
Semble être voûté comme Tarche 

De quelque pont croulé ; 
Chaque palais que Ton contemple 
Usurpe la place d'un temple 
Oui plus tard sera révélé. 

Un jour viendra , ce jour approche , 
Où prenant la pelle et la pioche , 

Les hardis ouvriers 
Recueilleront sous les décombres 
Les blocs sacrés , les grandes ombres 
Des orateurs et des guerriers. 

Quand on pourra, d'une main libre, 
JSonder le lit fangeux du Tibre 

Détourné de son cours , 
Depuis Saint-Paul jusqu'à Saint-Ange, 
Les dieux sortiront de la fange 
Pour revivre à l'éclat des jours. 

O ville qu'on dit éternelle , 
8ous le linceul qui te recèle , 

Laisse-moi cet espoir, 
O ville à la triple ceinture 



576 GUSTAVE NADAUD. 

Ancienne , présente et future , 
Que je vive assez pour te voir ! 



SAINT FRUSQUIN. 

Dans la France flamande, 
Nous chômons entre amis 
Un saint que la légende 
N'a pas encore admis ; 
Un protecteur intime 
Qui réside au foyer, 
Qui n'a rien de sublime 
Et reste familier, 
Un dieu qui se rapproche 
Des Pénates latins , 
Un petit dieu de poche 
Pour les jours incertains. 

Petit saint, dans ta niche, 
Reste au milieu de nous; 
Tu ne fus jamais riche ; 
Nous te ressemblons tous. 
Saint Frusquin {bis) , patron modeste et doux , 
Protége-nous. 

Tant qu'il fut de ce monde , 
Colporteur, fabricant, 
Il allait à la ronde 
Vendant et trafiquant. 
Apportant aux fillettes 
Les chapelets nouveaux , 



CHANSONS. 577 



Aux vieilles des lunettes , 
Des livres aux dévots , 
Des berceaux aux ménages, 
Des flèches aux archers , 
Aux enfants des iniayes, 
Et des fouets aux cochers. 

Petit saint, etc. 

Les petits bénéfices 
Font les fortunes ; mais 
A rendre des services 
On n'amasse jamais. 
Or ses économies 
S'en allaient au soleil. 
Aux âmes endormies 
Il sonnait le réveil , 
Prouvant par son exemple 
A la postérité 

Qu'on peut bâtir un temple 
Avec la volonté . 

Petit saint, etc. 

Négligeant l'assistance 
Des seigneurs féodaux , 
Il montra la puissance 
Des petits capitaux. 
Par le compagnonnage 
Qu'il sut organiser 
Les puits du borinage 
Se laissèrent creuser. 



578 GUSTAVE NADAUD. 

Il put couvrir d'usines 
Lille en ses murs ëpais , 
Et les villes voisines 
De Tourcoing et Roubaix. 

Petit saint, etc. 

Quoiqu'il fût très-saint homme , 

Cet apôtre du bien 

N'alla pas flatter Rome 

Ni convertir l'Indien. 

On ranraît fiât sourire 

£n lui montrant là-bas 

La gloire du martyre 

Qu'il ne convoitait pas. 

Il mourut sous un chaume , 

Sans femme et sans enfant, 

£t lëgua son royaume 

Au peuple triomphant. 

Petit saint, etc. 

Pour célébrer ta fête , 
Tout le pays v^rallon 
Vient couronner ta tète 
Des pampres du houblon. 
L'ouvrier, l'ouvrière, 
Tisserand, forgeron, 
Filtier et dentellière 
Invoquent leur patron. 
De la fortune adverse 
Sauve-les I Sauve-les 
Des traités de commerce 
Et des produits anglais ! 



CHANSONS. 579 

Petit saint y dans ta niche, 
Reste au milieu de nous ; 
Tu ne fus jamais riche ; 
Nous te ressemblons tous. 
Saint Frusquin {bis) , patron modeste et doux y 
Protége-nous. 



LE TRAIN DES MARIS. 

A la gare Saint-Lazare , 

Tous les samedis d'été , 

Un torrent précipité 

De chaque wagon s'empare. 

Ce sont les époux tritons ; 

Us vont retrouver leurs femmes 

Qui se plongent dans les lames 

Des bains normands ou bretons. 

Paris à Trouville , 
Trouville à Paris. 
L'autre soir j'ai pris. 
Gomme un imbécile, 
L'autre soir j'ai pris 
Le train des maris. 

Tous ces avocats barbares , 
Ces financiers belliqueux , 
Vont emportant avec eux 
Des cartes et des cigares. 
On n'arrête point l'essor 
De leur phalange intrépide : 



580 GUSTAVE NADAUD. 

Cent Jasons dans la Golchide 
Cueilleront cent toisons d'or. 

Paris à Trouville , etc. 

Je trouvais dans mon enfance 
Que tout le monde était vieux. 
Est-ce une erreur de mes yeux ? 
Est-ce un effet de distance ? 
Maintenant je ne vois plus 
Que des jeunes gens superbes y 
Des stagiaires imberbes 
Et des maris chevelus. 

Paris à Trouville, etc. 

Adieu les soucis d'affaires , 

Les embarras du carnet, 

Les ennuis du cabinet ! 

Ils voguent vers d'autres sphères. 

Ils ont pris un bon moyen 

Contre les déconvenues : 

1 jcurs femmes sont prévenues , 

Ils ne craignent rien, rien, rien. 

Paris à Trouville, etc. 

Des écoliers en vacances 
Ne sont pas plus insoumis ; 
Ils font devant les commis 
Mille et mille extravagances. 
Le train va comme le vent; 
C'est Zéphire qui le mène. 



CHANSONS. 581 

Ayant jeûné .la semaine , 
Ils ont faim en arrivant. 

Paris à Trouville, etc. 

Quel beau jour que lé* dimanche ! 
On s'éveille en un chalet. 
Dans sa tasse , au lieu de lait , 
On verse la crème blanche. 
 l'ombre d'un tamaris 
On se couche sur le sable , 
Et le soir, méconnaissable , 
Ménélas devient Paris. 

Paris à Trouville, etc. 

Après deux fois vingt-quatre heures, 
Gomme à Capoue autrefois , 
Doivent les Carthaginois 
Quitter ces douces demeures. 
Les chats laissent les souris ; 
Ils s'en vont la tête basse : 
Convoi de première classe ! 
C'est le retour des maris. 

Paris à Trouville , 
Trouville à Paris 
L'autre soir j'ai pris, 
Comme un imbécile , 
L'autre soir j'ai pris 
Le train des maris. 



FIN DES CHANSONS NOIVELLES. 



Si 



TABLE. 



Avant-propos de la première 

édition i 

Les indulgences (1857). . . 2 

Vieille histoire 3 

Un banquet (1847) 5 

L*invalidc 9 

Les reines de Mabille. ... 10 

Volupté 14 

Nous sommes ^via 15 

A Béranger 18 

La lorette 19 

La lorette du lendemain. . • 23 

Le melon. 26 

L'automne 27 

Trompette 28 

Je m*embête ! 31 

Ma femme n*eist pas là. . . 33 

Voilà pourquoi je suis garçon. 35 

Ivresse 37 

Madeleine 40 

Aujourd'hui et demain ... 43 

Ma clé 45 

Adèle 47 

Les mois 49 

La chaumière 50 

Les grands-pères ...... 55 

L'inconnu. 57 

Un propriétaire. 58 

Ursule 61 



Au coin du feu 63 

Les poisons 65 

Palinodie . 66 

Voyage en Icarie 69 

Les pauvres d'esprit. .... 71 

Beauté 72 

Je pèche à la ligne ..... 74 

Les peuples (1848) 76 

Je ris 77 

Pastorale 79 

Le souper de Manon. ... 80 

Chauvin 82 

Le Champagne 84 

Une fée 86 

Dans cinquante ans 87 

Les hommes utiles 89 

Fantaisie 91 

Les rats 92 

Les écre visses • . . 94 

La meunière et le moulin. . 96 
Jean qui pleure et. Jean qui 

rit . 98 

La kermesse ...,,... 100 

Pierrette et Pierrot 103 

Les écus 105 

Un mari malheureyx .... 107 

May 110 

Est-ce tout ? 113 

Les deux 114 



584 

Le vieux tilleul 

Le quartier latin 

Les amants d'Adèle. .... 
Monsieur Bourgeois (1848). 
Le château et la chaumière. 

Toioettelet Toinon 

Mes enfants 

Le docteur Grégoire 

Quitte à quitte 

Perrette et le sorcier. . . . 

Satan marié 

La gaieté française 

Les boutons 

Rè\es et réalités 

La ballade au moulin. . . . 

Les gros mots 

Le carnaval à l'Assemblée 

nationale (1850) 

Les confessions. ...... 

Les cerises de Montmorency 

(1850) 

Les étrennes de Julie. . . . 

Je n'aime pas 

Auguste, étudiant de dixième 

année 

Les dieux 

Boisentier 

Chut! 

Le coucher 

Bonhomme 

La ligue des maris 

Louise 

La chanson de trente ans. . 

La solution (1851) 

Le phalanstère 

Thérèse. . . ^ 

Le lion d'or 

Le dix-cors 

Lès impôts (1851) 



TABLE. 



116 
117 
121 
122 
124 
126 
127 
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132 
134 
136 
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140 
141 
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151 
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155 

156 
158 
160 
16i 
163 
165 
167 
169 
171 
173 
176 
178 
181 
184 
186 



Les léformes (1851). . . . . 187 

Le message 190 

Pandore, ou les deux gen- 
darmes 191 

L'histoire du mendiant. . • 193 

La valse des adieux 195 

Les voix de la nuit 196 

Rose-Claire-Marie 198 

La première maîtresse. . . . 200 

Le voyage aérien 202 

Mon héritage %0k 

Paris 206 

L'été de la Saint-Martin. . . 208 

Mes mémoii^es ^M 

Le jardin de Téhadja .... 212 

Souvenirs de voyage 213 

La bayadère voilée 216 

Insomnie 217 

La vieille servante 219 

Il faut aimer 221 

Ma philosophie fSSt 

Les deux notaires. ..... 215 

La petite ville 228 

Le chevalier à boire 229 

La forêt 231 

Lanlaire 233 

Cheval et cavalier 237 

Pêcheur silencieux 239 

L'aveu 241 

Des bêtises 242 

Le fou Guilleau. 245 

La nacelle 247 

Père capucin 249 

La pluFe 251 

Les plaintes de Glycère. . . 253 

Le vieux télégraphe 254 

Ma sœur 257 

Les ruines 258 

La mère Godichon 260 



TABLE. 



585 



Miinsieur de la Chance. . . 263 

La fille de rAmour 265 

Lettre d'uD étudiant à une 

étudiante 266 

Réponse de Tétudiante a Tc- 

tudiant 269 

Ma voisine 272 

Le vallon de la jeunesse. . . 273 
La vie moderne. ...... 275 

Le pot de vin 277 

L'aimable voleur 279 

Les heureux voya(;enrs . . . 282 
La vigne ventlangée. .... 284 

Le cigare £86 

Les lamentations d*un révei"- 

bère, ou le gaz à Tlnstitut. 288 

La confidence 290 

La chanson de Gros-Pierre. 291 
Les pêcheuses du Loiret. . . 293 
Le puits de Pontkerlo. . . . 295 
Les projets de jeunesse % . . 297 

Le sultan 298 

La cuisine du château. . . . 300 

Chanson napolitaine 302 

La bûche de Noël 304 

Macadam 306 

Le pays natal 309 

La lecture du roman 311 

Le nid abandonné 313 

L'histoire de mon chien. . . 315 

Libre ! (1860) 317 

Mon ami Bernique 318 

Nuit d'été 321 

Mon oncle Gaspard 322 

L'attente 325 

L'oubli 326 

Le roi boiteux -328 

L'improvisateur de Sorrente. 329 
Les côtes d'Angleterre • • . 331 



A propos d'annexion (1860). 333 

M'aimez -vous ? 335 

Le mandarin 337 

Elle ! 339 

Une histoii-e de voleur . . . 341 

La promenade 344 

La bruyère 345 

La ferme de Beauvoir. . . . 347 
Le vent qui pleure ..... 348 
Florimond l'enjôleur .... 350 

La mère Françoise 352 

Consolation 354 

La mouche de M. Letortu. 355 

Un regard 357 

La névralgie 359 

Le bonhomme Séraphin. . . 360 
Le mari de madame Victoire. 362 

Lorsque j'aimais 365 

L'alcyon 366 

Simple projet 368 

Adieux à un ami 369 

Causerie d'oiseaux 372 

Le Bonheur et l'Amour. . . 374 

A vos amours 375 

L'histoire du général .... 377 

Supposition 380 

La maison blanche 382 

Pudica 384 

Trop tard 385 

Carcassonne 388 

Le prince indien 389 

Fleurs, fruits et légumes. . 393 

Le ruisseau 394 

Une expiation: 397 

Quinze avril 399 

Éloge de la vie 402 

Vive Mai^ot ! 404 

Le pommier 466 

La dame au pastel 407 



586 



TABLE. 



Ma maison 409 

La chevrette 411 

Saint Matliicu de la Drômc. 413 
Les bosses de Gros- Jean . . 415 

Le 29 février 417 

Le froid à Paris 419 

Conseil à Marie 421 

Les pêches de yigne (186T). 423 

L'étamine 424 

La retraite 426 

L^aiguiileur 428 

Le livre favori 430 

L*estoinac 432 

Le portrait de Toinon. . . . 434 

Le rendez-vous 438 

Cheveux noirs et blancs. . . 440 

Thomas et moi 442 

Demain 444 

Le fantassin 446 

Le cavalier 448 



Les malheureux 450 

Le cocher des grèves .... 451 

Les chaussettes 454 

Les deux ombres 456 

La complainte du grand Prus- 
sien (1866) 458 

Tu ne comprends pas. . . . 461 

Catherine 462 

La glorieuse 464 

Chant d*amour 465 

L'oiseau en cage 466 

Blonde et brune 467 

Le constructeur 469 

Montagne et vallée 471 

La demoiselle du château. . 473 
Ânacharsis en France. . . . 475 
Le barbillon et le brocher. . 477 

Jours perdus 470 

Venise reine 480 

Mon ministère 482 



NOUVELLES CHANSONS. 



Les deux Madeleines. . . . 485 
Le château du fou. ..... 487 

Le boute-en- train 489 

Double rencontre 491 

Parisien et provincial. . . . 493 

Jalousie 497 

Le bon oncle 499 

Le boulanger de Gonesse. . 500 

Sarah la grise 503 

Le tour du monde 505 

Le mur 507 

Le petit roi, ...,,.,, 509 



Au bois de Boulogne .... 512 

L'osmanomanie 514 

Les nouveaux boulevards. . 516 

Le cœur volant 518 

Le vœu de Rochefort. . . . 520 

L'aïeule 522 

Pax Domini 524 

Adieu 526 

Le roi de la fève 528 

Le cousin Charles 531 

Ronde des crevés 533 

Double zéro. ,.,...,. 530 



TABLE. 



587 



Le peintre des rois 539 

Profession de foi pouvant ser- 
vir à plus d'un candidat 

(1869) 541 

La branche mère 543 

Le bourgeois de Bohème. . 544 

Devoir c'est avoir 547 

Un été 549 

Le vin du Rhin 552 

Dame Sottise 554 



Le veau 557 

L'anniversaire de l'ouvrier . 559 
La grande classe (1870). . . 561 
Le bois de la Yiliegonthier. 565 

L'homme au miroir 566 

Les deux Arcadiens 570 

Rome future 573 

Saint Frusquin 576 

Le train des maris 579 



FIN DE LA TABLE. 



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